25 octobre 2020

Le courrier des stratèges

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Le Ségur de la Santé, ou la victoire de la bureaucratie sur l’intérêt général

Le Ségur de la Santé devait révolutionner l’hôpital et avait un avant-goût de « plus jamais ça ». Comme nous l’avions prédit et annoncé, il s’est finalement borné à un accord salarial ésotérique, qui en fait hurler plus d’un… et il a consacré la suprématie de la bureaucratie, désormais maîtresse sans partage de la santé publique, au détriment du soin et de l’intérêt général. Les précisions à venir pour décliner les accords risquent d’être encore plus cruelles pour les soignants….

On l’a oublié aujourd’hui (mais nous le rappelons en encadré ci-dessous), le Ségur de la Santé avait l’ambition, affichée par le Premier Ministre, d’imaginer « une nouvelle organisation des soins ». L’objectif de cette grande concertation avec tous les personnels (qui a rapidement écarté les gêneurs, il est vrai) était tout de même « d’accélérer la rénovation en profondeur de notre système de santé ». Quand on lit les accords salariaux signés aujourd’hui, on comprend que toutes ces ambitions, issues d’une crise où le rôle toxique de la bureaucratie sanitaire et hospitalière est apparu de façon criante, n’étaient que des paravents et des effets de communication pour neutraliser la colère populaire. 

Le Ségur de la Santé, où des accords salariaux inachevés

Pour ceux qui peinent à comprendre ce que recouvre l’expression « Ségur de la Santé », il faut retenir que cette concertation non-stop de plus d’un mois entre les bureaucrates des syndicats hospitaliers et les bureaucrates du ministère de la Santé, encadrée Nicole Notat, l’ancienne patronne de la CFDT, s’est terminée par des accords salariaux qui profitent autant aux soignants… qu’à la bureaucratie sanitaire. Les uns ont pourtant affronté le virus, et les autres étaient des planqués de l’arrière. 

Au total, on dénombre deux accords : l’un pour les personnels sous statut hospitalier (et pour le privé lucratif…), l’autre pour les médecins hospitaliers. Ces accords ne sont toutefois pas « conclusifs », puisqu’ils appellent encore de nombreuses déclinaisons, qui dureront un certain temps, voir un temps certain…

Il faudra suivre cette épaisse forêt de textes qui s’annonce pour débusquer les diables qui se cacheront dans les détails. Mais d’ores et déjà, on sait que, loin de cette sorte de communalisme ou de municipalisme hospitalier que les Français appelaient de leurs voeux, selon lequel il fallait redonner le pouvoir aux soignants à l’hôpital et les récompenser pour leurs efforts, le ministère de la Santé a torpillé la « rénovation en profondeur » annoncée par Edouard Philippe, et a cantonné le débat à une augmentation de salaire qui profite aussi à ceux qui étaient en télétravail durant le confinement. 

7,5 milliards € distribués de manière ésotérique

Selon les informations qui ont percé (le gouvernement n’ayant pas encore publié les textes signés à l’heure où nous rédigeons), l’accord essentiel apporte 7,5 milliards € aux personnels paramédicaux soignants (infirmiers notamment) et non soignants, ce qui englobe les personnels administratifs. Cet accord prévoit que la revalorisation individuelle sera actée par la loi de financement de la sécurité sociale pour 2021, avec effet rétroactif partiel au 1er septembre 2020… et un second effet au 1er mars 2021.

Selon Le Monde, l’augmentation globale serait de 180 € mensuels, en deux vagues : 90 € tout de suite, et 90 € dans six mois. Pour les personnels du privé, l’augmentation sera de 160 €… Initialement, l’enveloppe devait être moindre, mais Jean Castex a lâché 1,1 milliard supplémentaire pour atteindre les 7,5 milliards et arracher des signatures majoritaires.

Il faudra lire les textes attentivement lorsqu’ils paraîtront pour comprendre les mesures annexes qui sont prévues. Les personnels sur le front du virus pourront toucher des rallonges définies dans chaque hôpital. 15.000 recrutements auraient lieu. 

Mais la seule chose sûre et actée, c’est que tout le monde aura une augmentation, même ceux qui sont restés chez eux pendant le confinement, faute de dossiers à traiter. C’est probablement la plus belle injure qui est faite à ceux qui ont risqué leur vie pendant la crise : ne pas leur donner plus qu’à ceux qui ne l’ont pas risquée.  

Pour les médecins, une somme de 500 millions environ est débloquée pour « repyramider le corps » des praticiens hospitaliers (les initiés comprendront). En substance, cet effort permet de créer une prime annuelle à 1.000 euros au lieu de 500 pour les médecins de l’hôpital. L’effort bénéficie surtout aux médecins en fin de carrière (les plus remuants…) ce qui fait hurler le syndicat Jeunes Médecins, finalement exclu de la négociation.  

On aime beaucoup Nicole Notat. Mais ces techniques de négociation font un peu ancien monde, tout de même. 

L’étouffement de la question bureaucratique

Mais le grand art (prévisible, cela dit) dans ce dossier a tout de même consisté à noyer le poisson qui fâchait : la place de la bureaucratie dans l’hôpital. Sujet de fureur initial, Nicole Notat (chargée d’encadrer les débats, rappelons-le) a su utiliser toutes les ficelles du métier pour réduire la question de la « rénovation en profondeur de notre système de santé » à une simple question salariale. Exit, donc, la place des bureaucrates qui harcèlent les soignants en leur demandant de remplir des milliers de tableaux Excel pour mesurer et évaluer leur activité. 

Là encore, les habitués du système savent depuis longtemps que le grand discours sur la question des moyens (toujours insuffisants) cache d’ordinaire une volonté de ne surtout pas aborder la question de l’organisation, et singulièrement celle de la bureaucratie, qu’elle soit syndicale ou patronale. C’est vrai pour l’Education Nationale, où les syndicats qui vivent de la co-gestion discréditent toute tentative d’aborder les autres sujets en évoquant systématiquement la hausse des budgets comme un préalable. C’est vrai pour la santé, la preuve, où Nicole Notat est parvenue à circonvenir la grogne en privilégiant l’augmentation des salaires des plus anciens (qui sont aussi les plus syndiqués) au détriment des plus jeunes.

Quelques plats de lentilles aux soignants, et le tour est joué : on oublie de traiter les sujets qui fâchent. 

Toujours plus cher, toujours moins efficace

Le Ségur de la Santé vient donc de démontrer ce que nous subodorions depuis longtemps : la bureaucratie hospitalière n’a nulle intention de céder à l’intérêt général le terrain qu’elle a grapillé année après année. De crise en crise, les mêmes colères s’exprimeront contre la bureaucratie à l’hôpital, et de crise en crise, le contribuable sera sommé d’éponger les colères en augmentant les salaires en échange du silence complice des « grandes gueules » de l’hôpital public. 

Quand les grands leaders de la contestation, les Grimaldi et autres, entendent qu’une augmentation de salaire arrive, ils oublient soudain toute la souffrance des infirmières, des aides-soignantes qui endurent au jour le jour un ordre castrateur et démotivant à force d’être hyper-réglementé et hyper-administré. 

Nous sommes donc sûrs qu’augmenter les salaires sans régler la question de la bureaucratie ne fait que retarder les solutions et les rendre plus chères. Dès la prochaine crise, les mêmes crispations reviendront. Et pour éviter de crever l’abcès de la bureaucratie dans le système, nous serons à nouveau remis en coupe réglée, et sommés de payer pour les couches bureaucratiques qui vivent sur le dos de l’hôpital.  

Le cycle infernal est engagé.

Les vieux trucs du monde ancien sont revenus

S’il y a une leçon à tirer de cet épisode préfigurateur du Ségur de la Santé, il tient tout entier au poids écrasant que détient désormais la bureaucratie dans la conduite du pays. Dans un pays où les dépenses publiques dépasseront les 70% du PIB en fin d’année, la technostructure est toute puissante. Les mois qui viennent nous en donneront sans peine la démonstration. 

Pour légitimer sa domination, le Ségur de la Santé a montré le mode d’emploi que suit la bureaucratie : inventer des conférences où des représentants syndicaux à temps plein viennent signer des accords scélérats au nom des petites gens qui ont mené les combats. On s’amusera par exemple de voir que l’accord de Ségur, préparé par Nicole Notat, ancienne dirigeante de la CFDT, a été approuvé par Laurent Escure, responsable de l’UNSA et professionnel du syndicalisme depuis toujours ou presque, et par Laurent Berger, autre professionnel du syndicalisme.

Susciter une bureaucratie ouvrière pour signer des accords qui protègent la bureaucratie au nom de la solidarité, on a compris la feuille de route de Jean Castex pour les deux ans à venir.