25 octobre 2020

Le courrier des stratèges

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Eloge des beaufs et des franchouillards

Voici le premier chapitre (consacré aux beaufs et aux franchouillards) de mon livre « collaboratif » pour lequel je sollicite vos avis, critiques et contributions. N’hésitez pas, c’est là pour ça!

Quand je suis arrivé à Paris, en 1986, j’ai découvert le mépris que les élites parisiennes vouaient aux « beaufs » et aux « franchouillards ». J’étais alors au lycée Henri IV, à Paris, dans un « temple républicain », qui était un foyer très actif de reproduction sociale, d’entre-soi, et de mépris pour le reste du monde. Les gens que je fréquentais étaient majoritairement très cultivés, très brillants, très intelligents, très arrogants, et très névrosés. Moi qui venais de nulle part, de ma ville natale où je n’avais pas passé le baccalauréat, d’un milieu plus que modeste, j’étais fasciné par ce concentré si paradoxal d’intelligence et de bêtise.

 

Dans ce milieu, appelé à peupler les couches dirigeantes du pays, il était de bon ton d’être gauche et de respecter avec scrupule des marqueurs idéologiques très précis. Le premier d’entre eux était de se déclarer pour le partage des richesses et pour la lutte des classes. Le second était de ne surtout pas chercher à mettre en pratique les idées que l’on défendait. Je me souviens de mon étonnement en entendant l’un de mes camarades lancer l’idée d’un « Parti Communiste bourgeois », qui regrouperaient les communistes des classes dominantes et exclurait tous les prolétaires.

 

L’idée résumait assez bien l’état d’esprit d’une majorité large de mes petits camarades de l’époque. Les quelques courageux, au demeurant, qui osaient se déclarer « de droite » ne faisaient pas beaucoup mieux. Dans ce monde clos, replié sur soi, il était de bon ton de pratiquer un mépris social raisonnable, mesuré. Il ne fallait pas étaler ses richesses ni ses biens. Il fallait simplement consolider au jour le jour une organisation élitiste de la société où tout se construisait dans le rejet du beauf et du franchouillard.

 

Cette haine de la France profonde (on disait d’ailleurs les « Français profonds ») m’étonnait, car elle me semblait à la fois injuste et disproportionnée. Il me suffisait de me promener dans Paris pour mesurer par exemple l’effort auxquels tous les Français consentaient pour défendre leur patrimoine. Je me ressouviens très précisément ici du sentiment d’éblouissement que j’ai ressenti le jour où j’ai découvert la place des Vosges. J’avais raté le train du matin pour aller au lycée (j’habitais alors à Lagny, et les voyages quotidiens m’abrutissaient), et, compte tenu de l’heure, j’avais résolu de « sécher le cours » et de faire une balade dans Paris.

 

Cette ville était tout simplement magnifique, et j’admirais le soin que les Français mettaient à préserver leur patrimoine. Dans ma ville de naissance, la doctrine inverse dominait. La bourgeoise liégeoise considérait que les vieilles pierres coûtaient trop cher à entretenir et qu’il valait mieux remplacer les bâtiments de style par des constructions modernes.

 

La bourgeoisie bruxelloise ne faisait guère mieux. Elle avait inventé un concept ahurissant : le façadisme, consistant à ne conserver que les façades anciennes, et à construire un mètre en retrait un immeuble contemporain en béton. Cette technique produisait des résultats sans doute très fonctionnels, mais totalement hideux.

 

En France, personne n’était choqué à l’idée de dépenser de l’argent, public ou privé, pour protéger de « vieilles pierres ». Il existait même des gendarmes du patrimoine, les architectes des bâtiments de France, payés par les contribuables pour empêcher des destructions indélicates ou pour préserver la qualité esthétique des constructions classées. C’était totalement ahurissant pour un étranger. Chaque Français semblait une particule vivante de l’histoire collective chargée d’assurer sa défense, et on sentait que ce sentiment vécu faisait partie d’une évidence indiscutable.

 

A cette époque, je m’étais passionné pour l’architecture romane, et j’avais pu vérifier que, même dans des régions très éloignées de Paris, parfois au milieu de nulle part, les Français trouvaient naturel, et peut-être même indispensables, de préserver leurs vieilles pierres. Je repense ici à l’église d’Aulnay, en Charente-Maritime, qui rayonnait au cœur d’une campagne perdue, bordée de petites maisons insignifiantes. Ce genre de splendeur aurait été détruite de longue date dans de nombreux pays d’Europe, soit du fait des guerres, comme en Allemagne ou en Pologne, soit du fait des choix conscients des habitants, comme en Belgique, d’où je venais, ou en Hollande, non loin de chez moi.

 

Il me semble que, tous beaufs qu’ils sont, les Français profonds ou moyens considèrent de longue date comme un fait acquis que le patrimoine est une fierté et qu’il ne faut pas y toucher. C’est une première différence fondamentale entre le peuple français et les autres peuples. Dans l’image absurde selon laquelle tous les peuples seraient interchangeables et qu’ils appartiendraient de façon aveugle à une immense masse humaine indifférenciée, une certitude est indiscutable : les Français, et proprement les Italiens, à la différence des autres peuples, sont imprégnés de leur histoire et bien décidés à la préserver.

 

Cette volonté n’est pas un monopole des élites. Elle est partagée communément par tous les Français, et ce partage unanime devrait faire l’objet d’une très grande fierté.

 

Une autre particularité des beaufs m’a toujours intrigué et séduit : un certain art de vivre, fondé sur le passage au marché le dimanche pour se ravitailler avec de bons produits dont on connaît l’origine et les conditions de production. En Belgique, la règle était de faire ses courses à l’hypermarché du coin, en voiture, et de manger majoritairement des produits industriels. Liège, dont je venais, échappait partiellement à cette règle grâce à son immense marché du dimanche. Mais les autres villes ne possédaient pas ce joyau qui faisait allusion à la France. La norme était beaucoup plus américanisée.

 

Il existe en France une culture du bon produit alimentaire, de la santé nutritionnelle, qui se perd à mesure que la culture américaine dissout les vieux principes dans une idolâtrie de la consommation. Mais de façon tenace, l’amour du bon produit résiste. Il va de pair avec le goût des bistrots où les nappes Vichy recouvrent les tables. Un Français juge normal de s’arrêter plus d’une heure pour déjeuner, et de partager son déjeuner avec des convives. Ce trait de caractère où la convivialité et le plaisir de la vie tiennent une place essentielle sont là aussi des traits caractéristiques qui tranchent avec les autres cultures européennes, et singulièrement avec les cultures septentrionales qui dictent tant leur loi à nos sociétés.

 

Un peuple qui se soucie tant de ce qu’il va manger à midi et qui prend tant de plaisir à contempler de vieilles pierres ne peut être fondamentalement mauvais, même s’il est fait de gens modestes et sans grande éducation.

 

Mais, au-delà de ces traits de caractère appréciables, c’est la poésie même du Français profond que je trouve admirable et qui devrait inspirer beaucoup de fierté à nos élites. Les Français modestes ont des passions impressionnantes qui témoignent d’une vraie tradition culturelle et d’une intense envie d’améliorer la vie collective.

 

J’ai par exemple toujours été étonné de voir le nombre colossal d’élus municipaux qui peuplent la France, sans compter les élus départementaux ou régionaux. Un Français sur cent est élu à un mandat politique. Si l’on ajoutait à ce chiffre les militants associatifs, on atteindrait une proportion considérable de gens engagés dans une activité collective. Si l’on ajoute les différents bénévoles, comme les pompiers en province, par exemple, on s’aperçoit qu’un nombre ahurissant de Français moyens s’engagent dans des causes ou des actions d’intérêt général qui sont une vraie particularité nationale.

 

Cette proximité avec les élus locaux est une valeur importante pour la société française, qui a toujours refusé les fusions de communes comme en Allemagne (ou en Belgique). Le moindre hameau de quelques centaines d’âmes a ses élus, son conseil, son maire. Beaucoup de Français se plaignent de l’abstention aux élections ou d’un individualisme galopant. Rien n’est plus faux, en réalité. La vie politique, au sens de la vie civique, y est intense, passionnée, parcourue de nombreuses ambitions.

 

Il suffit d’aborder dans un dîner des sujets comme l’école ou la santé, pour comprendre que les Français profonds se passionnent pour leur vie collective et pour les questions qui en dépendent. Peu de pays présentent une passion équivalente pour des causes parfois stratosphériques. Peu de peuples auraient pu inventer les Gilets Jaunes, Nuit Debout, ou d’autres mouvements qui animent des débats publics, et plus encore des utopies. Il y aurait d’ailleurs long à dire sur l’origine française de mouvements internationaux qui ont marqué les esprits à l’étranger. C’est par exemple le cas des indignés espagnols qui sont apparus après le livre de Stéphane Hessel intitulé « Indignez-vous ! ».

 

Bien sûr, ce bouillonnement local est un facteur perturbateur pour le pouvoir central. L’élite parisienne aime renforcer sans cesse son contrôle sur le pays, et étendre son protocole courtisan à tous les segments de la société française. La vivacité communale, la passion pour les affaires publiques, les débats passionnels sur des sujets de société comme le mariage homosexuel ou l’euthanasie sont des empêchements de tourner en rond. Sans surprise, les résistances locales qu’elle rencontre dans l’exercice de son pouvoir solitaire lui inspirent mépris et sarcasmes pour ces petites gens peu diplômés qui s’avisent d’avoir raison contre elle.

 

C’est un peu dommage, car le peuple français possède des qualités intrinsèques, comme celles que nous venons d’énoncer, et qui constituent un véritable trésor à préserver.

 

Mais il est, par-dessus tout, une qualité que je souhaitais évoquer en ouverture de ce livre. C’est la poésie bucolique de cette vie traditionnelle qui continue, malgré les réseaux sociaux, les techniques de communication révolutionnaire et la numérisation de tout, à imprégner la vie française.

 

Tous adorent acheter leur baguette de pain à la boulangerie du coin. Encore regretté-je ici la disparition progressive des panières à pain que les ruraux possédaient lorsque j’étais enfant. On y mettait le pain au sec, et on pouvait couper les baguettes avec un grand couteau sans faire de miettes grâce à leur table de travail. Tous adorent chercher la bouteille de vin qui réjouira leurs papilles. Tous adorent les odeurs de beurre chaud sur les viennoiseries, les parties de pétanque sur la place du village et les moments passés à la terrasse d’un café à parler de tout et de rien.

 

Les plus nostalgiques regretteront la disparition de certains des éléments au tableau. Chasser le dimanche est devenu plus honteux que par le passé. Acheter le lait sorti du pis de la vache est interdit par les réglementations européennes. Faire du feu dans la cheminée est devenu éminemment très critiquable à cause de la pollution que le bois produit. Tous ces moments ne sont pas seulement des clichés, c’étaient des joies, des repères de la vie collective, de moins en moins autorisés.

 

C’est cela être un beauf : aimer la chasse, la bonne viande égorgée à la ferme, le feu de bois dans la cheminée, la pétanque au milieu du village, le bon vin, le lait gras de la vache non pasteurisé, le saucisson, la moutarde, les cornichons, les balades dans les blés le dimanche, l’odeur de la pluie dans les champs, le son apaisant des ruisseaux au détour de nos forêts, le miel des abeilles au fond du jardin, les œufs de la poule ramassés dans le poulailler.

 

Cette vie d’autrefois est indissociable des Français qui la pratiquaient, et que nous n’avons pas assez préservé. Ces paysans avec leur roulement de « r ». Ces ouvriers avec leur grande moustache, leur chemise ouverte sur le poitrail, et leur plaisir d’ouvrir une bonne bouteille. Ces Français, ces beaufs, ces franchouillards, avec leur grotesque accent anglais, leur méfiance pour les Américains, leur chauvinisme, leur amour immodéré de la France et de l’humour paillard. Je les aimais, je les aime encore, et c’est pour eux que j’ai écrit ce livre.