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Commémoration à Charles de Gaulle 09.11.2014 © Zina Galai

Le gaullisme, cet ordo-libéralisme que la droite française a oublié

Le gaullisme, dans l’imaginaire collectif français, et tout spécialement dans l’imaginaire de la droite française, serait d’essence « sociale » et protectionniste, c’est-à-dire porté sur une redistribution des richesses par une intervention forte de l’État et un refus de la compétition internationale. Ce cliché fabriqué de toutes pièces justifie une série de délires, fréquents ces derniers temps, laissant croire que la dépense publique était au coeur de la politique menée par le général. En réalité, De Gaulle fut d’abord et avant-tout un ordo-libéral qui eut le courage politique d’imposer le seul épisode où les comptes publics furent équilibrés sous la Vè République. 

Le gaullisme, est-ce la droite sociale que certains, notamment chez les Républicains (mais pas que…) s’évertuent à imaginer ? Selon ce cliché, qui est en réalité un mythe, le général De Gaulle aurait pratiqué une politique fondée sur une forte intervention de l’État dans l’économie, et sur des dépenses sociales importantes, taxant le capital pour privilégier le travail. 

Ces affirmations, qui reposent sur une sorte de melting-pot romantique où la prétendue création de la sécurité sociale en 1945 se confond avec des fantasmes d’indépendance militaire reposant sur d’importantes dépenses publiques, et avec une pratique de l’intéressement mal comprise ou mal connue, méritent d’être confrontées à la réalité. Car le gaullisme fut d’abord et avant tout un ordo-libéralisme, tel qu’il est aujourd’hui conspué par la droite française. 

Le gaullisme : quelques mythes pour nous rafraîchir la mémoire

Si l’on veut un aperçu récent des mythes (pour ne pas dire fake news) propagées sur ce que fut la politique gaulliste, et spécialement sur sa politique économique, on peut utilement lire l’article de Jérôme Pozzi, agrégé d’histoire et maître de conférences à l’université de Nancy, qui enchaîne les lieux communs sur le sujet. On relèvera par exemple que cet universitaire affirme : « Dans l’histoire du gaullisme, la recherche d’une troisième voie entre capitalisme et communisme, notamment dans le contexte de la Guerre froide, fait partie du corpus idéologique, à des degrés divers, des différents mouvements gaullistes qui se sont succédé. » Il y aurait donc un « corpus idéologique » gaulliste qui chercherait à s’abstraire du capitalisme. 

Comme preuve de cette recherche obscure, Pozzi cite la tarte à la crème de « l’intéressement » sur laquelle nous reviendrons. Selon lui, il faut y voir une préfiguration de la participation, elle-même preuve que De Gaulle ne voulait plus du capitalisme. 

On lira des références proches dans une tribune récente de Julien Aubert, député républicain et camarade de promotion d’Emmanuel Macron, dans une tribune récente. L’intéressé n’a pas manqué de rappeler qu’une partie importante des « gaullistes » sont hostiles au libéralisme. Et il a conclu son texte par une phrase qui en dit long sur la représentation idéologique du gaullisme par les gaullistes eux-mêmes. 

Notre avenir réside dans un pays souverain, un État régalien fort et une économie libre mais protégée des tumultes de la mondialisation. Ce sera ça, ou sortir de l’histoire et devenir une colonie américaine ou chinoise.

On comprend aisément que cette position souverainiste qui appelle à protéger une France « libérale » contre la concurrence américaine et chinoise se veut l’expression d’un gaullisme libéral mais « protecteur », et même protectionniste dans la tradition authentique de ce qu’aurait été le général De Gaulle. Nous reviendrons plus loin sur cette fake news complète.

Au passage, Julien Aubert ne manque pas de soutenir que la baisse des dépenses publiques n’est pas une panacée, ce qui constitue une indication forte de ses réticences quant à une réforme de l’État qui « taperait dans le dur ». Là encore, c’est une façon de tourner le dos à ce que fut la politique économique du général De Gaulle. 

De Gaulle, l’ordo-libéral que les gaullistes ont oublié

Au lieu commun de l’intéressement comme preuve du caractère social du gaullisme, il serait trop facile d’opposer le lieu commun opposé, celui du plan Pinay-Rueff qui serait supposé prouver à lui seul l’attention portée par De Gaulle à l’orthodoxie budgétaire. Si cette affirmation n’est pas fausse, elle est en soi tirée par les cheveux puisque le plan Rueff consiste d’abord en une loi de finances pour 1959 qui augmente les impôts pour juguler le déficit budgétaire. 

Certes, l’article 76 de la loi prévoyait, dans le même temps, de lancer une sorte de commission interministérielle en charge d’une réforme de l’État supposée déboucher sur une diminution des dépenses publiques. Mais, dans la pratique, l’effort de rigueur demandé restait limité, et Rueff servait ici avec un goût de réchauffé les recettes déjà utilisées (avec succès) sous Poincaré en 1928.

Le plan comporte, en effet, trois éléments essentiels, liés entre eux et qui sont de nature à changer de fond en comble l’activité économique et la politique financière françaises. Le premier est l’arrêt effectif de l’inflation ; celle-ci n’étant qu’une drogue qui par phases alternées d’agitation et d’euphorie mène la société à la mort. On va s’en guérir, d’abord en comprimant les dépenses et en augmentant les recettes de l’État pour que le découvert des budgets, à commencer par celui de 1959, ne donne plus lieu à la création de moyens de paiement artificiels, ensuite en réduisant momentanément la consommation interne afin qu’une part excessive du revenu national ne soit pas ainsi dévorée, qu’au contraire s’accroisse l’épargne, mère des investissements, et que la production se tourne vers l’exportation.

Charles De Gaulle, Mémoires d'espoir, Chapitre 32 Tweet

On notera que la famille gaulliste, à cette époque, fut exaspérée par les efforts qui étaient demandés, ce qui montre bien qu’on ne peut parler de pensée ordo-libérale dans le gaullisme, ni considérer que l’élan ordo-libéral fut particulièrement explicite à l’époque. Comme le constate De Gaulle dans ses Mémoires d’Espoir : « Mais, tandis qu’au-delà des frontières les jugements exprimés ne cesseront pas d’être favorables, ce qui, d’ailleurs, contribuera à renverser dans le bon sens le mouvement des capitaux, chez nous, au contraire, une fois passé l’effet de choc, le rétablissement de nos affaires s’accomplira au milieu de l’océan des critiques brandies par les partis politiques, les syndicats et la quasi-totalité de la presse. »

Dans ces mêmes mémoires, De Gaulle explique que sa politique économique est alors dictée par le simple bon sens que Rueff est chargé de mettre en musique. La tendance à résumer l’ordo-libéralisme de l’époque gaullienne par une greffe artificielle du libéral Rueff sur un plant social et étatiste ne reflète pas la logique économique de l’époque. 

En réalité, De Gaulle n’était pas un doctrinaire de l’ordo-libéralisme, mais il nourrissait pour cette conception économique une sorte de foi du charbonnier. Il pensait que l’inflation était néfaste, et que les comptes publics devaient être équilibrés. 

Les bons comptes publics font les bons gaullistes

Si l’on oublie tous les fantasmes sur le « gaullisme social » et si l’on reprend les chiffres précis et les statistiques officielles, alors on admet que la période gaulliste a fait tâche dans l’histoire de France depuis 1945, parce qu’elle est le seul épisode où nos comptes publics furent équilibrés. On y a adjoindra la période pompidolienne pour lui donner une cohérence « idéologique » : de 1959 à 1974, les comptes publics passent au vert avec une constance globale qui tranche avec les années précédant le gaullisme, et avec les années suivant le gaullisme.

Pour le mesurer avec limpidité, je recommande la lecture de l’article de 1991 écrit par Alain Gubian (de l’OFCE, qui était une maison qui se tenait à cette époque) dans la Revue d’Économie Financière. Je me suis permis d’en extraire quelques graphiques qui me semblent tout à fait éloquents. 

Le graphique ci-dessus paraît particulièrement important parce qu’il illustre l’histoire du déficit, puis de l’excédent, puis du déficit des comptes publics entre 1950 et 1990. Cette amplitude de quatre décennies permet de montrer l’anomalie de l’excédent budgétaire que la France a connu durant les quinze premières années de la Cinquième République. 

Dès son arrivée en 1958, le général jugule le déficit budgétaire. Durant son mandat, le pays connaît deux rechutes : l’une avec un déficit très inférieur à 0,5% du PIB au début des années 60, l’autre avec un déficit de près de 1% en 1968. On remarquera que, durant toute cette période, la sécurité sociale connaît un excédent ! En ce sens, on peut parler d’épisode ordo-libéral sous l’ère gaullienne, puisque les pouvoirs publics prennent des dispositions pour maintenir les comptes publics à l’équilibre, voire en excédent. 

On ne s’étonnera donc pas de lire, dans la préface que Wolfgang Schaüble a rédigée pour  la biographie de Jacques Rueff par Gérard Minart (éditions Odile Jacob, 2016), une sorte d’hommage à la politique du général De Gaulle. Pour le très ordo-libéral Schaüble, les idées que De Gaulle a permis à Jacques Rueff d’appliquer dans son plan de 1958 « sont très proches de la pensée des tenants de l’ordolibéralisme réunis autour de Walter Eucken et de Wilhelm Röpke, pour lesquels l’économie sociale de marché était un ordre économique et social allant bien au-delà de la dimension économique. »

Où l’on retrouve la théorie d’un gaullisme social, mais dans un cadre ordo-libéral

Le lien entre l’économie sociale de marché et l’ordo-libéralisme est évidemment contesté en France, pays où toute notion d’équilibre budgétaire est assimilée par principe à une violence faite à la société civile. Pourtant, telle qu’elle s’est développée en Allemagne, la notion d’économie sociale de marché est bien le produit de la théorie ordo-libérale. Et c’est probablement à travers elle qu’il faut comprendre en quoi le gaullisme fut social. 

Contrairement aux fadaises répétées à l’envi par les « gaullistes sociaux », De Gaulle ne fut pas social par le mécanisme de l’intéressement. Celui-ci fut toujours anecdotique dans l’économie française, puisqu’il ne portait que sur 5% de la masse salariale, et ne bénéficiait qu’aux grandes entreprises, c’est-à-dire à moins de 20% de la main-d’oeuvre de l’époque. Le gaullisme fut social par sa capacité à développer les comptes sociaux, et notamment la part de PIB consacrée à la protection sociale, sans sacrifier les équilibres financiers. 

Entre 1960 et 1970, les taux de prélèvements obligatoires ont donc augmenté de 3 points, pour atteindre les 35% de PIB (à comparer avec les près de 50% actuels), essentiellement sous la poussé des cotisations sociales. Dans le même temps, les prélèvements destinés à l’État baissaient d’un point !

C’est sous cet aspect que le général De Gaulle, qui fit le choix en 1944 de préserver la CNAV et le régime de retraite par répartition que Vichy avait créé en 1941, peut être qualifié de social. Durant ses mandats, il a assumé un renforcement de la protection sociale, en prenant soin d’en assurer l’équilibre financier. 

De Gaulle ou le refus du protectionnisme

Une autre croyance absurde, assénée on l’a vu par un Julien Aubert, consiste à faire du général De Gaulle un souverainiste protectionniste. C’est évidemment une immense contre-façon de l’histoire, puisque le général De Gaulle proclame haut et fort dès le début de son mandat sa volonté d’ancrer la France dans la compétition internationale. 

Relisons ici ses Mémoires d’espoir :

Le troisième ordre de mesures tend à la libération des échanges. C’est là une révolution ! Le plan nous conseille, en effet, de faire sortir la France de l’ancien protectionnisme qu’elle pratique depuis un siècle. Certes, à l’abri de ce rempart, elle avait pu, avant les grandes guerres, amasser une énorme fortune et, ensuite, quoique ruinée, retrouver sa vie économique propre sans devenir la colonie d’autrui. Mais, à présent, le système l’isole et l’endort, alors que de vastes courants d’échanges innervent l’activité mondiale. C’est une certaine sécurité mais une médiocrité certaine que les barrières des douanes, les bornes des interdictions et les clôtures des contingents ont apportées à notre industrie, à notre agriculture, à notre commerce. Au contraire, la compétition leur fera tout à la fois courir des risques et sentir l’aiguillon. On peut penser que, dans le combat, l’économie française adaptera son équipement, son esprit d’entreprise, ses méthodes, aux exigences de la productivité et fera de l’expansion au-dehors le critérium de sa réussite. Jacques Rueff et ses associés suggèrent que, de but en blanc, à partir du 1er janvier prochain, 90 % des produits puissent être échangés avec les pays de l’Europe et 50 % avec ceux de la zone dollar.

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Ce passage explicite montre combien l’idée que le protectionnisme serait d’inspiration gaullienne est une imposture totale. En réalité, en accord avec l’ordo-libéral Rueff, De Gaulle veut couper court à la spéculation contre le franc, à la stratégie de dévaluation compétitive régulièrement utilisée par le patronat français. Il veut une monnaie forte et une modernisation de l’appareil de production dans un marché commun ouvert, pour que les produits français soient compétitifs. 

Ceci ne signifie bien entendu pas que le protectionnisme soit forcément une mauvaise idée. Mais il est mensonger d’en attribuer la paternité ou la philosophie à l’épisode gaulliste, qui prôna l’inverse. 

Le gaullisme, l’économie sociale de marché à la française

D’une certaine façon, le gaullisme ne fut donc rien ou presque de ce que les gaullistes lui prêtent aujourd’hui. Si De Gaulle a pratiqué le volontarisme industriel en utilisant le Plan, il n’a certainement pas porté cette vision étatiste, dépensière, protectionniste de l’économie que beaucoup de ses partisans actuels lui attribuent. 

Voilà un point d’histoire à garder à l’esprit chaque fois que des partisans de la dépense publique et du protectionnisme prétendent que le général De Gaulle est leur inspirateur et leur modèle. 

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