Dissuasion nucléaire partagée selon Schäuble : souhaitons-nous vraiment la construction d’une Europe fédérale sous domination allemande? – par Jean-Frédéric Poisson

Dissuasion nucléaire partagée selon Schäuble : souhaitons-nous vraiment la construction d’une Europe fédérale sous domination allemande? – par Jean-Frédéric Poisson


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Le Courrier des Stratèges a déjà abordé le 26 juillet le sujet de l'entretien accordé au quotidien conservateur "Die Welt" par Wolfgang Schäuble, qui peut être interprété comme le début d'une tentative de prise de contrôle par l'Allemagne du coeur de la souveraineté française.  Nous publions aujourd'hui le point de vue de Jean-Frédéric Poisson sur le même sujet.

Le début d’une tentative de prise de contrôle par l’Allemagne de notre souveraineté stratégique

« Maintenant que les complices de Poutine menacent chaque jour d’une frappe nucléaire, une chose me paraît claire : nous avons aussi besoin d’une dissuasion nucléaire au niveau européen[1] ». Voici, en substance, ce qu’a déclaré l’ancien ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble. Une fois encore, le conflit ukrainien devient un prétexte à la construction fédérale européenne, construction au sein de laquelle l’Allemagne est appelée à tenir un rôle prédominant en tant que première puissance économique de l’Union. En effet, utilisant ce paravent opportun, l’ancien ministre allemand souhaiterait que ses compatriotes fournissent une contribution financière à l’arsenal nucléaire français en échange « d’une dissuasion nucléaire conjointe ». Cette sortie ne doit rien au hasard, et il est probable qu’elle avait été calculée de longue date par la diplomatie allemande pour relancer le débat[2].

Les vraies intentions allemandes

Non seulement, on peine à imaginer quelle forme pourrait prendre une « dissuasion nucléaire conjointe ». Mais en plus, le prétexte d’une menace russe paraît particulièrement fallacieux. En effet, de nombreux pays européens disposent déjà d’une protection nucléaire face à Moscou puisque Washington n’a eu de cesse dans le cadre de l’OTAN, d’y placer des éléments de défense pour les prémunir d’une possible menace venant de l’Est[3]. Et il est peu probable que la sortie de Wolfgang Schäuble soit motivée par un désir de sortir l’Europe de l’ornière américaine. En effet, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne est pionnière en termes de soumission au pouvoir de Washington. C’est la raison pour laquelle le général de Gaulle se méfiait tant de la politique étrangère allemande (à l’époque celle de Bonn) qui recherche avant tous ses intérêts particuliers et qui s’inféode aux Américains chaque fois qu’elle peut en retirer des avantages. À cet égard, monsieur Schäuble est assez explicite : « la capacité de défense européenne ne peut se concevoir sans la dimension nucléaire. Ce que la France doit faire à cet égard, c’est que tout cela doit s’intégrer dans l’OTAN ». Si les Allemands sont aussi intéressés par la triade nucléaire française, ce n’est donc pas pour évacuer l’influence américaine de l’Europe. Probablement cherchent-ils à tirer parti de l’arme qui a fait de la France l’un des neuf membres du club très fermé des puissances nucléaires. Ils utilisent pour cela le prétexte très propice de la construction d’une défense européenne « complémentaire » avec l’OTAN, construction qui serait nécessaire à la résolution du conflit ukrainien notamment. Dans le cadre européen en effet, l’Allemagne occupe depuis longtemps la majeure partie des postes clés[4] et l’on peut se demander jusqu’à quel point elle ne tirerait pas parti de cette défense européenne pour la transformer en une défense exclusive des intérêts allemands.

Qui dit nucléaire militaire, dit forcément nucléaire civil. Il est à craindre qu’après avoir mis le doigt dans l’engrenage au cas où nous acceptions les financements allemands, nous ne soyons forcés d’accepter qu’ils aient accès à notre savoir-faire en matière d’énergie nucléaire. On sait, en effet, que la question de l’énergie est particulièrement importante pour l’Allemagne qui dépend en grande partie du gaz russe par le biais de Northstream 2, gazoduc à la main de Moscou qui peut décider d’ouvrir ou de fermer les vannes pour un oui ou pour un non. Le conflit ukrainien en cours est un assez bon exemple de cette dépendance : face à l’arrêt de l’approvisionnement russe, Berlin a été obligé de compenser ses manques énergétiques en ouvrant des centrales à charbon[5]. L’accès à notre savoir-faire en matière de nucléaire civil dont l’efficacité a été particulièrement mise à mal par les politiques anti-nucléaires hasardeuses de ces dernières décennies, serait donc, malgré tout, une réelle opportunité pour Berlin.

Il ne peut y avoir qu’un seul décideur

Mais d’autres questions se posent autour de la possibilité d’une arme nucléaire conjointe. Qui sera chargé de prendre la décision d’une frappe nucléaire ? Qui appuiera sur le bouton fatidique en cas de crise ? Et si la France et de l’Allemagne s’opposent parce que nos intérêts économiques ou géopolitiques divergent, qui tranchera le conflit ? Pour monsieur Schäuble, cette situation n’est pas envisageable puisque les deux pays sont proches géographiquement, il n’y a donc pas de « différence entre la compréhension française et allemande des dangers communs »… Le croire, pourtant, serait faire preuve d’un manque de vues à long terme et d’une méconnaissance tragique de l’Histoire européenne qui a vu la France et l’Allemagne s’affronter à de nombreuses reprises : depuis la division de l’Empire carolingien jusqu’à la Seconde Guerre mondiale en passant par la rivalité entre la dynastie des Bourbon et des Habsbourg. Occultant ces faits séculaires, l’Allemagne insiste. Et cette idée d’arme conjointe émerge à un moment où la France semble éprouver des difficultés à investir dans la modernisation de sa force de frappe[6] et où Emmanuel Macron transfère l’usine de Vernon qui fabrique des missiles M51 capables de porter des têtes nucléaires, en Allemagne[7].

Pourquoi Macron rend la France vulnérable sur ce dossier

L’idée d’une dissuasion nucléaire conjointe avec Berlin ne date certes pas d’hier. C’est un vieux serpent de mer qui refait surface régulièrement et qui n’a guère rencontré d’adeptes en France jusqu’à maintenant. Mais étant donné l’insistance des Allemands qui reviennent régulièrement à la charge sur cette question ; étant donné la perte progressive de crédibilité diplomatique de la France depuis vingt ans ; étant donné l’idéologie d’Emmanuel Macron qui ne jure que par le fédéralisme européen et qui n’a eu de cesse, depuis qu’il occupait les bureaux du ministère de Bercy, de brader la souveraineté de la France ; étant donné, enfin, son discours du 7 février 2020, dans lequel il a déclaré que les forces nucléaires françaises avaient « une dimension authentiquement européenne[8] »… nous sommes en droit d’être véritablement préoccupés par la réémergence de cette proposition dans le discours diplomatique allemand ; proposition qui pourrait mener à un point de non-retour dans la construction d’une Europe fédérale sous domination allemande. C’est ce à quoi nous nous opposons dans un souci de realpolitik, et avec l’assurance qu’il faut coûte que coûte préserver la souveraineté de la France.

Jean-Frédéric Poisson

Président de VIA | La voie du peuple

[1] « Schäuble pour que l’Allemagne finance la dissuasion nucléaire française », Challenges, le 23/07/2022.

[2] « Allemagne: gouvernement et opposition se répartissent les rôles et préparent une OPA sur l’arme atomique française », Le Courrier des Stratèges, le 26/07/2022.

[3] Mongrenier, Jean-Sylvestre. « L’Europe et le bouclier antimissile américain : impolitique et désillusions du projet européen », Hérodote, vol. 128, no. 1, 2008, pp. 35-42.

[4] « Postes clés à Bruxelles : ‘La vraie gagnante de la négociation, c’est Angela Merkel’ », Marianne, le 03/07/2019.

[5] « En réactivant ses centrales à charbon, l’Allemagne va être un responsable important de la dégradation du climat », Le FigaroVox, le 27/05/2022.

[6] « La France va-t-elle être obligée de revoir le format de ses forces stratégiques ? », Opex360, le 07/03/2022.

[7] « Schäuble: Brauchen auch auf europäischer Ebene die nukleare Abschreckung », Deuschlandfunk, le 23/07/2022.

[8] « Dissuasion nucléaire française : Macron propose aux Européens ‘un dialogue stratégique’ », Sud Ouest, le 07/03/2020.


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