20 octobre 2020

Le courrier des stratèges

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Grâce au coronavirus, Gilead a gagné 10 milliards $ en quelques jours

Gilead, le laboratoire américain qui produit le Remdesivir, n’a pas encore prouvé l’efficacité de ce traitement contre le coronavirus. En revanche, grâce à une communication bien conduite, la bourse de New-York a largement spéculé cette semaine sur la réussite de ce produit. Avec une hausse du cours de 10% dans la seule journée du 18 avril, la capitalisation boursière de l’entreprise atteint désormais 105 milliards $. Une belle opération…

Gilead a tiré le gros lot. Alors que les indices économiques du monde entier s’effondraient, alors que la Chine annonçait la première récession connue de son économie, Wall Street s’envolait comme si de rien n’était. Ce mouvement est essentiellement dû aux spéculations du marché sur l’efficacité du Remdesivir développé par Gilead pour soigner le coronavirus. 

Gilead et l’irrationalité du marché

Beaucoup se sont interrogés sur le bon sens des marchés, spécialement aux États-Unis, où le Dow Jones est parti à l’assaut des 25.000 points dans une semaine où chacun a commencé à prendre la mesure de la crise qui sévit dans le monde entier. Cette envolée, qui a grassement récompensé (provisoirement) les actionnaires de Gilead repose sur la seule anticipation d’un traitement miracle qui serait mis sur le marché dans les semaines à venir. 

Nous avons eu l’occasion d’expliquer les difficultés de production que Gilead a d’ores et déjà annoncées sur ce médicament (qui justifieront un prix élevé lors de son éventuelle commercialisation…). Malgré ces réserves, Wall Street a donc vendu la peau de l’ours…

La communication bien sentie du laboratoire américain

Deux jours avant cette ascension lunaire, voire martienne, Gilead avait bénéficié d’une indiscrétion sur une étude concernant le Remdesivir :

University of Chicago Medicine researchers said they saw “rapid recoveries” in 125 COVID-19 patients taking Gilead Sciences Inc.’s experimental drug remdesivir as part of a clinical trial, according to a Thursday afternoon report.

Avec habileté, Gilead a appelé à ne pas tirer trop vite de conclusions sur cette rumeur que l’université de Chicago a démentie. Il n’en fallait pas plus pour convaincre les traders que la rumeur était sérieuse et que le laboratoire américain avait découvert la solution contre le coronavirus. 

 

Quelques doutes sur le Remdesivir

On s’amusera de ce jeu de montagnes russes qui occupe les marchés. En effet, les recherches menées depuis plusieurs semaines sur le Remdesivir sont loin d’établir son efficacité incontestable, même si une intense communication a conduit à affirmer le contraire. 

Par exemple, la Chine a annoncé un essai sur plus de 700 personnes le 6 février. Mais les résultats de cette étude ne sont pas encore publiés. En France, un patient à Bordeaux a visiblement tiré profit de son traitement au Remdesivir, mais un seul patient constitue un échantillonnage un peu limité…

Le 10 avril, le New England Journal of Medicine a publié une étude sur le Remdesivir qui devrait tempérer les ardeurs de Wall Street. Cet essai portait sur 61 patients : 

In this cohort of patients hospitalized for severe Covid-19 who were treated with compassionate-use remdesivir, clinical improvement was observed in 36 of 53 patients (68%). Measurement of efficacy will require ongoing randomized, placebo-controlled trials of remdesivir therapy. (Funded by Gilead Sciences.)

L’efficacité du Remdesivir pour les cas graves serait donc prouvée pour 2 malades sur 3. Si l’on se souvient qu’un patient sur 2 sort de réanimation, la réduction de la mortalité due au médicament est donc faible…

La concurrence avec l’hydroxychloroquine devrait être rude

Globalement, Gilead ne peut donc parier sur une efficacité de son traitement, d’autant que les tests qui pourraient prouver son efficacité sont taillés sur mesure. Alors qu’un grand nombre de pays (sauf la France) ont autorisé l’utilisation de l’hydroxychloroquine dans le traitement du coronavirus, la concurrence entre les deux solutions promet d’être rude. 

Assez curieusement, la France semble privilégier une solution américaine plutôt qu’une solution nationale. Cette affaire à fronts renversés n’est sans doute pas finie.