Assurance-vie : au coeur du capitalisme de connivence

La FFA (fédération française de l’assurance) tenait sa conférence annuelle vendredi. Celle-ci a largement traité de l’épineuse et angoissante question de l’assurance-vie en univers de taux négatifs. L’ensemble de l’exercice a donné un bel exemple de ce que le capitalisme de connivence française peut de mieux: une confusion générale des genres, et où on ne sait plus très bien si ce sont les compagnies qui font de l’assurance, ou si ce sont les pouvoirs publics.

La FFA a fait entendre sa voix, et a montré sans voile son rôle de chaînon manquant entre les décisions politiques et les stratégies économiques des assureurs. La conférence internationale annuelle qu’elle organisait vendredi a permis à Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, et à François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, de montrer quel entrelacs rapproche les pouvoirs publics et les assureurs dans cette épreuve collective que sont les taux négatifs de la Banque Centrale Européenne.

La FFA donne une tribune pour dire tout haut ce qui se murmure dans les cabinets ministériels

Le ministre comme le gouverneur sont d’accord pour dire que les assureurs-vie doivent baisser leurs rendements sur les fonds monétaires en période de taux négatifs. Sur ce point, aucune surprise n’existe. Toute la difficulté réside dans les risques collectifs que les assureurs prennent en prétendant garantir du capital et du rendement dans un univers aussi instable.

Sur ce point, Bruno Le Maire a tenu des propos cash: « J’ai refusé toute proposition qui consistait à remettre en cause la garantie de l’épargne des Français ». Le gouvernement décide donc des règles applicables à l’épargne, comme si les assureurs-vie bénéficiaient d’une délégation de service public. Cette décision vaut d’être soulignée, dans la mesure où elle illustre à merveille comment la “protection” sert en fait à justifier la mise en place d’une économie administrée où les entreprises, y compris les entreprises financières, sont étroitement encadrées par un Etat dépensier et militant.

Pour faire face à la crise des taux négatifs qui persistent, Bruno Le Maire négocie un assouplissement des règles de solvabilité, destinées à diminuer les marges prudentielles sur les actions. On touche ici à la perversion du système et à la prise de risque inconsciente par les élites bercyennes. D’un côté, les taux négatifs servent d’abord (et la nomination de Christine Lagarde à la BCE l’a rappelé) à permettre aux mauvais élèves de l’Europe (France et Italie en tête) de s’endetter à faible coût. D’un autre côté, les Français négocient moins de marges prudentielles pour faire face à une crise financière qui serait créée… par les taux négatifs.

Bref, la politique française consiste aujourd’hui à préparer minutieusement les conditions idéales d’un krach systémique majeur. Que ne ferait-on pas pour protéger la dépense publique sanctuarisée par Bercy.

Comment agit un gouvernement profond dans la sphère financière?

On remerciera abondamment François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, énarque et ancien de la BNP, pour avoir dévoilé les règles du jeu qui expliquent comment, dans notre pays, agit ce gouvernement profond qu’on appelle Bercy. C’est par une étroite logique de connivence bénéficiant d’une conjonction astrale majeure (Florence Lustman, présidente de la FFA, et François Villeroy de Galhau sont tous deux inspecteurs généraux des finances, chapeautés par un ministre normalien dont la compréhension de l’économie est limitée) que les décisions stratégiques sont prises dans l’ombre du théâtre où s’ébrouent la politique et ses grandes phrases creuses qui occupent les journaux.

Ainsi, le gouverneur de la Banque a-t-il expliqué: « Nous sommes prêts à faciliter ces initiatives en soutenant les demandes d’aménagements réglementaires qui s’avéreraient nécessaires, et sans exclure des recalibrations de la fiscalité entre les différents produits ». Ainsi, l’officiellement très indépendante Banque de France a la faculté de “soutenir” des changements dans les règles de l’économie, y compris des “recalibrations de la fiscalité entre les différents produits”.

Mais, si nos informations sont bonnes, la fiscalité des produits d’épargne relève de la loi. On comprend ici que la technostructure financière qui navigue de Bercy aux banques ou aux compagnies d’assurance en passant par les autorités de régulation explique sans ambage qu’elle entend se substituer au législateur (et ne pas lui demander son avis) pour aménager les conditions d’application prudentielles et fiscales pour permettre la politique des taux négatifs.

Nous sommes ici au coeur du capitalisme de connivence et du gouvernement profond exercé par Bercy. Le débat est capté par les gens “de l’art”, qui, dans un beau mélange des genres, rassemblent les acteurs des compagnies, les régulateurs et les politiques. Ceux-là préemptent un débat qui mériterait pourtant d’être conduit de façon transparente sur notre stratégie collective en matière d’épargne de prudence. Mais il est vrai que cette transparence risquerait de mettre en évidence le profond immobilisme de Bercy sur la question de la dépense publique…

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