Macron face au gouvernement profond: un étrange tango

Macron face au gouvernement profond: un étrange tango


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Macron donne-t-il satisfaction au gouvernement profond, le « deep state » dont Alain Minc parle dans son dernier ouvrage? L’affaire Benalla donne l’occasion, en creux, de documenter cette question et d’assister à un étrange tango entre un pouvoir de l’ombre et la créature qu’il a fomentée.

Le gouvernement profond est une notion sulfureuse, appelée volontiers « deep state » par ses inventeurs, et qui regroupe, en France, le pouvoir d’une technostructure protéiforme dont la capacité à imposer des positions politiques est importante. Évidemment porté par ce gouvernement profond en 2017 (lequel craignait l’arrivée d’une Marine Le Pen et probablement, par-dessus tout, les factions libérales ou conservatrices qui conseillaient de-ci de-là François Fillon), Emmanuel Macron est aujourd’hui pris en tenaille entre des forces centrifuges qui mettent son quinquennat en difficulté.

Technostructure et gouvernement profond

Commençons d’abord par rappeler la différence conceptuelle entre technostructure et gouvernement profond. Toute technostructure n’est pas un gouvernement profond, et tout gouvernement profond n’est pas une technostructure, même si les deux entités se recoupent souvent.

On appelle ici « gouvernement profond » une somme de forces disparates, parfois contradictoires (nous allons le voir) ou antagonistes, qui influencent le pouvoir sans se substituer frontalement à lui. Le gouvernement profond n’est pas une force homogène qui agirait par complot, ou par volonté consciente cachée. C’est plutôt une fédération de coteries discrètes qui ont la faculté de modifier en profondeur l’action publique, notamment par une intime relation avec des fonctionnaires ou des décideurs publiques.

Le gouvernement profond et Macron

Le gouvernement profond est protéiforme et change volontiers de visage ou de cellule active selon les périodes. Mais il possède des éléments de stabilité important.

Par exemple, Bercy constitue une forteresse du gouvernement profond. L’affaire du prélèvement à la source, que le directeur des Finances Publiques Bruno Parent a quasiment imposé sous Hollande et sous Macron à un pouvoir politique hésitant, en est une preuve. À Bercy, quelques « acteurs publics » peu connus des Français sont capables de tenir tête aux ministres et de faire ou de défaire les décisions gouvernementales.

L’affaire du contrôle des chômeurs en décembre

Une autre illustration du gouvernement profond et de son action sous Macron a été donnée par les décrets renforçant le contrôle des chômeurs fin décembre. Ces textes, préparés tardivement par l’administration, sont passés au Journal Officiel à un moment qui arrangeait l’administration, mais pas forcément le pouvoir politique.

Au demeurant, ces décrets se contentaient d’appliquer la loi. Mais leurs délais de rédaction  puis d’adoption illustrent bien le tempo très particulier de cette administration réglementante qui peut, par son inertie ou sa lenteur, bousculer bien des communications bien huilées.

L’ambition de Macron face au gouvernement profond

Emmanuel Macron, qui connaît la machine « de l’intérieur », est probablement arrivé au pouvoir avec des ambitions de mise au pas du gouvernement profond. Ainsi, lorsqu’il a voulu des cabinets ministériels restreints, son intention était évidemment de mettre les ministres dans l’obligation de manager directement les services, sans passer par une couche de conseillers techniques généralement porte-parole eux-mêmes des services dont ils sont issus.

En outre, Macron a pris soin de s’entourer d’éléments qui sont le « gouvernement profond » eux-mêmes. Il est intéressant ici de noter que de nombreux profils travaillent à l’Élysée sur des dossiers sensibles sans apparaître sur l’organigramme. Tous ces « conseillers » sont des rouages d’un gouvernement profond, dont le rôle, le jeu, la vision, les véritables motivations, sont interrogés par l’affaire Benalla.

Le réseau Sciences-Po de Macron

Nous avons déjà évoqué ici le poids du réseau Sciences-Po qui gravite autour d’Emmanuel Macron. Ce réseau regroupe une part importante de la macronie gouvernementale. Elle repose sur des liens tissés avec le temps. Ceux-ci incluent Édouard Philippe lui-même, beaucoup plus intégré à la sphère d’influence macronienne qu’on ne l’a souvent dit.

On remarquera que ce réseau est une composante déterminante du gouvernement profond, dans la mesure où il est porteur d’une doctrine qui guide largement le élites parisiennes, et les met d’accord sur de nombreux points de programme.

Macron et son réseau de l’ombre

Mais Emmanuel Macron n’a pas seulement apporté des gages au réseau socialement très élitiste de Sciences Po. Il s’est aussi entouré de personnalités qui se proclament volontiers directement issues des services de renseignement, et ce point-là ne manque pas de retenir l’attention.

C’est par son conseiller spécial Ismaël Émélien que Macron est entré en contact, semble-t-il, avec la plus grande partie de ce petit monde. Pêle-mêle, on retrouve des noms « hors organigramme » de l’Élysée qui semblent jouer un rôle non négligeable dans la conduite opérationnelle des affaires. C’est le cas en Libye avec Paul Soler, et probablement en Irak ou en Afghanistan, d’ailleurs. C’est aussi, semble-t-il, le cas avec Ludovic Chaker, lui aussi affecté à l’état-major particulier de l’Élysée, mais dont les fonctions sont imprécises.

Les barbouzes et Benalla

Ces personnalités discrètes apparaissent au grand jour à l’occasion de l’affaire Benalla. Selon des motivations inconnues à ce jour, Ludovic Chaker a recruté Alexandre Benalla à l’Élysée. Celui-ci, en compagnie de son compère gendarme de réserve Vincent Crase, n’a pas tardé à rouler pour son propre compte.

Selon les dernières révélations du mois de décembre et de janvier, dès l’hiver 2017, Benalla aurait négocié un contrat privé avec un milliardaire russe tout en conservant ses fonctions à l’Élysée. Ce mélange des genres intrigue.

Après son licenciement, la capacité de Benalla à faire jouer son carnet d’adresses élyséennes semble avoir aiguisé de nombreux appétits. Le Monde soutient qu’il aurait présenté divers hommes ou femmes d’affaires à Soler et Chaker.

Les multiples mensonges ou silences de Benalla devant la commission sénatoriale nourrissent (peut-être à tort) le sentiment qu’on ne sait pas tout sur ces activités de coulisses.

Pourquoi l’orchestration de l’affaire Benalla pose question

Ce qui gêne, dans cette affaire, c’est l’extrême orchestration des révélations. Dans ces dossiers où les informations tombent au compte-gouttes, on est forcément gêné, car elles ressemblent trop à un story-telling écrit à l’avance pour laisser penser qu’elles ne sont dues qu’au hasard.

Cela ne signifie que les investigations journalistiques sont inopérantes ou inutiles. Mais elles donnent le sentiment d’être « complétées » au moment opportun par des informations détenues de longue date et gardées au chaud pour servir le moment venu. Se pose forcément la question de savoir qui les détient et les diffuse comme un chat joue avec une souris.

Affaire Benalla et gouvernement profond

Dans tous les cas, l’affaire Benalla attire le regard du public sur des gens qui avaient vocation à rester dans l’ombre. D’autres révélations sur leurs agissements ou leur rôle sont-elles à venir? Nul ne le sait, mais il est difficile ici de ne pas se demander dans quelle mesure des influences hostiles, internes ou externes, ne cherchent pas à contrecarrer leur action.

Macron est-il allé trop loin dans la concentration des dossiers entre des mains amies? A-t-il trop déchargé certains services du suivi de ces dossiers? Certains membres de son entourage se sont-ils trop laissés aller à des influences russes?

Ce pourrait être une hypothèse parmi d’autres… La suite des événements nous éclairera peut-être.

Retrouvez ici (cliquez sur les noms) nos synthèses détaillées sur le rôle d’Ismaël Émélien, de Ludovic Chaker et de Paul Soler. N’oubliez pas de vous intéresser aux étranges liens de l’entourage de Macron avec la russosphère.


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