26 octobre 2020

Le courrier des stratèges

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Contre la guerre des races, l’intégration républicaine : mon interview pour Planet.fr

Le très intéressant site Planet.fr m’a fait l’amitié de m’interviewer sur la guerre des races. C’est l’occasion de plaider pour un retour à l’intégration républicaine. Celle-ci devient salutaire, car le français sera la langue la plus parlée dans le monde en 2050. Il est indispensable de tisser des liens intelligents et durables avec la diaspora francophone. 

Je reproduis ici le texte de mon interview pour Planet.fr.

La lutte des classes disparaît au profit de la guerre entre races », affirmait récemment Manuel Valls, en pleine page chez Valeurs Actuelles. L’ancien Premier ministre de François Hollande fait évidemment référence aux tensions suivant la mort de George Floyd et la soudaine médiatisation de l’affaire Traoré. Ce postulat vous semble-t-il pertinent ? Peut-on vraiment parler de « guerre des races » ?

 
Il y a plusieurs erreurs, de mon point de vue, dans l’analyse de Manuel Valls. La première consiste à présenter les blancs comme les héritiers des classes dominantes, et les autres « races » comme les héritières du prolétariat. Cette comparaison n’a pas de sens. Il y a des Blancs riches et des Blancs pauvres, et il y a des situations très contrastées dans les populations immigrées. C’est un premier point essentiel. N’oublions jamais qu’une part importante de notre immigration est constituée d’Asiatiques qui n’ont aucune difficulté à émerger socialement et qui ne nous paraissent pas en guerre avec les Blancs. L’idée d’une guerre des races est donc trompeuse. Un autre point essentiel tient aux relations intra-ethniques. S’il y avait une guerre des races, il y aurait des affrontements uniquement inter-communautaires. Regardez les événements de Dijon: des musulmans ont affronté d’autres musulmans, des populations arabisées ont affronté d’autres clans arabisés. J’irais même beaucoup plus loin : il y a beaucoup plus de violence intra-ethniques que de violences inter-ethniques en Europe. Et encore, ceci ne dit rien des violences entre « racisés ». Les relations entre jeunes issus de l’immigration maghrébine et jeunes subsahariens sont régulièrement très tendues. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que l’Afrique du Nord est productrice de racisme et d’esclavage en Afrique Noire. 
 
Ces éléments me laissent penser que la représentation d’une guerre des races est l’effet trompeur d’une perception depuis les beaux quartiers blancs. Vu d’Aulnay-sous-Bois, on dira plutôt que l’hyper-violence contenue jusqu’ici dans les cités est en train de s’exporter au-delà de leurs murs. 


Faut-il nécessairement opposer la « guerre des races » et la lutte des classes ainsi que le fait Manuel Valls ? Par ailleurs, n’était-ce pas précisément le rôle du politique (dont Manuel Valls) que de créer les conditions d’un vivre ensemble apaisé ?

 
Personne ne sait exactement ce qu’est le vivre ensemble apaisé, et il me semble que personne n’en a trouvé la recette aujourd’hui. Le modèle communautariste américain ne me paraît pas prouver ses bienfaits. Je n’ignore pas que le mouvement Black Lives Matter n’est pas complètement né de façon spontanée, mais globalement, on voit bien que la société américaine connaît des tensions régulières alors qu’elle pratique un apartheid qui ne dit pas son nom. Les émeutes qu’on a vues à Stuttgart le week-end dernier prouvent que l’Allemagne n’a pas trouvé non plus la clé magique. En France, il est un fait certain : nous avons renoncé à l’intégration républicaine, et nous avons mis le doigt dans l’engrenage du communautarisme. Manifestement, cela ne nous réussit guère. 
 
Je reste persuadé que l’intégration républicaine pourrait refonctionner, mais elle suppose deux conditions carrées et non négociables. La première est qu’on en finisse une fois pour toutes avec la culture de l’excuse. Il faut exiger de toutes les communautés le même respect des règles républicaines. Le système selon lequel un Africain qui commet un délit doit être protégé parce qu’il est victime de la colonisation n’a pas de sens. La seconde condition est que l’école publique fonctionne. C’est probablement le point le plus délicat. Il faut former des citoyens, et non des victimes racisées de la colonisation. Cela suppose un corps enseignant qui retrouve foi dans la mission républicaine, et un enseignement de qualité qu’il faut repenser. 
 


Comment créer, ou recréer, du commun nécessaire à toute vie en société après une situation pareille ? Est-il possible de surmonter de telles divisions ? Si oui, que proposeriez-vous ?

 
Je crois qu’il est indispensable de sortir de cette crise par le haut parce que le Français sera la langue la plus parlée dans le monde en 2050 grâce à la communauté subsaharienne. Il serait dommage que nous prenions le lead mondial dans des conditions de désorganisation ou de morcellement. La réaffirmation de la prépondérance française dans trente ans suppose que nous commencions dès maintenant à rebâtir. Sur ce point, nous avons un problème structurel, parce qu’il n’est pas prouvé que la culture scolaire que nous déployons en France soit adaptée au mode de penser africain. Il faut donc à la fois enraciner la culture républicaine dans la diaspora francophone, ce qui suppose un vrai effort de valeur. Sur ce point, la formule d’un service civique est un vrai sillon à creuser. Il faut offrir aux enfants d’immigrés, et spécialement aux filles, qui sont souvent destinées à un rôle de soumission du fait de la religion musulmane, la possibilité de sortir de leur milieu pour s’émanciper dans une expérience collective réussie. 
 
Parallèlement, il faut inventer une école où un vrai savoir serait inculqué aux élèves, mais qui soit à la portée des élèves qui la fréquentent. C’est un pari compliqué, mais indispensable pour que les jeunes immigrés ne soient pas des laissés-pour-compte dans un monde devenu trop complexe pour eux. Il faudrait ici faire preuve d’agilité et se donner le droit de tâtonner, ce que l’éducation nationale ne permet pas forcément. Pourquoi ne pas créer des zones franches scolaires avec des écoles privées hors contrat. L’État en paierait les droits d’inscription, en vérifiant que ces écoles ne font pas de propagande anti-républicaine. Ce serait la meilleure façon de briser le carcan sclérosant de l’Éducation Nationale.