Ce réseau secret Sciences-Po au coeur de la macronie


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Au cœur de la macronie, se dégagent peu à peu les contours d’un puissant réseau secret Sciences-Po dont nous avons déjà dégagé quelques premières esquisses. Ce réseau illustre assez bien la façon dont on est passé de l’ancien monde au nouveau monde, avec une persistance des doctrines et une permanence des influences. Nous apportons ici un éclairage particulier sur les différentes figures de ce réseau.

Le réseau secret Sciences-Po qui entoure le pouvoir est composé des éléments historiques parmi les influents de la République. Il regroupe plusieurs générations d’anciens élèves de l’Institut, tous restés liés à celui-ci durant leur vie professionnelle, à titre ou à un autre.

Jean-Pierre Jouyet, figure tutélaire du réseau secret Sciences-Po

Au cœur de l’ascension d’Emmanuel Macron, on trouve plusieurs figures majeures, mais personne ne peut supplanter le rôle crucial joué par Jean-Pierre Jouyet, lui-même ancien de Sciences-Po, puis camarade de François Hollande au sein de la promotion Voltaire de l’ENA (1980). Sorti Inspecteur Général des Finances, il commence à donner des cours à… Sciences Po en 1981.

Jouyet enchaîne les postes de prestige au sein de l’appareil républicain, mais il reste toujours lié à sa maison d’origine. On notera par exemple qu’il épouse en 2006, en secondes noces, Brigitte Taittinger, PDG des parfums Annick Goutal jusqu’en 2012. En 2014, elle devient directrice de la stratégie de Sciences Po, sous la direction de Frédéric Mion, nommé en remplacement de Richard Descoings en 2013 par l’équipe Hollande. Le recrutement de Brigitte Taittinger-Jouyet en remplacement de l’ancienne directrice de la Stratégie, Nadia Marik, qui épousa Richard Descoings sur le tard, fut l’une des premières décisions de Frédéric Mion.

Si Brigitte Taittinger quitte ce poste à l’automne 2017, son passage illustre à la fois le caractère stratégique que Sciences Po a gardé dans le « système » et l’importance des connivences qui se nouent autour de cette école.

Frédéric Mion, l’obligé du système

Il n’aura échappé à personne que le successeur du sulfureux Richard Descoings à la tête de Sciences Po a bénéficié d’une procédure de nomination marquée de l’empreinte du pouvoir. Il revient au Nouvel Obs le mérite d’avoir raconté les coulisses de cet épisode drolatique.

Pour faire vite, le conseiller d’Etat, ancien élève de l’Institut et de l’ENA, Frédéric Mion, fut largement poussé par l’entourage de Richard Descoings, dont il était l’ami, à se présenter à la succession du défunt. Cette candidature surprise permit d’évincer plusieurs rivaux de poids. Les mauvaises langues ont noté que parmi ceux-ci figuraient des universitaires qui répondaient aux critères du poste, alors que Frédéric Mion n’y répondait pas. En particulier, Mion a permis d’éviter l’arrivée de… Jean-Michel Blanquer, devenu ministre de l’Education depuis cette date.

Cette opération, que le Nouvel Obs qualifie de petits arrangements entre amis, n’aurait pu être menée sans la complicité de Jean-Claude Casanova, président de la Fédération Nationale des Sciences Politiques et en charge de la procédure de succession. La gestion de celui-ci fut sévèrement critiquée par la Cour des Comptes en 2012. N’empêche… comme l’explique le Figaro à l’époque, Casanova comptait parmi ses administrateurs un certain Jean-Pierre Jouyet, pas encore secrétaire général de l’Elysée. Le Figaro affirme que le recrutement de la femme de Jouyet par Frédéric Mion fut largement suscité par Jean-Claude Casanova.

Là où l’on retrouve Edouard Philippe

L’ironie de l’histoire veut que Frédéric Mion, conseiller d’Etat, soit l’ami intime d’un autre conseiller d’Etat: Edouard Philippe. Selon Juan Branco, il serait même parrain des enfants du Premier Ministre. Accessoirement, à Sciences-Po, il retrouve une certaine Edith Chabre, directrice exécutive de l’école de droit et, à la ville, épouse du Premier Ministre. Le monde est petit!

Edouard Philippe ne se montrera pas ingrat avec Frédéric Mion. Il le nommera par exemple membre du comité CAP 2022, chargé de plancher sur la réforme de l’Etat et la baisse des dépenses publiques. Les mauvaises langues noteront que ce dossier n’a pas avancé d’un pouce depuis l’arrivée d’Edouard Philippe à Matignon.

Mais une fois de plus, on comprend ici que Sciences Po sert d’éco-système aux coulisses du pouvoir. C’est une sorte de lieu où les candidatures sont validées, mises en avant ou sous contrôle. C’est là que se pense l’avenir de l’Etat, et c’est là qu’il est téléguidé.

L’étrange rôle de Ludovic Chaker…

Le mérite revient encore ici à Juan Branco d’avoir mis en lumière le rôle passé inaperçu du premier secrétaire général d’En Marche, Ludovic Chaker. Ancien élève de Sciences Po sous Richard Descoings, Ludovic Chaker fut appelé par celui-ci en octobre 2011 pour prendre la direction des relations extérieures de l’Institut pour l’Asie et le Pacifique.

Engagé auprès d’Emmanuel Macron dès 2016, il joue un rôle essentiel de « logisticien » durant la campagne présidentielle. Il est chronologiquement le premier permanent salarié du mouvement. En mai 2017, il devient chargé de mission à l’Elysée.

Comme le note alors Ariane Chemin pour Le Monde, l’intéressé refuse de détailler ses fonctions exactes au Palais. La journaliste ajoute que, curieusement, n’apparaissent officiellement sur le CV de Chaker que ses activités « civiles ». Mais l’intéressé poursuit un cursus militaire, et certains lui attribuent une place dans les forces spéciales avant son arrivée à Sciences-Po. La journaliste indique que l’intéressé pourrait être chargé du renseignement en matière de terrorisme auprès du Président…

… et la connexion avec Alexandre Benalla!

Au passage, Ariane Chemin indique que c’est par le truchement de Ludovic Chaker qu’Alexandre Benalla aurait été recruté à l’Elysée. Voici ce qu’écrit la journaliste:

«

M. Benalla rejoint En marche ! comme simple bénévole. C’est M. Chaker qui l’aurait ensuite embauché comme salarié du mouvement. Le jeune homme lui aurait été recommandé par des contacts dans le milieu de la sécurité.

« Recrutement d’Alexandre vu avec JMG et Ludo »,

précise en décembre 2016 un courriel interne ayant fuité dans les MacronLeaks, ces documents volés et mis en ligne par des hackeurs anonymes. « JMG » désigne Jean-Marie Girier, directeur de cabinet de Gérard Collomb à la mairie de Lyon, devenu directeur de la campagne d’Emmanuel Macron, et aujourd’hui chef de cabinet du ministre de l’intérieur.

«

Chacun y comprendra ce qu’il voudra! Toujours est-il que le canal du recrutement initial d’Alexandre Benalla en dit long sur l’intimité du chargé de mission licencié par l’Elysée avec des dossiers confidentiels.

Ismaël Emélien, le chaînon manquant avec les strauss-kahniens

Selon Ariane Chemin, l’arrivée de Ludovic Chaker dans l’entourage d’Emmanuel Macron doit beaucoup à une relation commune que Chaker aurait rencontré à Sciences-Po: Ismaël Emélien. Né en 1987 (il a donc presque dix ans de moins que Chaker), Emélien sort de Sciences Po en 2010. Mais dès 2006, il est à pied d’œuvre dans l’équipe des strauss-kahniens pour préparer la primaire de 2006. Là, il côtoie des gens comme Benjamin Griveaux, Stanislas Guérini, Sibeth Ndiaye ou Cédric O (trésorier de campagne d’Emmanuel Macron).

On notera qu’Ismaël Emélien a cultivé les liens avec l’univers de la gauche modérée. Il a notamment fréquenté la Fondation Jean Jaurès et coordonné la rédaction d’un ouvrage avec Julia Cagé, professeur d’économie à Sciences-Po depuis… juillet 2014.

En mai 2017, Emélien devient conseiller spécial d’Emmanuel Macron. Son nom est cité dans l’affaire Benalla, car il semblerait que ce soit à Emélien que des policiers de la préfecture de police aient confié des bandes de vidéosurveillance montrant le chargé de mission du président à la manœuvre contre des manifestants.

Décidément…

Dans le temple de la connivence

Ce petit glossaire est loin d’être exhaustif. Il montre simplement comment des personnalités comme Jean-Pierre Jouyet ont pu couver du regard, pendant de longues années, l’Institut d’Etudes Politiques, et en faire une fabrique à « élite ». Dans ce dispositif, les personnalités de Richard Descoings, puis de Frédéric Mion, toutes issues du sérail, ont joué ou jouent un rôle de stabilisateur essentiel pour protéger les nombreuses connivences qui font ce qu’on appelle parfois le gouvernement profond.

On y retrouve curieusement de tout: des conseillers d’Etat, des inspecteurs des finances, des barbouzes, des militants sous tous leurs formats.

En ce sens, l’institut d’études politiques de Paris est une sorte d’écosystème où se croisent des profils différents, mais susceptibles un jour de se regrouper autour d’un homme, d’un projet ou d’une idéologie. Le projet macronien n’a pas fonctionné autrement.


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