Édouard Philippe chez Atos, ou le triomphe de la bourgeoisie managériale

Édouard Philippe vient d’être nommé administrateur du groupe informatique ATOS, qui compte 110.000 salariés. Ce pantouflage mérite quand même un petit décryptage, car il consacre le triomphe de ce capitalisme de connivence, très français, où les managers qui n’ont créé aucune entreprise s’échangent les postes de direction dans une pure logique de réseau et d’entre-soi. Édifiant sur l’état de notre technostructure…

Édouard Philippe devient administrateur du groupe Atos, dirigé par Thierry Breton avant sa nomination comme commissaire européen. N’est-ce pas amusant ? Voici l’occasion de préciser quelques petits points sur la vie de ce géant informatique qui aime recruter des fonctionnaires. 

Atos et la commande publique

Atos fait partie de ces groupes discrets mais influents qui ne seraient rien sans la commande publique, c’est-à-dire sans l’argent du contribuable. Nous publions ci-dessous la copie d’une annonce faite par l’UGAP cet été (la centrale d’achat des administrations) pour un énorme marché informatique décroché par Atos. C’est l’art de ce groupe d’avoir préempté l’informatique publique, qui constitue une source de revenus quasiment intarissable. 

Au passage, Atos a remporté des marchés colossaux en France comme celui du dossier médical partagé, qui constitue un flop pour le contribuable, mais garantit l’influence du groupe information sur la décision publique. Autant dire qu’Atos est bien au coeur du capitalisme français de connivence où la commande publique nourrit généreusement des groupes privés dirigés par d’anciens fonctionnaires. 

Le paradis des pantouflards

Atos est détenu par de puissants actionnaires comme le Vanguard Group, gestion américain de fonds dont le nom est revenu lors de l’affaire Raoult, par Black Rock mais aussi par Siemens. Il s’agit donc d’une affaire qui marche… avec des dizaines de milliers de salariés et des milliards de chiffre d’affaires. On est très loin de l’entreprise créée en 1972 par le Crédit Lyonnais.

Pour diriger cette antichambre de la commande publique, Atos compte solidement sur des pantoufleurs. Le groupe avait recruté Thierry Breton après son passage à Bercy. Puis, quand Thierry Breton est parti, il l’a remplacé par Élie Girard, ancien du cabinet Breton… et de la direction générale du Trésor. 

Nous sommes ici au coeur du capitalisme de connivence, où tout ce que l’État ne sait pas faire lui-même, il l’achète (à prix d’or) à des entreprises privées qui recrutent de hauts fonctionnaires pour les diriger… et mettre à disposition leur carnet d’adresse. L’adoption de Philippe au conseil d’administration d’Atos n’échappe pas à cette règle. 

Sans grande surprise, donc, l'ancien Premier Ministre revient à ses premières amours, la mise à disposition de son carnet d'adresses au bénéfice d'un prestataire privé qui s'enrichit largement avec les commandes attribuées au nom du contribuable.

Édouard Philippe, vieux renard du capitalisme de connivence

Sur ces connivences opaques entre carnet d’adresses publiques et commandes privées, Édouard Philippe en connaît un rayon. Rappelons-nous qu’avant d’officier à Matignon, il avait fait un passage chez Areva comme lobbyiste. Il ne découvre donc pas ce monde de l’entre-soi et de l’entregent où disposer d’un large carnet d’adresses rapporte de l’argent. 

Sans grande surprise, donc, l’ancien Premier Ministre revient à ses premières amours, la mise à disposition de son carnet d’adresses au bénéfice d’un prestataire privé qui s’enrichit largement avec les commandes attribuées au nom du contribuable. Il est au passage assez amusant de voir que tous ces gens qui ont dénoncé l’emprise de Black Rock et d’autres sur l’économie française soient heureux que le service public passe des commandes sous sa signature… qui profitent aux actionnaires américains, derrière un habillage purement français. 

Le triomphe de la bourgeoisie managériale

Dans cette énumération de curriculum en tous sens, on comprend que ce qui se joue, c’est la transmission d’un pouvoir lucratif à la tête d’entreprises qui sont des sortes de démembrement du service public. La particularité de ces entreprises est d’avoir été créées par de grands groupes plus ou moins publics pour délivrer un service à l’administration. Cette privatisation d’activité est pilotée par des managers qui sont tout sauf des entrepreneurs, et qui développent leur activité grâce à un système qui ressemble beaucoup à une cartellisation de connivence. 

L’usage veut que ce qui est public reste public : les fonctionnaires se succèdent donc à la tête de ces entreprises, avec des salaires importants et des passerelles constantes vers les mandats publics. 

Bref, le capitalisme de connivence fonctionne avec une bourgeoisie managériale qui se croit entreprenante et entrepreneuse, mais qui se gave simplement d’un entre-soi facile. 

12 Commentaires

  1. Bien vu. Tout cela est vrai ! Combien de temps va t on laisser durer cela? Connivence et absence de concurrence habillées d’une offre française de façade qui profite à des capitaux étrangers…. si les socialistes idéologues incompétents avait accepté sous Mitterand des fonds de pensions Français on n’en serait pas là…! Mais le fromage était trop bon pour l’enarchie, dont la seule compétence est savoir faire croire au bon peuple qu’elle défend l’intérêt général !!! Mon œil!!! 1789?

  2. Vous ne présentez qu’une toute partie de la situation me semble t-il. Pour ces marchés, un grand nombre de grandes ESN s’affrontent. Et elles utilisent les mêmes armes qu’Atos. Chez Capgemini aussi il y a des anciens hauts fonctionnaires. Avez vous des chiffres qui tendraient à montrer que la performance d’Atos pour remporter ses marchés publics est anormalement plus forte que celle de ses concurrents ?
    L’entre soi est un mal bien français probablement, mais toutes ces grandes entreprises françaises, ou filiales françaises de groupes internationaux se battent avec les mêmes armes et je ne crois pas que l’état français achète à prix d’or des services qu’il ne sait pas produire. Le problème de l’état français est plutôt de piloter la qualité des services qu’il achète. L’autre problème que cela génère est probablement l’exclusion des PME et ETI de ces marchés, mais ça c’est autant lié à une stratégie de massification de l’UGAP qui aboutit à contractualiser des marchés de très gros volume (probablement largement influencé par le lobbying des grands groupes – mais qu’il y ait des fonctionnaires ou pas dans ces sociétés ne changerait rien au lobbying des grands groupes pour orienter la commande publique sur des méga-marchés)

        • Quel est le rapport entre cet article et notre histrion socialoïde possesseur de nombreux véhicules et donneur éternel de leçons avec l’argent des autres… qu’il ne s’applique pas à lui même.

          La France compte plusieurs catastrophes informatiques (on se souviendra de Chorus et de Louvois qui ont coûté bien plus qu’ils ne rapporteront jamais) qui sont bel et bien liées à l’absence de mise en concurrence, et à l’incapacité qu’ont nos élites à réaliser des cahiers des charges rigoureux….

        • Ces projets échouent surtout car ils viennent bousculer un équilibre des pouvoirs établi au sein des administrations. En façade, tout le monde soutient, mais en coulisse tout le monde met des bâtons dans les roues du moindre changement ou cherche à s’en servir pour affermir son pouvoir au détriment des autres qui ne sont pas dupes. Ces projets ne sont donc pas l’occasion rêvée d’une simplification d’un système très complexe mais au contraire chacun va chercher à montrer qu’il fait des choses très compliqués en exagérant ses besoins pour augmenter encore plus la complexité. Et la multiplication des besoins contradictoires est la garantie d’un échec. De plus, comme tout le monde a préparé à l’avance l’échec du projet pour se couvrir (Effet « Je l’avais dit ! »), tout le monde gagne au final à son échec. Passer par un prestataire externe est alors idéal car personne n’y perd au sein de l’administration et le prestataire est payé donc n’y perd pas non plus. C’est gagnant-gagnant sauf pour le contribuable qui a payé des millions pour rien.

  3. Et il n’y a pas cumul de mandat. On peut don c être maire à plein temps du Havre et administrateur d’Atos et bien d’autres choses encore après avoir superbement réussi au poste de premier ministre en mentant aux français et montrant la véritable valeur de notre système de santé que le monde entier nous envie. Sans oublier la crise économique. Je vous remercie môsieur l’ex.

  4. Je verrais plutôt les choses comme une instance des ramifications de l’État Profond, qui met ses pions au pouvoir de temps en temps et les rappelle dans son giron quand ils ont fait leur temps en pleine lumière. Mais on peut aussi appeler cela Capitalisme de Connivence ou mise en coupe réglée des budgets d’un Etat Spectaculaire (ou fantoche et corrompu, si on est de mauvaise humeur! Il paraît que Macron aurait dit que c’était l’État Profond qui l’empêchait d’agir…. Ce type est vraiment impayable – comme si ce n’était pas lui – entre autres – l’Etat Profond! ) Cela dit, il est vrai que la technostructure constitue bien une classe sociale à part entière. Avec ses membres de premier rang (E. Philippe par exemple), ses parvenus (O. Veran par exemple) et ses minables (A. Buzin!) On verra bien cette échelle de valeur des pions dans le reclassement des deux deniers!

  5. On voit déjà les premiers remerciements pour avoir bloqué l’Hydroxychloroquine afin de préserver l’inefficace mais très coûteux et très rentable Remdesivir dont les actionnaires sont aussi dans Atos. A quand la récompense des autres véreux ?…
    Décidément cet Etat est ignoble. 1789 ?

    • Ces querelles médicales n’ont rien à voir avec l’efficacité des traitements. Ce sont surtout des problèmes de rapport de pouvoirs. Les institutions médicales (et leurs membres) ne peuvent pas accepter que de simples médecins, quelque soit leurs références, interviennent dans des débats qui sont réservés aux éminences grises supérieures. On parle beaucoup du Dr Raoult, qui a en fait été protégés par sa visibilité médiatique, mais de simples médecins généralistes qui ont tentés des traitements se sont fait dézingués manu militari et mettre au pas sans sommations. En France, les médecins doivent faire les piqures qu’ont leur ordonne, aux gens qu’on leur ordonne, aux heures qu’on leur ordonne. On se demande d’ailleurs pourquoi il faut faire des études si longues … Et si il ne sont pas content ou si brillants que cela, ils n’ont qu’à progresser dans la hiérarchie médicale officielle.

  6. Je suis étonné que vous ne précisez pas que ATOS est aussi la boite qui gère les PV des radars. En faisant passer de façon autoritaire la vitesse des routes à 80km/h, il a réussi à tripler le nombre de PV. Cela a au moins triplé les bénéfices de la filiale d’ATOS. Cela ressemble énormément à un salaire différé en remerciement d’une action publique qui a enrichi une boite privée. Pensez-vous que les Français seront contents quand ils apprendront qu’une partie de leur PV servira à payer Édouard Philippe? Surtout que ce n’est pas un chois si on considère qu’un PV est, par définition une dépense contrainte. Estes vous sur d’avoir fait pleinement votre boulot de journaliste.

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