Quand Nizan décrivait si bien le fascisme bourgeois ordinaire, par Nicolas Bonnal

Quand Nizan décrivait si bien le fascisme bourgeois ordinaire, par Nicolas Bonnal


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Nicolas Bonnal nous rappelle avec quel talent l’écrivain Paul Nizan avait su décrire le caractère bourgeois de son époque, et son aptitude à imposer un fascisme ordinaire telle que celui que nous subissons aujourd’hui.

Disons-le enfin nûment. Entre Macron, la première ministre et le reste, nous sommes dirigés par des bourgeois, et par des bourgeois d’Etat, une exception bien française. Même volage et libertin, le « bourgeois sauvage », comme j’écrivais jadis, sera sans pitié pour les questions de pognon et de mondialisation, et il le sera d’autant plus qu’il est préoccupé de questions de migrations, de climat, de régionalisme ultra ou de pollution (notion qui satisfait son gnosticisme, son refus de la matière). Il est humanitaire, donc plus moral que le peuple qu’il exploite, ignore ou méprise. Soros, Rothschild, Macron, BHL, Pinault, les larbins surpayés de la télé et tutta quo sont des bourgeois qui estiment valoir plus que vous, en termes matériels, mais aussi moraux. Ils s’arrogent donc le droit de nous insulter ou de nous remplacer. Et ils ont gardé, avec leur modèle anglo-saxon, comme ennemi de  toujours, la Russie, qui, tzariste (lisez mon texte sur Tocqueville et la russophobie), communiste ou orthodoxe-démocrate, a le pouvoir de les rendre fous.

Cela étant dit, on en reviendra à Paul Nizan que j’ai enfin découvert en relisant les Nouveaux chiens de garde de Serge Halimi. Halimi avait bien décrit la déviance du journaliste de marché dans son pamphlet sur la presse vieux de vingt ans, mais il a omis de rendre un hommage au livre de Nizan (voyez wikisource), qui est un chef-d’œuvre surprenant.

Le bourgeois exploite certes, ou il aime les hommes, mais à distance – il aime la télécommande (voyez les managers de Metropolis ou des Temps modernes de Chaplin). Et il n’aime pas son prochain – tout au plus son lointain. Le milliardaire américain conchie les déplorables, le milliardaire européen conchie son gilet jaune et le fait coffrer en lançant une énième chasse au terroriste invisible.

Nizan donc :

« Le bourgeois est un homme solitaire. Son univers est un monde abstrait de machineries, de rapports économiques, juridiques et moraux. Il n’a pas de contact avec les objets réels : pas de relations directes avec les hommes. Sa propriété est abstraite. Il est loin des événements. Il est dans son bureau, dans sa chambre, avec la petite troupe des objets de sa consommation : sa femme, son lit, sa table, ses papiers, ses livres. »

Jusque-là on reste au dix-neuvième siècle. Après Nizan se montre visionnaire. Le bourgeois-Jules-Verne, coincé dans son avion, son building ou son condominium, voit le monde comme une émission de télé-réalité. Comme dans le sketch des Guignols qui nous montrait un Balladur effrayé de ces gens qu’il voyait des fois à la télé, et qui étaient des Français… Nizan annonce ici Debord et sa société du spectacle, il annonce aussi le monde des écrans :

« Tout ferme bien. Les événements lui parviennent de loin, déformés, rabotés, symbolisés. Il aperçoit seulement des ombres. Il n’est pas en situation de recevoir directement les chocs du monde. Toute sa civilisation est composée d’écrans, d’amortisseurs. D’un entrecroisement de schémas intellectuels. D’un échange de signes. Il vit au milieu des reflets. Toute son économie, toute sa politique aboutissent à l’isoler. »

Charles Gave rappelait un jour que le bourgeois bobo adore l’humanité mais qu’il déteste les Français. Chez Nizan cela donne déjà ça :

« La société lui apparaît comme un contexte formel de relations unissant des unités humaines uniformes. La Déclaration des Droits de l’Homme est fondée sur cette solitude qu’elle sanctionne. Le bourgeois croit au pouvoir des titres et des mots, et que toute chose appelée à l’existence sera, pourvu qu’elle soit désignée : toute sa pensée est une suite d’incantations. Et en effet pour un homme qui n’éprouve pas effectivement le contact de l’objet, par exemple les malheurs de l’injustice, il suffit de croire que la Justice sera : elle existe déjà pour lui dès qu’il la pense. Il n’y a pas un écart douloureux entre ce qu’il éprouve et ce qu’il pense. »

Le bourgeois est dans l’abstraction. Au dix-neuvième on se moque en Grande-Bretagne de la famine irlandaise (trois millions de morts) mais on veut abolir l’esclavage en Amérique. John Hobson parlait d’inconsistance dans son classique sur l’impérialisme occidental : vers 1900, 90% des sanglantes conquêtes coloniales avaient des alibis humanitaires, comme les croisades d’aujourd’hui.

Nizan encore :

« Car sa vie n’est pas moins abstraite et solitaire que sa pensée. Un abîme ne sépare point son être privé et sa personne morale. Les Droits de l’Homme expriment assez complètement le peu de réalité qu’il possède. Marx a donné des descriptions admirables de cet Homme bourgeois « membre imaginaire d’une souveraineté imaginaire, dépouillé de sa vie réelle et individuelle et rempli d’une généralité irréelle ».

Le bourgeois crée une série d’êtres abstraits avec le transgenre et le reste, et de problèmes abstraits pour éviter de parler des questions qui fâchent, comme le fait qu’1% des gens détiennent 93% des richesses mondiales (80% selon le Figaro, mais pourquoi chicaner avec la presse-Dassault ?), ou que vingt-sept Français possèdent plus que trente-deux millions… Quand on sait que les premiers aiment les domestiques non déclarés, les éoliennes et les évasions fiscales, sans oublier l’art contemporain (Tolstoï le sentait venir dans son essai sur l’art), on comprend mieux nos problèmes, surtout qu’ils contrôlent les médias et ont fait réélire leur falote et efféminée marionnette à l’Elysée en profitant de la fin du binôme bouffon droite-gauche. Entre bourgeois autant s’entendre pour imposer le peuple nouveau.

Puis Nizan décrit comment le bourgeois devient dangereux : la technologie est venue pour servir ses desseins.

« Dans son univers où rien n’arrive réellement, il doit avoir, pour continuer à vivre, l’illusion qu’il se passe quelque chose. Mais l’intelligence est justement le seul élément de l’homme qui puisse se développer pour soi. La pauvreté réelle de la vie bourgeoise permit aux jeux de l’esprit une prolifération autonome. L’intelligence bourgeoise se développa comme un cancer. Ce que le bourgeois ne trouvait pas dans la pratique véritable de la vie humaine, il dut le remplacer par quelque chose qui était au dedans de lui, qui lui permettait malgré tout de s’affirmer qu’il vivait. »

On répètera cette phrase apocalyptique : « L’intelligence bourgeoise se développa comme un cancer. » Et cela donne dans les hautes sphères bureaucratiques le besoin de faire envahir l’Europe, de fracasser le monde arabe, de démolir la Russie, d’imposer le Reset et de nous mettre sans rire aux énergies non polluantes tout en prenant son jet cent fois par an.

La science bourgeoise, Nizan sent déjà qu’elle dégénère en occident – et cela donne cinquante ans après sous la plume de Guy Debord :

« La science de la justification mensongère était naturellement apparue dès les premiers symptômes de la décadence de la société bourgeoise, avec la prolifération cancéreuse des pseudosciences dites « de l’homme » ; mais par exemple la médecine moderne avait pu, un temps, se faire passer pour utile, et ceux qui avaient vaincu la variole ou la lèpre étaient autres que ceux qui ont bassement capitulé devant les radiations nucléaires ou la chimie agroalimentaire. »

Les milliardaires (armement, médias, luxe) qui contrôlent ce pays, les eurocrates-mondialistes bourgeois au service d’un Etat hexagonal toujours plus néototalitaire, les bobos qui les assistent euphoriquement (et en vivent de plus en plus mal), ne font que maintenir une ancienne aliénation. Et ce qu’on nomme fin de l’Histoire n’est qu’une ère bourgeoise qui n’en finit pas, et préfèrerait la guerre nucléaire avec la Chine et la Russie à la fin de son apostolat de fric et de morale techno-humanitaire. Car on se doute que le destin de l’ère bourgeoise n’est « pas de finir en despotisme éclairé » (Debord).

Découvrez Paul Nizan en tout cas, le penseur obscur qui a mis le doigt ou cela fait le plus mal : le bourgeois est prétentieux, il se la pète, il est content de lui alors qu’il commet toutes les injustices de la terre :

« Ne parlent-ils pas de Liberté, de Justice, de Raison, de Communion ? Ne se mettent-ils point sans cesse dans la bouche les mots d’Humanisme et d’Humanité ? Ne savent-ils point que leur mission est d’éclairer et d’aider les hommes ? C’est ainsi qu’ils font la théorie de la pratique bourgeoise, qu’ils font la métaphysique de l’univers auquel le bourgeois tient : le bourgeois fut toujours un homme qui justifiait son jeu temporel par le rappel de sa mission spirituelle. Le bourgeois sait. Ses fonctions économiquement, politiquement dirigeantes exigent d’être complétées et garanties par des fonctions spirituellement dirigeantes. »

Tout cela rappelle l’effrayant Maurice Godelier, universitaire-anthropologue-concepteur de la théorie du genre, et qui avoue « être fonctionnaire au service de l’Humanité »…

Nizan sur notre canaille mondaine-philanthrope :

« Le bourgeois est conseiller et il est protecteur. Il incline à la philanthropie. Il fonde des dispensaires. Des crèches. Noblesse obligeait. Bourgeoisie oblige. »

Sources principales

Paul Nizan – les chiens de garde (wikisource.org)

Serge Halimi – les nouveaux chiens de garde (raisons d’agir)

Nicolas Bonnal – Mitterrand le grand initié (Albin Michel) ; le coq hérétique (Les Belles Lettres)

Guy Debord – Commentaires sur la Société du Spectacle

http://www.bvoltaire.fr/bourgeoisie-barbare-hait-populo-rebelle/

https://www.egaliteetreconciliation.fr/Gouverner-par-le-chaos-10989.html

https://nicolasbonnal.wordpress.com/2018/01/15/tocqueville-et-la-rage-anti-russe-en-1849-cette-fois/

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