Comment faut-il appeler Elisabeth Borne: “Madame le Premier ministre” ou “Madame la Première Sinistre”?

Pourquoi ne dirions-nous pas qu'Elisabeth Borne est "Premier ministre", comme ses prédécesseurs? Certes l'Académie française avait spécifié par avance qu'elle ne voyait aucun inconvénient à ce que  l'on féminisât la fonction. Mais il est étonnant de constater comme les médias ont eu tendance, d'emblée, à imposer un usage alors que la même Académie avait insisté sur la nécessité qu'il y avait de laisser de la liberté avant qu'un usage s'impose. Et comme la première intéressée veut nous dicter elle-même l'usage, c'est décidé: je bascule immédiatement dans l'opposition. Comme disait François Mitterrand: "Quand on est dans l'opposition, on s'oppose sur tout".

La grammaire des femmes savantes contre le bon sens populaire

Rappelons-nous Les Femmes savantes, ce chef d’oeuvre: à la scène VI de l’Acte II, Philaminte veut renvoyer sa servante, Martine, parce que cette dernière a fait un solécisme ! Molière avait senti comme on pouvait tyranniser au nom du langage.  

Philaminte.
 Quoi ! toujours, malgré nos remontrances,

Heurter le fondement de toutes les sciences,
La grammaire, qui sait régenter jusqu’aux rois,
Et les fait, la main haute obéir à ses lois[4] !

Chrysale.
Du plus grand des forfaits je la croyais coupable.

Philaminte.
Quoi ! vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ?

Chrysale.
Si fait.

Philaminte.
 Je voudrois bien que vous l’excusassiez.

Chrysale.
Je n’ai garde.

Bélise.
 Il est vrai que ce sont des pitiés.
Toute construction est par elle détruite ;
Et des lois du langage on l’a cent fois instruite.

Martine.
Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel et bon,
Mais je ne saurois, moi, parler votre jargon.

Philaminte.
L’impudente ! appeler un jargon le langage
Fondé sur la raison et sur le bel usage !

Martine.
Quand on se fait entendre, on parle toujours bien,
Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.

Philaminte.
Hé bien ! ne voilà pas encore de son style ?
Ne servent-pas de rien !

Bélise.
Ô cervelle indocile !
Faut-il qu’avec les soins qu’on prend incessamment,
On ne te puisse apprendre à parler congrûment ?
De pas mis avec rien tu fais la récidive ;
Et c’est, comme on t’a dit, trop d’une négative.

Martine.
Mon Dieu, je n’avons pas étugué comme vous,
Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.

Philaminte.
Ah ! peut-on y tenir ?

Bélise.
 Quel solécisme horrible !

Philaminte.
En voilà pour tuer une oreille sensible.

Bélise.
Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel !
Je n’est qu’un singulier ; avons, est pluriel[5].
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ?

Martine.
Qui parle d’offenser grand’mère ni grand-père ?

Philaminte.
Ô Ciel !

Bélise.
Grammaire est prise à contre-sens par toi,
Et je t’ai dit déjà d’où vient ce mot.

Martine.
 Ma foi,
Qu’il vienne de Chaillot, d’Auteuil, ou de Pontoise,
Cela ne me fait rien”.

De la manipulation de la langue à la tyrannie politique

Ce que Molière n’avait pas prévu, c’est que l’on puisse tyranniser au nom d’un “anti-langage”. Aujourd’hui, le bon sens populaire dans une population qui est passée par l’école de la République, consiste plutôt à refuser les modernes Philaminte et Bélise, pour qui Roland Barthes a remplacé Vaugelas. La langue est fasciste disait Barthes. Qu’à cela ne tienne, depuis cinquante ans sévit un antifascisme linguistique! 

A présent, on voudrai nous imposer de dire “Madame la Première ministre”, ce qui aurait écorché les oreilles de Philaminte! Elle vous répondrait que “Premier ministre ” est une fonction, un titre. Elle saurait vous expliquer que Madame l’Ambassadrice, c’est la femme de l’ambassadeur. Et Bélise hurlerait d’entendre abîmer la langue! “Sous-préfète”, “maîtresse de conférence”, “écrivaine”….

A vrai dire, ce n’est pas la féminisation des fonctions ou des métiers qui nous gêne. C’est le nouvel ordre moral que véhiculent nos modernes féministes. 

Dites “Madame la Première ministre” si vous voulez. L’Académie l’autorise avec prudence. Mais laissez-moi libre de lui adresser la parole en faisant référence à ses prédécesseurs, y compris Madame Cresson. “Madame le Premier ministre”. 

Je concède que je désignais Angela Merkel “Chancelière”. Mais j’ai plusieurs fois expliqué pourquoi: la Chancelière est une pantoufle du Poitou où l’on met les deux pieds. Traiter la lourdaude Merkel de “pantoufle” me convenait bien. Et comme elle était adepte des “grandes coalitions”, je trouvais que l’image des deux pieds dans la même pantoufle lui allait bien. 

Concernant Madame Borne, je ne ferai aucune plaisanterie dissimulée du même type. D’abord, quand je la vois, j’ai envie de l’appeler “Madame la Première Sinistre”. Ce n’est pas qu’une allusion à la grisaille qu’elle porte partout avec soi. Non, je redoute la chape de plomb qui tombe sur nous. Voilà une femme qui a  osé justifier une procédure de suspension du contrat de travail sans rémunération pour des non-vaccinés….

Ensuite, je cherche à garder l’échelle des valeurs. Je dirai “Madame le Premier ministre” car ce sera un bon moyen de mesurer la politique à venir au bilan d’illustres prédécesseurs: Michel Debré, Georges Pompidou, Raymond Barre, Michel Rocard….

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6 commentaires
  1. “Molière n’avait pas prévu que l’on puisse tyranniser au nom d’un anti-langage”, mais Orwell, quant à lui, a observé le phénomène en question et en a révélé l’importance. La résistance à un système tyrannique commence au niveau du langage.

  2. Dans le même ordre d’idée, l’usage en vogue dans l’administration, pour les femmes, de se faire appeler à l’écrit “cheffe de …”.
    Chef est invariable !
    Appelle-t-on un homme qui est tête de liste à des élections “têt de liste” ?
    Sachons tenir tête aux têtes de nœuds !

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