6 avril 2020

Le courrier des stratèges

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Strohl : Gouvernement technocratique, une raison morbide

Il y a quelque chose de puéril dans la manière dont notre gouvernement gouverne : affirmation de fermeté à la Jupiter, refus d’obtempérer aux mouvements sociaux, et même, c’est ce qu’on voit en ce moment, une sorte de rivalité entre les deux têtes du gouvernement. Il ne faut pas oublier qu’ils sont énarques tous les deux, membres de deux grands corps, Conseil d’Etat et Inspection des finances et que celui qui commande l’autre est plus jeune que lui de 7 ans ! ce qui dans ce milieu n’est pas anodin !

Certes le premier ministre ne contredit pas son président ; peut être même n’en dit-il pas du mal comme nombre de ses prédécesseurs (Fillon par rapport à Sarkozy, Hollande par rapport à Valls etc. ). Mais tout est dans la forme. Annonçant des mesures somme toute raisonnables, et peut-être susceptibles de lui valoir l’appui de certains syndicats, il les a annoncées de manière si butée qu’elle en était presque provocatrice.

Dangers du gouvernement technocrate

Vous remarquerez que l’on ne sait rien de la manière dont seront arbitrées les spécificités à mettre en œuvre pour les populations des régimes dits spéciaux, en tout cas ceux dont la grève dérange le plus, SNCF et RATP. D’une certaine manière on aurait pu dire, les régimes spéciaux seront conservés et mis en convergence progressive avec le régime universel. C’eût été la même chose : on allait peu à peu aligner l’âge de départ légal modulé selon la pénibilité (travail de nuit, week-end etc. comme pour les hôpitaux), l’objet de la négociation étant la durée de la période de transition. Les négociations laissées aux partenaires sociaux devant sans doute aboutir à ne pas trop désavantager les cheminots ou la RATP.

Mais non, Edouard Philippe voulait montrer qu’il est le plus fort, qu’il ne cède pas à la rue. Et peut-être a-t-il même voulu empêcher Emmanuel Macron de céder comme il avait déjà été tenté de le faire sur cette question. Et donc on instaure dans un système qui avait vocation à être souple, fluide, adapté aux fluctuations et instabilités de carrières qui sont et seront de plus en plus fréquentes, un système rigide, d’âge minimum de départ. On fait comme si l’on était en 1946, avec des carrières longues, dans le même établissement, au même poste. Et qu’il n’y aurait pas d’autre aspiration que de gagner chaque année plus que la précédente jusqu’à ce que mort s’en suive. Aucune interrogation sur les nouvelles formes de travail, l’aspiration à une certaine indépendance, les changements et remords de carrière (même l’éducation nationale a mis en place un concours de recrutement spécifique pour ces reconvertis). Aucune interrogation non plus sur la volonté de certains d’arbitrer pour moins de travail et moins d’argent.

Il y a quelque chose de dangereux chez les politiques qui sont aussi des technocrates, c’est qu’ils cumulent la boulimie de pouvoir des deux castes. Non contents d’affirmer leur légitimité par l’élection, ils veulent de plus « avoir raison », raison sur tout, raison de tout et de tous.

Alain Juppé dont la réforme si raisonnable satisfaisait droite et gauche réformatrice avait déjà montré quelle opposition suscite cette attitude « droit dans mes bottes » ! Emmanuel Macron a réitéré l’exercice avec les gilets jaunes et Edouard Philippe vient de nous en donner un bel exemple.

Mais ce n’est pas que l’arrogance et l’appétit de pouvoir que provoque ce rationalisme morbide.

Pour une autre vision de la société

Il conduit aussi à occulter toute autre vision de la société qu’économique et budgétaire.

Entre le COR et ses calculs aussi sûrs d’eux qu’ils peuvent être infirmés par les mêmes à tout moment, le ministère des finances obsédé des économies à effectuer, partout, sans aucune vision à long terme et un premier ministre et un président formatés dans le même monde, il n’y a place pour aucune autre vision de la société qu’économico-sociale. La richesse n’est que matérielle, la pauvreté ne se mesure que par le revenu et la retraite est réduite à une pension.

Aucun autre modèle de répartition entre le temps de travail, le temps familial (envers ses enfants, envers ses aînés) le temps du bénévolat, le temps de loisir etc. n’est envisagé que le modèle actuel : une très longue adolescence, une période de vie active courte et intense, une mise à la retraite couperet.

Aucune autre conception du travail et des conditions dans lesquelles il s’exerce n’est explorée qui permettrait pourtant dans nombre de cas d’inciter les personnes à travailler plus longtemps. Il faut quand même constater que les enseignants du supérieur, les conseillers d’Etat et à la Cour des comptes peuvent partir et partent effectivement bien plus tard que l’âge légal. Que dans bon nombre de professions plus créatives on ne connaît même pas la notion de retraite : professions artistiques, intellectuelles, mais également libérales : médecins, avocats.

Il n’y a pas que la pénibilité physique qui conduit à vouloir prendre sa retraite plus tôt ; si l’on peut comprendre aisément qu’un ouvrier du bâtiment, un employé d’un centre d’appel téléphonique, une aide-soignante peuvent aspirer légitimement au repos ou à un travail moins intense au bout d’une trentaine d’années, il faut être interpelé par tous ces jeunes, enseignants, infirmiers, travailleurs sociaux qui dès leur entrée dans la profession n’auraient qu’une hâte, la quitter. Alors même qu’il s’agit d’une profession choisie, même si les pénuries de main d’œuvre conduisent de plus en plus à recruter des personnes ayant fait ce choix par défaut.

On ne comprend pas qu’un ministre de l’éducation, dans un pays que les classements internationaux désignent comme ayant une politique de l’éducation profondément inégalitaire, produisant chaque année 100 à 150 000 jeunes « sortis sans diplôme ni qualification » n’ait rien d’autre à proposer à ses troupes qu’une amélioration minime de leur paye et la promesse que leur retraite serait inchangée. Soit on pense que les enseignants sont responsables des échecs de leurs élèves et on change radicalement leur mode de recrutement, d’affectation, de promotion ; soit on comprend qu’il faut changer de modèle, et notamment inventer une formation-éducation différente pour différents types d’élèves et de familles. Ne faudrait-il pas revoir les conditions de scolarisation, l’implantation des établissements dans leurs quartiers, le travail collaboratif avec les autres services publics du quartier, l’autonomie des établissements avec un vrai projet collectif, auquel adhèrent tous les enseignants, recrutés par leur employeur direct (le proviseur) sur la base de ce projet élaboré en commun etc. sans parler de la nécessité de réhabiliter l’enseignement professionnel, de l’ancrer dans les métiers, dans les corporations professionnelles, de mener avec les parents et les proches des enfants un travail social communautaire permettant une vraie co-éducation.

Le rétrécissement technocratique françaisgouve

Rien de tout cela n’est même évoqué ! Il faut dire que c’est peut-être moins technique que les calculs d’actuariat, mais sûrement aussi difficile à élaborer, surtout qu’il ne s’agir pas de rester entre jeunes gens de bonne famille formés dans les mêmes écoles et n’ayant pas idée de ce qu’est véritablement la pénibilité de ces métiers auxquels leur excellence scolaire, scolariste a-t-on envie de dire, leur a permis d’échapper. N’oublions pas qu’une grande partie des normaliens utilisent leur salaire d’élève normalien, payé par les contribuables pour échapper à l’enseignement et préparer l’ENA ! Dans nombre d’établissements scolaires, tous les personnels, direction comprise, ne pensent qu’à une chose, obtenir un autre poste. Ne nous étonnons pas que les jeunes enseignants jetés dans ces cages aux fauves pensent dès leur entrée dans la profession à calculer leurs droits à la retraite.

On pourrait analyser le même rétrécissement technocratique pour tous les problèmes de conditions d’activité. Pourquoi nombre de femmes prennent-elles leur retraite de manière anticipée pour s’occuper de leurs parents ou travaillent-elles moins pour s’occuper de leurs enfants ? pourquoi le travail à temps partiel est-il considéré comme un travail moindre ? pourquoi l’allocation de congé parentale a-t-elle été honteusement rognée (de moitié) par le gouvernement précédent, au nom d’une prétendue désincitation au travail ? faut-il vraiment que dès lors que les deux parents travaillent, ils le fassent dans les mêmes conditions que lorsqu’il n’y en avait qu’un ?

Enfin, ne devrait-on pas envisager le vieillissement au travail non seulement dans son aspect usure, mais également accumulation d’expérience. Malgré tous les discours sur ce sujet, force est de constater que en tout cas dans le service public, il n’y a aucune transmission possible, les rares pistes ouvertes dans l’enseignement supérieur (éméritat), dans l’hôpital, (consultations sous forme de vacations) étant peu attractives et inexistantes dans la plupart des autres services.

Ce sont toutes ces questions, qui tiennent tant à l’organisation du travail dans les services et les entreprises qu’à la conception des politiques sociales et familiales qui devraient être posées quand on s’interroge sur les rapports entre générations et pas seulement celles du financement des retraites. Car rien n’est moins pérenne qu’un pur calcul économique et rien n’est moins réel qu’une vision purement objective et économiciste !