30 septembre 2020

Le courrier des stratèges

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Édouard Philippe chez Atos, ou le triomphe de la bourgeoisie managériale

Édouard Philippe vient d’être nommé administrateur du groupe informatique ATOS, qui compte 110.000 salariés. Ce pantouflage mérite quand même un petit décryptage, car il consacre le triomphe de ce capitalisme de connivence, très français, où les managers qui n’ont créé aucune entreprise s’échangent les postes de direction dans une pure logique de réseau et d’entre-soi. Édifiant sur l’état de notre technostructure…

Édouard Philippe devient administrateur du groupe Atos, dirigé par Thierry Breton avant sa nomination comme commissaire européen. N’est-ce pas amusant ? Voici l’occasion de préciser quelques petits points sur la vie de ce géant informatique qui aime recruter des fonctionnaires. 

Atos et la commande publique

Atos fait partie de ces groupes discrets mais influents qui ne seraient rien sans la commande publique, c’est-à-dire sans l’argent du contribuable. Nous publions ci-dessous la copie d’une annonce faite par l’UGAP cet été (la centrale d’achat des administrations) pour un énorme marché informatique décroché par Atos. C’est l’art de ce groupe d’avoir préempté l’informatique publique, qui constitue une source de revenus quasiment intarissable. 

Au passage, Atos a remporté des marchés colossaux en France comme celui du dossier médical partagé, qui constitue un flop pour le contribuable, mais garantit l’influence du groupe information sur la décision publique. Autant dire qu’Atos est bien au coeur du capitalisme français de connivence où la commande publique nourrit généreusement des groupes privés dirigés par d’anciens fonctionnaires. 

Le paradis des pantouflards

Atos est détenu par de puissants actionnaires comme le Vanguard Group, gestion américain de fonds dont le nom est revenu lors de l’affaire Raoult, par Black Rock mais aussi par Siemens. Il s’agit donc d’une affaire qui marche… avec des dizaines de milliers de salariés et des milliards de chiffre d’affaires. On est très loin de l’entreprise créée en 1972 par le Crédit Lyonnais.

Pour diriger cette antichambre de la commande publique, Atos compte solidement sur des pantoufleurs. Le groupe avait recruté Thierry Breton après son passage à Bercy. Puis, quand Thierry Breton est parti, il l’a remplacé par Élie Girard, ancien du cabinet Breton… et de la direction générale du Trésor. 

Nous sommes ici au coeur du capitalisme de connivence, où tout ce que l’État ne sait pas faire lui-même, il l’achète (à prix d’or) à des entreprises privées qui recrutent de hauts fonctionnaires pour les diriger… et mettre à disposition leur carnet d’adresse. L’adoption de Philippe au conseil d’administration d’Atos n’échappe pas à cette règle. 

Sans grande surprise, donc, l'ancien Premier Ministre revient à ses premières amours, la mise à disposition de son carnet d'adresses au bénéfice d'un prestataire privé qui s'enrichit largement avec les commandes attribuées au nom du contribuable.

Édouard Philippe, vieux renard du capitalisme de connivence

Sur ces connivences opaques entre carnet d’adresses publiques et commandes privées, Édouard Philippe en connaît un rayon. Rappelons-nous qu’avant d’officier à Matignon, il avait fait un passage chez Areva comme lobbyiste. Il ne découvre donc pas ce monde de l’entre-soi et de l’entregent où disposer d’un large carnet d’adresses rapporte de l’argent. 

Sans grande surprise, donc, l’ancien Premier Ministre revient à ses premières amours, la mise à disposition de son carnet d’adresses au bénéfice d’un prestataire privé qui s’enrichit largement avec les commandes attribuées au nom du contribuable. Il est au passage assez amusant de voir que tous ces gens qui ont dénoncé l’emprise de Black Rock et d’autres sur l’économie française soient heureux que le service public passe des commandes sous sa signature… qui profitent aux actionnaires américains, derrière un habillage purement français. 

Le triomphe de la bourgeoisie managériale

Dans cette énumération de curriculum en tous sens, on comprend que ce qui se joue, c’est la transmission d’un pouvoir lucratif à la tête d’entreprises qui sont des sortes de démembrement du service public. La particularité de ces entreprises est d’avoir été créées par de grands groupes plus ou moins publics pour délivrer un service à l’administration. Cette privatisation d’activité est pilotée par des managers qui sont tout sauf des entrepreneurs, et qui développent leur activité grâce à un système qui ressemble beaucoup à une cartellisation de connivence. 

L’usage veut que ce qui est public reste public : les fonctionnaires se succèdent donc à la tête de ces entreprises, avec des salaires importants et des passerelles constantes vers les mandats publics. 

Bref, le capitalisme de connivence fonctionne avec une bourgeoisie managériale qui se croit entreprenante et entrepreneuse, mais qui se gave simplement d’un entre-soi facile.