30 septembre 2020

Le courrier des stratèges

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Dupont-Moretti et la morale bobo à géométrie variable

Dupont-Moretti n’est pas allé avec le dos de la cuillère en parlant de fantasme à propos du sentiment d’insécurité qui monte dans l’opinion. N’hésitant pas à évoquer une surenchère populiste, il a ainsi renoué avec les grandes heures de la morale bobo selon qui tout est normal dans notre vie quotidienne mais est déformé par les peurs qu’attiseraient l’extrême droite et ses suppôts. Cette mise hors circuit du « sentiment » heurte de plein fouet l’éloge de « l’émotion » que les mêmes bobos dressent lorsqu’on évoque les prétendues violences policières dans les quartiers. 

Sur l’insécurité, Dupont-Moretti a servi la soupe bien connue des élites bobos, celle qui vit à l’abri des beaux quartiers dans les métropoles, ethniquement purs, et qui déplorent les fantasmes populistes sur l’insécurité qui régnerait dans les quartiers d’immigration. Dans ce bréviaire du Vivre Ensemble, des victimes de la colonisation et d’une société racialisée sont injustement taxées de semer le trouble. Le vrai problème, ce sont ces accusateurs racistes, ces électeurs plus ou moins assumés de Marine Le Pen, qui projettent leurs peurs de l’autre et fabriquent de toutes pièces une angoisse sécuritaire ne reposant sur rien. 

La litanie est bien connue. 

Le déni au coeur de la morale bobo

Comme toujours, la morale bobo procède par déni et par confiscation de la parole. Il y a ce qu’on a le droit de dire, et ce qui est tabou. Il y a ce qui est la parole légitime, autorisée, audible, et il y a le reste : la surenchère, l’interdit, l’excès, qu’on n’écoute pas et qui disqualifie tous ceux qui les porte. Cette mécanique du clivage entre l’audible et l’inaudible est au coeur de la mécanique sociale opérée par la classe sociale bobo, celle des élites de gauche. 

Comme par hasard ce qui est audible, ce qui a droit de cité, ce sont les mêmes éternelles rodomontades : le Vivre Ensemble rend heureux, le métissage est une chance, la France est un pays obsolète, tout petit, peuplé de Gaulois racistes et ingouvernables qui refusent le progrès, ces « beaufs » que Cabu a croqués avec férocité en son temps. Et ce qui est inaudible, ce sont les mêmes évidences déniées avec toujours plus de haine et d’imprécations à mesure qu’elles s’imposent, année après année, dans les statistiques : 20% des musulmans de France légitiment l’attentat contre Charlie Hebdo (celui-là même dont la dénonciation des beaufs a constitué le fonds de commerce à une époque), un nombre grandissant de quartiers sont désormais interdits aux représentants de l’ordre, seule la minorité maghrébo-subsaharienne ne parvient pas à s’intégrer à la société français, quand les Asiatiques y arrivent parfaitement, le port du voile est majoritairement imposé aux femmes dans les quartiers. 

Au fond, on pourrait appeler tout cela la morale Cabu : est bien et acceptable tout ce qui se conforme à cette représentation où le Français moyen est diabolisé et jugé responsable des loupés de l’intégration. Tout ce qui remet en cause cette doctrine officielle relève, dans l’esprit du bobo, de l’incitation à la haine raciale et devrait être puni par les tribunaux. 

Dupont-Moretti n’est pas porté par une doctrine, une autre religion, un autre catéchisme, lorsqu’il déplore la « surenchère populiste » à propos de l’insécurité. 

Morale bobo et diabolisation du sentiment

Cette dénonciation du sentiment populiste qui dicterait toute nuance apportée aux bienfaits de la société multiculturelle est une caractéristique typique de la culture élitaire dominante, où la rationalité règne prétendument en maître et domine les passions. Emmanuel Macron a largement joué sur ce registre pour poser les jalons de sa geste imaginaire. Dans ses discours de la Sorbonne ou de l’Acropole, il a dressé l’éloge des Lumières, de la raison, de la rationalité, qui unirait les peuples européens contre les passions obscures du nationalisme et du repli sur soi. 

Cette histoire est vieille comme le lycée Louis-le-Grand ou l’agrégation de philosophie : la France doit être aux mains d’une élite éclairée, éduquée, qui obéit à la raison pure, et qui guide ce petit peuple fait d’excès et de passions tristes qu’on appelle les Gaulois. L’art du gouvernement consiste à s’appuyer sur la raison, seul rempart durable face à la poussée des sentiments. Et le sentiment d’insécurité est probablement le pire de tous. Il est le marqueur du cancer populiste qui menace les élites rationalistes et le bon gouvernement de la cité. 

Castaner et les « émotions saines »

On s’amusera à rapprocher les propos d’Eric Dupont-Moretti sur ce fantasme que serait le sentiment d’insécurité, et ceux de Christophe Castaner, tenus début juin lorsqu’il était encore ministre de l’Intérieur. À moins de 3 mois d’intervalle, deux ministres régaliens ont parlé de façon diamétralement opposée des « sentiments » en politique. 

Le 9 juin 2020, Christophe Castaner alors place Beauvau, commente les manifestations en mémoire d’Adama Traoré, la fameuse racaille des quartiers devenue symbole des exactions policières racistes en France, dans l’esprit des bobos. Et notre ministre de l’Intérieur explique que les « émotions saines » sont supérieures à l’État de droit. 

Ainsi donc, si l’on poursuit la doctrine bobo telle qu’elle est pratiquée sous Emmanuel Macron, la raison est toute puissante face aux horribles sentiments populistes qui soutiennent que l’insécurité augmente en France. Et tous ceux qui portent ses sentiments sont dans le fantasme. En revanche, expliquer qu’Adama Traoré est un pauvre Noir victime du racisme de la police blanche, alors même qu’Adama Traoré tentait d’échapper de façon suspecte à un contrôle de police et qu’il est aujourd’hui démontré qu’il était une canaille coupable de forfaits sordides, expliquer cela relève de « l’émotion saine » et justifie que les règles de l’État de droit soient mises entre parenthèses. 

On comprend ici l’imposture de la rationalité élitaire qui ne s’applique que lorsqu’elle sert à légitimer des choix où les Gaulois réfractaires sont disqualifiés. En revanche, lorsque l’intérêt de la minorité chérie symbole du vivre ensemble sont attaqués, soudain, le beau rationalisme macronien cède la place à l’émotion saine…

Émotion saine et passions tristes

On peut peut-être prendre les choses autrement en notant que l’élite bobo est aujourd’hui percutée par cette profonde crise du rationalisme que Michel Maffesoli décrit et analyse avec brio. Avec beaucoup d’acuité, Maffesoli a rappelé que le progressisme s’est construit dans le mythe d’une rationalité toute puissante qui dominerait et jugulerait les passions. On peut reconnaître à Christophe Castaner le mérite d’avoir dit tout haut cet échec du rationalisme mis en épingle par Macron, et d’avoir reconnu que, désormais, l’émotion dirigeait l’État de droit. 

En réalité, il n’y a guère que les élites françaises nourries au lait de Kant, de Descartes et de la « raison » pour avoir cru si longtemps qu’il existait deux catégories d’hommes : ceux que la raison dirigeait, et les autres. Cette croyance, au coeur du projet aristocratique républicain, a légitimé bien des ruptures d’égalité dans notre processus décisionnel public. Et elle semble de moins en moins tenable face à l’émergence d’une civilisation passionnelle où dire l’émotion est une vertu. 

Les élites françaises sont aujourd’hui bien obligées de constater qu’elles aussi ont des émotions. Cet aveu est le début d’un processus. Bien entendu, nous en sommes encore au stade de la morale : il y a les émotions saines (celles qui sont bonnes pour la santé), et les passions tristes (le nationalisme, le sentiment identitaire, le souverainisme, entre autres). Le bien et le mal. 

Mais le coeur du projet progressiste, celui qui prétendait dominer les passions maurrassiennes par la raison républicaine, est aujourd’hui en état de mort clinique. 

Fragilité politique des élites françaises

Contrairement aux critiques qui ont fusé contre Christophe Castaner, il faut ici dresser l’éloge de ce Monsieur Jourdain de la politique, qui a eu le mérite de dire tout haut ce que tout le monde murmurait depuis longtemps : le projet macronien fait certes référence au rationalisme progressiste pour se légitimer. Mais il est d’abord l’expression décadente d’une morale bourgeoise qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle rassemble des gens bien élevés qui ont bachoté des concepts, des dogmes et des doctrines pour avoir des diplômes et se reconnaître entre eux. Mais, sur le fond, l’affaire est pliée : nos élites n’ont plus d’ambition progressiste, ni aucun projet pour la société française, si ce n’est celui de la gouverner par les « émotions saines » en s’appuyant sur les minorités qui peuvent les servir. 

En ce sens, le macronisme dont la facette la plus saisissante est révélée par Dupont-Moretti, sonne le glas de l’hégémonie progressiste et prend acte de la transformation en profondeur du pacte républicain. Nous sommes sur la bonne voie.