L’Etat profond américain est-il devenu si incontrôlable qu’il puisse provoquer une guerre avec la Russie?

L’Etat profond américain est-il devenu si incontrôlable qu’il puisse provoquer une guerre avec la Russie?


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Ce qu'on appelle "Etat profond" est aux commandes de la politique étrangère de l'administration Biden. Et contrairement à une idée reçue, ce n'est pas du tout la continuation de la politique étrangère de Trump. La politique étrangère américaine reste prisonnière du schéma dressé aux lendemains de la Guerre froide et exposé par Brzezinski dans "Le grand Echiquier" en 1997. La russophobie y est centrale et obsessionnelle. Un quart de siècle après la formulation de cette politique, sa composante idéologique est devenue si forte qu'il existe un véritable risque de déclenchement d'un conflit - non pas du fait de la Russie mais des Etats-Unis et de l'OTAN

C’est une carte toute simple des principales bases militaires américaines à l’ouest et au sud dd l’Eurasie.

Des Américains facétieux l’ont encadré d’une légende: « La Russie veut la guerre. Regardez comme ils ont rapproché leur pays de nos bases militaires ».

Tout est dit de manière humoristique. Et vient d’être confirmé par le refus pur et simple du gouvernement américain et de l’OTAN d’examiner les propositions d’accord envoyées par Moscou.  Que propose Moscou? 

Les propositions de Vladimir Poutine aux Etats-Unis et aux membres de l'OTAN

Des deux documents, l’un est un projet de traité avec les États-Unis qui contient les six dispositions suivantes :

  • La Russie et les États-Unis n’utiliseront pas le territoire d’autres pays pour préparer ou mener des attaques contre l’autre partie ;
  • Aucune des parties ne déploiera de missiles à portée courte ou intermédiaire à l’étranger ou dans des zones où ces armes pourraient atteindre des cibles situées sur le territoire de l’autre partie.
  • Les États-Unis n’ouvriront pas de bases militaires dans les pays ayant appartenu à l’ancienne URSS qui ne sont pas déjà membres de l’OTAN, n’utiliseront pas leurs infrastructures militaires et ne développeront pas de coopération militaire avec ces États ;
  • Aucune des parties ne doit déployer d’armes nucléaires à l’étranger, et toute arme de ce type déjà déployée doit être restituée. Les deux parties doivent éliminer toute infrastructure permettant de déployer des armes nucléaires en dehors de leur propre territoire
  • Aucune des parties ne doit effectuer d’exercices militaires avec des scénarios impliquant l’utilisation d’armes nucléaires ;
  • et aucune des parties ne doit former le personnel militaire ou civil de pays non nucléaires à l’utilisation d’armes nucléaires.

Le second document est un accord multilatéral avec les pays membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Il contient également 6 dispositions, qui sont les suivantes :

  • L’OTAN ne doit pas s’étendre plus à l’est et doit s’engager à exclure l’adhésion de l’Ukraine
  • L’OTAN ne doit pas déployer de forces ou d’armes supplémentaires en dehors des frontières de ses membres à partir de mai 1997 (avant que l’alliance ne commence à admettre des pays d’Europe de l’Est) ;
  • L’OTAN ne mènera aucune activité militaire en Ukraine, en Europe orientale, dans le Caucase du Sud ou en Asie centrale;
  • la Russie et l’OTAN ne déploieront pas de missiles à portée courte ou intermédiaire à portée de leurs territoires respectifs
  • Toutes les parties s’abstiendront de mener des actions militaires d’un niveau supérieur à celui d’une brigade, qui seront confinées à une zone frontalière à convenir d’un commun accord ;
  • Aucune des parties ne doit considérer l’autre comme un adversaire ou créer des menaces à l’encontre de l’autre, et toutes les parties doivent s’engager à régler les différends de manière pacifique, en s’abstenant de recourir à la force.

Il n’y a dans ces deux exposés complémentaires des intérêts stratégiques de la Russie rien d’extraordinaire. Vladimir Poutine ne fait que rappeler le point d’équilibre qui aurait dû être respecté au lendemain de la Guerre froide par l’Alliance Atlantique. 

Pourquoi Washington ne veut même pas discuter

Washington ne cherche même plus à faire semblant – alors qu’il y a toujours eu des négociations aux pires moments de la Guerre froide. 

Les Etats-Unis n’entameront pas de négociations avec la Russie. Pourquoi donc? 

+ il faut d’abord se rappeler que Joe Biden est incapable de gouverner. Le président américain, qui a été porté au pouvoir par un coup d’Etat consistant à empêcher le dépouillement honnête du vote de cinq Etats au moins (Arizona, Géorgie, Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin) lors de l’élection présidentielle américaine de 2020, était déjà incapable de gouverner lorsqu’on l’a installé à la Maison Blanche. Son état sénile s’est considérablement aggravé. Il est incapable de mener quelques relations publiques que ce soit sur la scène internationale. 

++ c’est ce qu’on appelle l’Etat profond, le Deep State, qui gouverne. 

A la fin des années 1950, Eisenhower dénonçait le complexe « militaro-industriel ». Il  s’est imposé au fil du temps avec les présidents faibles (Johnson, Carter, les deux Bush, Clinton, Obama).

Kennedy l’a empêché de provoquer un conflit nucléaire au moment de la crise de Cuba. Nixon lui a imposé un tournant stratégique en se rapprochant de la Chine. Reagan lui a imposé la négociation avec Gorbatchev. Et Trump l’a empêché de déclencher quelque guerre que ce soit quand il était président.

Mais Trump n’a pas réussi à lui imposer sa volonté lorsqu’il a voulu se rapprocher de la Russie pour être en position de force quand il négociait avec la Chine. Il faut dire qu’au fil des décennies, le complexe militaro-industriel s’est incrusté, enraciné dans les institutions américaines. 

Il est puissamment aidé, aujourd’hui, par une coalition nouvelle qui réunit les plus gros financiers américains et les entreprises de la Big Tech. Surtout, le complexe militaro-industriel ne fait même plus semblant d’être au service de la démocratie et de la liberté. Il est porteur d’un progressisme liberticide. Et il s’appuie, dans la bourgeoisie huppée des grandes métropoles, sur tous ceux qui haïssent le conservatisme de la Russie poutinienne – en fait tout ce qui rapproche la Russie de Vladimir Poutine et la coalition d’électeurs  qui a porté par deux fois (62 millions de voix en 2016 puis 73 millions en 2020) Donald Trump à la Maison Blanche, assistant impuissante, la seconde fois, à son éviction. 

+++ L’envers stratégique de cette croyance progressiste se trouve dans le livre qu’avait publié Zbigniew Brzezinski en 1997, « The Great Chessboard » (Le Grand Echiquier). L’ancien conseiller à la sécurité de Jimmy Carter avait expliqué dans ce livre que le but des Etats-Unis était de dominer l’Eurasie. Il y aurait, à long terme, un conflit avec la Chine. mais la priorité n°1 des Etats-Unis devait être de briser la puissance russe. ++++Brzezinski annonçait que la domination de l’Ukraine serait la clé de la domination sur la Russie. c’était intéressant, moins dans la mesure où il ressortait la vieille théorie géopolitique de domination du heartland, que parce qu’il annonçait le basculement pour….2004. Exactement l’année où les Etats-Unis ont financé la révolution orange pour faire gagner le candidat d’Ukraine de l’Ouest, Vladimir Iouchenko. 

Malheureusement pour les Etats-Unis – et heureusement pour la paix du monde, les peuples sont des réalités toujours plus complexes que ce que pensent les stratèges en chambre. L’Ukraine se compose de trois parties – « Ukraina est omnis divisa in partes tres » pourrait-on dire en paraphrasant Jules César parlant de la Gaule qu’il s’apprêtait à conquérir. Les Américains (et les Allemands travaillant avec eux) n’ont jamais réussi qu’à faire bouger la partie occidentale, d’imprégnation grecque catholique, tournée vers l’Occident et ukrainophone; l’Ukraine de l’Est, russophone, s’est tournée vers la Russie, naturellement, en 2004 ou, en 2014, après la seconde tentative de faire basculer le pays (« le coup de Maïdan »). Et puis, il y a, au centre du pays, un morceau ukrainophone mais de religion orthodoxe, autour duquel s’articulent les réseaux de pouvoir, et qui est imperméable à l’influence étrangère.  L’Ukraine n’a pas basculé dans l’OTAN. Elle est aujourd’hui divisée de fait entre une partie occidentale et des territoires séparatistes, tandis qu’un pouvoir central fantoche tâche de survivre et a surtout pour mission de couvrir les bonnes affaires des oligarques. 

Voilà comment les Etats-Unis – et ceux que Brzezinski appelaient leurs « vassaux », à savoir l’Union Européenne – se trouvent pris dans le bourbier ukrainien. Après « Maïdan », Poutine a repris la Crimée, que Khrouchtchev avait donné, sur un coup de tête, à l’Ukraine en 1964; Poutine devait empêcher toute installation de l’OTAN en Crimée, ce qui aurait été une défaite stratégique majeure pour la Russie. 

Les risques que fait courir un Deep State non contrôlé à la paix du monde

Vladimir Poutine vient d’envoyer un message de félicitation à l’Amiral de Gaulle, fils du Général,  pour son centième anniversaire. Il en profite pour rendre hommage au Général et à sa vision d’une Europe « de l’Atlantique à l’Oural ».  En fait, Poutine est, en géopolitique, l’héritier du Général de Gaulle. Il a une vision d’équilibre. Il a toujours misé sur une « Europe européenne ». Lorsqu’Emmanuel Macron avait été élu, il était venu rapidement à Paris, pour voir à qui il avait affaire. Au cas où…. Hélas ! On ne comprend pas Vladimir Poutine si l’on ne voit pas qu’il a pour objectif un monde pacifié de nations souveraines. Bien entendu, il y faut un équilibre des puissances. Actuellement, le président russe n’a pas d’autre possibilité que de faire alliance avec la Chine pour équilibrer le bloc USA + UE. Mais il est bien évident que le chef de l’Etat russe préfèrerait une Europe « de l’Atlantique à l’Oural » alliée à l’Inde et laissant Etats-Unis et Chine régler leurs éventuels différends. 

Vladimir Poutine a réformé l’armée russe, modernisé les armes nucléaires et maîtrisé avant les Américains les armes hypersoniques. Il cherche un accord avec les Etats-Unis et l’OTAN parce qu’il sait qu’il est en position de force et qu’il peut, par exemple, couper les flux énergétiques vers l’Europe de l’Ouest ou bien appuyer l’Iran dans sa stratégie de guérilla et d’usure vis–à-vis des Etats-Unis au Moyen-Orient. 

Le fait que les Etats-Unis et l’Europe ne voient pas que c’est leur intérêt de trouver un accord avec Poutine dit deux choses: d’une part l’inexistence d’une « politique étrangère et de sécurité commune » de l’Union Européenne. Mais aussi le fait que le Deep State pense pouvoir poursuivre ses objectifs sans avoir à se préoccuper d’un président inexistant, Joe Biden. 

C’est là que nous avons toutes les raisons d’être inquiets: Le complexe militaro-industriel est agressif à la fois vis-à-vis de la Russie et de la Chine. Nul n’est à l’abri d’une grosse gaffe commise par l’une des branches du Deep State, sans aucun contrepoids politique dans le Bureau Ovale. Au début de la crise de Cuba, il avait fallu toute l’énergie de John F. Kennedy pour éviter que l’US Air Force dicte la réponse à Moscou. Mais que se passerait-il demain si des terroristes ukrainiens commettaient un attentat à Moscou ou qu’un incident opposait les marines américaine et chinoise? Poutine ou Xi Jinping pourraient maîtriser leur Etat profond respectif; mais pour faire la paix, exactement comme pour faire la guerre, il faut être deux. 

L’absence de leadership à Washington rend la politique étrangère des Etats-Unis vulnérable à n’importe quelle manipulation qui déclencherait quasi-automatiquement, la riposte d’un Deep State qui serait aussi brutal qu’aveugle. Rappelons-nous comment l’UCK kosovar a su entraîner un Bill Clinton empêtré dans ses obsessions sexuelles vers la guerre de l’OTAN contre la Serbie. Imaginons une manipulation à grande échelle qui pousserait à une guerre non pas contre un pays de la taille de la Serbie mais contre la Russie ou la Chine ! 

Ainsi donc le danger ne vient pas, comme le répètent la plupart des experts occidentaux, d’un projet russe de conquête de l’Ukraine mais de la possible perte de contrôle du Deep State américain, qui se mettrait en pilotage automatique avec pour seule feuille de route le programme décrit dans le « Grand Echiquier ». 


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