L’incendie d’OVH: une catastrophe économique dont l’Etat est le premier responsable

L’incendie d’OVH: une catastrophe économique dont l’Etat est le premier responsable


Partager cet article

Après l'incendie d'OVH, le 10 mars 2021, on n'a vu aucun ministre se précipiter sur place accompagné de caméras de télévisons. Pourtant, il s'agit bien d'une catastrophe nationale. Des centaines de TPE et PME ont perdu leurs données. L'image de la French Tech est écornée. Au-delà des mauvais choix faits par OVH, il y a l'éloignement du réel d'un Etat qui se gargarise de slogans ("startup nation", "souveraineté numérique", "Europe digitale") mais fait les mauvais investissements et se révèle incapable de créer un climat favorable à l'émergence de champions français du digital.

L’incendie d’OVH révèle l’incapacité de l’Etat en  matière de stratégie numérique. « Souveraineté numérique », « Europe du digital », « French Tech » etc… Tout cela est parti en fumée avec le très spectaculaire incendie d’un des bâtiments de serveurs informatiques, basés à Strasbourg, de l’entreprise OVH, « On Vous Héberge »). Bien entendu, il faut faire la part des mauvais choix de l’entreprise. Mais quand on regarde de plus près ce qui s’est passé, on s’aperçoit que cette entreprise française, ambitieuse dans un secteur où la France et l’Europe pèsent peu par rapport aux champions du Cloud, américains ou chinois, s’est laissée entraîner dans une sorte de « folie des grandeurs » par une rhétorique publique aussi efficace que grandiloquente. L’Etat parle de « souveraineté numérique », il veut même la réaliser à l’échelle européenne mais il fait le contraire de ce dont le pays a besoin pour que l’ambition digitale nationale s’appuie sur des bases solides, à commencer par la robustesse des acteurs du secteur.

Les choix erronés de l'entreprise

L’entreprise OVH a expliqué que la cause de l’incendie qui a détruit un de ses blocs de serveurs était accidentelle. Le feu serait parti d’un ondulateur.  L’enquête confirmera si cela suffit à expliquer qu’aujourd’hui 3,6 millions de clients qui avaient confié leurs données à l’hébergeur se retrouvent « dans le noir ». Au-delà de la cause immédiate de l’incendie, les analyses parues depuis une semaine pointent l’imprudence qu’il y avait à maintenir dans des bâtiments contigus le stockage des données et leur backup. C’est d’ailleurs ce qui, pour de nombreux spécialistes du secteur, fait qu’on ne pouvait pas parler véritablement de « Cloud » pour OVH. Il ne peut y avoir « Cloud » qu’à partir du moment où les données sont sauvegardées plusieurs fois et dans des conditions de stockage qui assurent une véritable sécurité, avec en particulier un éloignement géographique qui se mesure éventuellement en centaines de kilomètres.

Le modèle financier d’OVH consistait à offrir des tarifs d’hébergement bon marché particulièrement attractives pour de petites structures. Or ce sont aujourd’hui précisément les TPE et les PME qui sont les plus lésées par un système où la réplication des données n’était pas suffisante ni effectuée dans des conditions de sécurité équivalentes à ce que peuvent financer de plus gros acteurs et ce qu’offrent les vrais prestataires de Cloud comme les Américains Microsoft ou Amazon.  Là encore, les connaisseurs du secteur font remarquer la disproportion, de 1 à 100, entre le nombre d’ingénieurs d’OVH et celui d’Amazon Web Services (AWS). En somme, l’entreprise, dont la croissance avait impressionné les observateurs, qui s’était vue doter du label « fournisseur de cloud souverain » et hébergeait même à ce titre des données de l’Etat (comme la commande des marchés publics ou les données de musées nationaux), qui était aussi l’un des onze acteurs français membres du projet franco-allemand Gaia X  de création d’une souveraineté numérique européenne, n’avait pas en fait les moyens de son ambition.

OVH paie pour les choix erronés de l'Etat

La grenouille OVH a voulu se faire aussi grosse que le boeuf Amazon.  Mais n’y a-t-elle pas été  encouragée par le climat que sécrète le discours d’Etat, très grandiloquent et entretenant des illusions sur la robustesse du secteur numérique en France ou sur la capacité des acteurs à lutter dans la compétition internationale. L’incendie de Strasbourg révèle comment, une fois de plus, les décideurs politiques français sont loin du terrain.  Au lieu de créer, par exemple, des conditions fiscales favorables, pour des acteurs comme OVH, leur permettant de consolider leur croissance à chaque étape et de disposer d’une puissance d’investissement suffisante afin de démultiplier les sites de stockage et d’embaucher suffisamment d’ingénieurs, l’Etat a poursuivi pendant plusieurs années le mirage d’un cloud souverain.

C’est ainsi qu’en 2009, dans  le cadre du « Plan Investissements d’Avenir », germa l’idée de créer un champion national du Cloud. Deux ans plus tard fut créé le projet Andromède, que l’on confie…à Orange, Thalès et Dassault-Systèmes. Non pas que ces entreprises aient particulièrement d’expérience dans le secteur; mais en France, on préfère une logique « top down » et s’appuyer sur les réseaux d’anciens des grandes écoles qui administrent les grandes entreprises que de faire confiance à des entrepreneurs – dont pourtant la France ne manque pas dans le secteur informatique. Comme Dassault-Systèmes et Orange ne parviennent pas à s’entendre, ce sont finalement deux projets qui virent le jour; Orange et Thalès lancèrent Cloudwatt tandis que Dassault Systèmes était rejoint par SFR et Bull pour former Numergy. L’État devint actionnaire à 33% dans les deux “startups”, en investissant deux fois 75 millions d’euros issus du Fonds national de Sécurité Numérique de la Caisse des Dépôts.

Dans les services de l’Etat, on était tellement sûr de la réussite que l’on tablait sur 600 millions de chiffre d’affaire cumulés des deux « champions » dès 2015. L’histoire réelle est bien différente: ayant fait au mieux quelques millions de chiffre d’affaires quand AWS atteignait 4,5 milliards de dollars dès 2015, les deux entreprises ont aujourd’hui cessé leur activité. Imagine-t-on que même une petite part des 150 millions dilapidés par l’Etat dans deux projets « top down » qui, finalement ont échoué, aient été plutôt investis dans des entreprises du type OVH, sous formes d’incitation fiscale à l’investissement ou d’aide  à la construction d’installations robustes et de backup démultipliés, par exemple. Imaginons qu’au lieu de vouloir être un acteur du système, l’Etat ait mis son énergie à développer, toutes les infrastructures dont elle a besoin, équipant aux meilleurs standards jusqu’aux villages les plus reculés de France en fibre optique et en puissance de réseau. Projetons-nous dans une France où l’Etat créerait des cadres législatifs solides pour le développement de l’enseignement supérieur privé, de manière à ce que le pays dispose d’autant d’écoles informatiques  – et donc d’ingénieurs – qu’il en aurait besoin pour peser dans la troisième révolution industrielle et ce qu’on appelle l’iconomie.

Autant imaginer que la France soit vraiment une « startup nation » !


Partager cet article
Commentaires

S'abonner au Courrier des Stratèges

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter pour ne rien manquer de l'actualité.

Abonnement en cours...
You've been subscribed!
Quelque chose s'est mal passé
La guerre d'Iran vue d'Iran, du 27 mars au 4 avril, par Thibault de Varenne

La guerre d'Iran vue d'Iran, du 27 mars au 4 avril, par Thibault de Varenne

La période charnière s'étendant du 27 mars au 4 avril 2026 représente une phase de transition critique dans le conflit opposant la République islamique d'Iran à la coalition dirigée par les États-Unis et Israël, connue sous le nom de code opérationnel « Epic Fury ». Après un mois de bombardements intensifs visant initialement à décapiter le commandement iranien et à neutraliser ses capacités nucléaires, la guerre a muté en un conflit d'attrition multidimensionnel. Les sources régionales — irani


Rédaction

Rédaction

La guerre d'Iran vue d'Occident, du 28 mars au 4 avril, par Thibault de Varenne

La guerre d'Iran vue d'Occident, du 28 mars au 4 avril, par Thibault de Varenne

Le conflit déclenché le 28 février 2026 par les frappes conjointes des États-Unis et d'Israël contre la République islamique d'Iran a atteint, durant la période du 27 mars au 4 avril 2026, un point de bascule critique. Cette phase, marquant l'entrée dans le deuxième mois de l'opération « Epic Fury » (États-Unis) et « Roaring Lion » (Israël), se caractérise par une mutation profonde de la nature des hostilités. L'analyse des événements démontre que l'on est passé d'une campagne de décapitation


Rédaction

Rédaction

Épargne : quelles conséquences pour le choc pétrolier long que l’UE reconnaît enfin? par Vincent Clairmont

Épargne : quelles conséquences pour le choc pétrolier long que l’UE reconnaît enfin? par Vincent Clairmont

« Le plus dur est fait. » Lorsque Donald Trump a prononcé ces mots au 32ème jour du conflit en Iran, les marchés actions américains ont exulté, signant leur meilleure séance en dix mois. Mais pour l'épargnant européen, cette phrase sonne comme un avertissement brutal. Si Washington estime avoir achevé sa « décapitation » chirurgicale du régime iranien, elle laisse derrière elle un détroit d’Ormuz étranglé (passé de 150 à 5 navires par jour) et une Europe seule face à une facture énergétique qui


Rédaction

Rédaction

La caste parisienne doit-elle son mépris social à Aristote et à sa philosophie ?

La caste parisienne doit-elle son mépris social à Aristote et à sa philosophie ?

On les dit méprisants et cyniques, ces habitants des beaux quartiers, ces experts qui hantent les plateaux de télévision et les couloirs du pouvoir. On fustige leur mépris de classe, leur entre-soi protecteur et cette morgue tranquille qui semble ne jamais pouvoir être ébranlée par le réel. Mais et si ce que nous prenons pour du cynisme n'était en réalité que l'aboutissement logique d'une morale très ancienne? Et si la bourgeoisie parisienne n'était pas dépourvue de valeurs, mais habitée par une


Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe