L’homme du XXIè siècle selon le Great Reset est-il encore humain ?

Nous concluons aujourd'hui notre étude du Great Reset de Schwab et Malleret (11è chapitre !) par une analyse de ce que pourrait être l'homme du XXIè siècle dans ce projet d'accélération des changements systémiques qui affecteront nos sociétés après la pandémie de coronavirus. On sera une fois de plus frappé par la vision "rétrécie" de l'homme selon ces auteurs, très loin de la tradition humaniste des lumières. Ce texte mérite qu'on le médite longuement, car il n'annonce pas forcément un brillant progrès humain dans les décennies à venir.

Do we know what is important? Are we too selfish and overfocused on ourselves? Do we give too great a priority and excessive time to our career? Are we slaves to consumerism? In the post-pandemic era, thanks to the pause for thought it offered some of us, our responses may well have evolved as compared to what our pre-pandemic selves might have answered.

L’ouvrage de Schwab et Malleret se clôture sur un chapitre consacré aux qualités individuelles qui sont supposées être consacrées dans le monde d’après-pandémie, une fois que le Great Reset sera déployé. Cet ultime moment, décomposé en quatre parties, n’échappe pas aux remarques que nous avons formulées au chapitre précédent (la conclusion du Great Reset ressemble d’ailleurs à une redite sans originalité des deux chapitres consacrés à l’individu) : on ne sort pas de cette lecture confondu par sa grande richesse intellectuelle, ni par une contextualisation claire de ce que pourrait être une anthropologie opératoire au XXIè siècle.

À de nombreux égards, les considérations qui servent de base aux travaux du Forum de Davos se situent entre le magazine féminin (ce qui n’a rien de péjoratif, mais n’est pas l’espace d’une réflexion scientifique) et le prêt-à-l’emploi des consultants ordinaires en ressources humaines. Là encore, cette approche n’a rien de déshonorant, mais elle illustre une nouvelle fois l’imposture intellectuelle dans laquelle se situent les élites qui prétendent décider de notre destin à notre place. Le corpus doctrinal qu’elles portent est extrêmement simpliste, manichéen, et sur le fond complètement dépassé.

Il se résume en quatre mots : créativité, temps, consommation et bien-être naturel. Ces quatre qualité ou quatre dimensions seront celles, selon Schwab et Malleret, que les individus mettront le plus en avant, rechercheront le plus, dans les années qui suivront la pandémie.

L’homme vu sous le prisme du marketing

Bien évidemment, ces quatre qualités ne cherchent pas à poser les bases d’une nouvelle éthique, c’est-à-dire d’un nouvel art de vivre qui serait cohérent avec une doctrine philosophique fondée par la raison. Il s’agit seulement d’une analyse des tendances du marché futur : quels seront les éléments-clés qui attireront les consommateurs et les travailleurs demain ?

Pour répondre à cette question, Schwab et Malleret surfent de façon très superficielle sur les impressions primaires qu’ils retirent de leur lecture de la presse mainstream. On ne trouvera pas dans leur prose autre chose que des extrapolations à partir d’informations basiques glanées çà et là dans des articles anecdotiques ou d’analyse rapidement consommée.

L’analyse de Schwab et Malleret sur la créativité en donne un exemple caricatural. Selon les deux auteurs, les épidémies dans l’histoire ont toujours provoqué une crise propice à la création. Le fondement de leur théorie découle de ce qu’ils qualifient eux-mêmes de « cliché ». En l’espèce, il s’agit de la phrase de Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort », qui est passée dans la culture populaire comme un lieu commun désormais, très largement détourné de son intention d’origine. C’est sur la foi de cette phrase que le Great Reset extrapole la théorie selon laquelle les crises, et spécialement les épidémies, stimulent la création, qu’elle soit scientifique, artistique ou économique.

On mesure ici la fragilité de ces assertions. Bien entendu, de nombreuses créations sont apparues après des épidémies. Mais plein d’autres sont nées sans qu’aucune épidémie n’en favorise l’apparition. En outre, les épidémies ont été nombreuses dans notre histoire, et inférer, à partir d’aussi peu d’éléments, un lien direct entre elles et la créativité humaine relève d’un impressionnant raccourci.

Mais il faut peut-être ici retenir l’étrange dramatisation que Schwab et Malleret font de la pandémie de coronavirus. Certes, celle-ci a tué plusieurs centaines de milliers de personnes sur l’ensemble de la planète. Mais, globalement, son taux de mortalité reste inférieur à 1% de la population mondiale. L’épidémie de peste noire de 1348 avait pour sa part occis un tiers de la population en quelques mois. On dit qu’à Venise, la moitié peut-être de la ville a disparu en quelques semaines, durant l’été 1348. Dans une très large mesure, cette destruction massive a favorisé l’émergence d’un nouvel art, la Renaissance, mais en grande partie parce que les artistes capables de transmettre les « anciens codes » ont disparu d’un bloc en Italie.

Dans quelle mesure notre petite pandémie de coronavirus peut-elle provoquer un traumatisme créatif aussi puissant que des séquences historiques où les humains avaient presqu’autant de risque de mourir que de chance de survivre lorsque la maladie sévissait ? Le parallèle de Schwab et Malleret, qui illustre leur manque de recul sur l’histoire et la réalité, paraît ici bien hardi et bien mensonger.

Il souligne surtout que les considérations du Great Reset ne sont pas écrites pour délivrer une analyse sérieuse des choses, mais pour « vendre du conseil ». On mesure par avance les stages, les formations, les sessions payantes de développement de la créativité des salariés qui sont déjà sous presse dans les ateliers de Schwab ou de Malleret. On aperçoit d’ici les directeurs de ressources humaines, qui ne sont pas toujours ni créatifs ni cultivés, déboussolés par le changement d’époque, prêts à acheter en masse des séquences commerciales où des gourous vont leur expliquer qu’il faut désormais s’atteler à libérer la créativité des salariés dans un monde qui change. Ce genre d’opérations permet de rendre service aux animateurs de Davos et d’acquérir rapidement une bonne réputation qui remonte aux oreilles des patrons qui comptent.

On ne dira pas autre chose des platitudes que Schwab et Malleret distillent sur le besoin de mieux profiter du temps qui s’empare désormais des salariés qui ont goûté au télétravail et au confinement (preuve qu’ils n’ont pas lu les études montrant que le rythme de travail s’accélère en télétravail plutôt qu’au bureau). Et que dire de ces remarques sur la baisse de la consommation, qui laissera songeurs ceux qui ont perdu leur emploi à cause du confinement et qui sont contraints à une période de vache maigre ? ou de ces considérations sur la « nature » et le bien-être, que nous avons évoquées au chapitre précédent, qui surgiraient bizarrement de la pandémie alors que, depuis plusieurs années, nous sommes inondés de propos martelés sans relâche sur la nécessité de sauver la nature, la planète, de passer au « bio », au circuit court, à la permaculture, et autres gadgets prétendument écologiques ?

Tout ce discours est évidemment une façon de surfer sur des vagues bien orchestrées dans les medias, qui permettent de vendre des produits et de trouver de nouvelles marges dans un monde où les rendements décroissent. Cette vague du dérèglement climatique, nous l’avons évoqué dans les chapitres précédents, permet de faire la promotion de l’économie circulaire, et d’une masse de « conseils » en tous genres sur lesquels les gourous se greffent pour combler le vide intellectuel et spirituel des dirigeants, que ce soit dans les entreprises ou dans les services publics. Voilà ce qu’on appelle couramment une opération d’influence. C’est le rôle du Forum de Davos. Cela tombe bien…

Le rôle du management dans la société de demain

Il faut lire le Nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski pour comprendre comment ce discours sur les qualités humaines fait partie d’une conception économique globale. Il s’intègre à une stratégie destinée à développer la productivité de la main-d’œuvre, intimement liée à l’avènement du management dans nos sociétés capitalistes.

Lorsque la révolution industrielle (celle qui a permis la naissance de l’industrie automobile) a généralisé le fordisme et la production à la chaîne, les entreprises avaient massivement besoin de légions d’ouvriers entrainés pour obéir sans réfléchir et sans responsabilité. L’émergence d’une société de services a rendu progressivement le modèle de la chaîne totalement obsolète, et a rendu nécessaire l’acquisition d’autres qualités. En particulier, la capacité d’initiatives et de réactions à des situations inattendues est devenue essentielle, alors même que l’objet du fordisme était de l’étouffer.

Ce besoin d’autonomie contrôlée dans un cadre collectif où l’organisation du travail reste à la main de la direction est devenue le point crucial du « management », son terreau, sa raison d’être. Il faut savoir prendre des initiatives, mais pas trop. Le bon cadre est celui qui trouve rapidement le bon dosage entre l’obéissance et l’indépendance. L’idéologie distillée par les sociétés de conseil dans les entreprises depuis une trentaine d’années n’a pas eu d’autre objet que de diffuser cet art étrange partout où cela était utile.

Avec la digitalisation et le télétravail, Schwab et Malleret ont bien senti les nouveaux besoins que les entreprises allaient devoir satisfaire désormais. Progressivement, il va falloir apprendre à gérer le surcroît de stress que crée le télétravail, en même temps que la solitude qu’il crée pour le salarié face au processus de production dont il prend une partie en charge. Il va aussi falloir apprendre à développer des qualités beaucoup plus inventives, dès lors que de nombreuses tâches actuellement confiées à des cadres risquent d’être remplacées par l’intelligence artificielle au sens large.

En bons consultants, Schwab et Malleret ont flairé le marché, et ils ont compris qu’ils répondaient ainsi au besoin obscurément formulé par les entreprises partenaires du Forum de Davos. Progressivement, le « self-incentive », comme disent les patrons dans leur jargon mondialisé, devient beaucoup plus important que la capacité à obéir ou à appliquer des procédures normalisées. Et sur ce point, le marché du travail connaît une grave pénurie, largement due à la culture de l’obéissance et de la soumission qui est diffusée dans les systèmes d’enseignement, notamment en France.

On comprend incidemment que le Great Reset individuel et la nouvelle humanité dont les auteurs parlent n’a que peu de choses à voir avec une conception universaliste de l’Homme qui pourrait nous réjouir. Ce n’est pas une définition philosophique qui est en action. C’est la définition du Great Reset salarié, en réalité, qui est donnée ici. Schwab et Malleret décrivent quelles seront les vertus du salarié, du cadre, du manager de demain, de celui qui pourra survivre dans la nouvelle mondialisation chamboulée par la pandémie.

Nous comprenons incidemment que le cadre mondialisé de demain sera créatif, mais sans remettre en question l’ordre établi et ses principes fondamentaux, il sera demandeur de temps, de produits bio et de bien-être. Ce dernier pilier suppose d’être désangoissé, de ne plus se poser de questions inutiles, et de vivre dans une sécurité psychologique maximale.

L’homme réinitialisé remplacera-t-il l’honnête homme des Lumières ?

Le portrait-robot qui vient d’être dressé pose forcément une question, qui est notre question finale de cet ouvrage. Elle nous semble fondamentale.

La France contemporaine s’est largement construite sur le principe de ce que l’époque des Lumières appelait l’honnête homme : cultivé, doté d’une bonne culture générale, humaniste, épris de valeurs universelles éclairées par la raison, tolérant. Il était d’usage, dans les meilleures écoles de la République (mais on retrouverait la même perspective dans les meilleures écoles britanniques), de former une élite dominante bâtie sur ce modèle idéal.

Ce profil a complètement disparu de la description dressée par le Great Reset. Si l’on se laisse guider par cette lecture, on comprend que l’élite de demain, les profils dominants dans la société qui émergeront de la pandémie, seront conçus selon un tout autre paradigme. La tolérance éclairée par la raison cèdera la place à un relativisme du bien-être. Il faudra se sentir bien, être bien, bienveillant, tout accepter, de façon indifférenciée, et non se frayer un chemin raisonné entre les différentes croyances répandues sur cette petite terre. Il faudra poser les bonnes questions : celles qui font l’innovation technologique au service des puissants, et éviter les mauvaises questions : celles qui interrogent la vérité ou l’erreur, celles qui portent sur la légitimité et la finalité de l’ordre social auquel nous sommes soumis. Et il faudra se rallier à cette religion de la nature qui rappelle furieusement celle du peuple de la forêt et du Grand Forestier décrit par Junger dans ses Falaises de Marbre.

Si nous ajoutons à cette inquiétante description les considérations évoquées dans les chapitres précédents sur la généralisation de la surveillance individuelle au nom de la santé, nous mesurons la dystopie dans laquelle le Great Reset nous propose d’entrer. Le futur annoncé signe la disparition de l’esprit critique, de la liberté individuelle, de la vie privée, de l’humanisme au profit d’un grand tout collectif dominé par des Etats puissants et policiers, qui ressemblent furieusement au modèle chinois.

Il nous appartient désormais de combattre ce modèle, d’abord en le décryptant, ensuite en démontrant point par point sa toxicité.

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5 Commentaires

  1. « Great Reset salarié », c’est tout à fait cela.
    « Il faudra se sentir bien, être bien, bienveillant, tout accepter, de façon indifférenciée ». C’est déjà en cours avec l’immigration, la réduction des libertés et les incitations sanitaires pour protéger l’Autre.
    On est bien mal barré…

  2. Pour les charlatans et autres arracheurs de dents, tels que des gens comme Schwab et Malleret, toute occasion est bonne pour vendre leur soupe frelatée.

    • Surtout en caressant la bête qui les nourrit dans le sens du poil . Heureusement ce genre de vision ne survit pas très longtemps aux oppositions frontales, elles ont avant tout besoin de complicités passives . Le recul dans la confiance accordée aux médias est peut-être le premier signe que les choses ne se passent pas aussi facilement que prévu, il suffit de voir le contraste entre le baratin de Darmanin sur la sévérité des contrôles et le paquet de fêtes clandestines cette nuit pour comprendre que tout ça passe de plus en plus difficilement . Même la « grande cause mondiale » du changement climatique est en train de boire un bouillon . Que restera-t-il si le covid devient inopérant à contrôler les foules à part une défaite en rase campagne qui pourrait mener à un sérieux réglement de comptes mettant les mondialistes en situation difficile

  3. Encore un grand bravo pour cette série d’articles !
    La Covid 19 est un prétexte pour faire – sans que ça se voit – un coup d’État pour faire passer nos sociétés démocratiques à des sociétés technocratiques proches du modèle chinois, et changer TOUS les paradigmes : monétaire (fin du cash et du dollar pour des cryptomonnaies 100% traçables), sanitaire (transhumanisme pour connecter nos corps physiques à un suivi informatisé global), de crédit social (nous empêcher de disposer de notre argent si on n’agit pas comme souhaité), des déplacements (crédits ou autorisations à voyager, etc), de nous exprimer (fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux, etc). L’avenir qui nous pend au nez est l’esclavage pour tous. La Covid 19 sert à accélérer la concentration du pouvoir financier et politique pour quelques uns. Ces “puissants” ont peur de la révolte des peuples et veulent les contrôler (voire les éliminer si nécessaire ?) pour les remplacer par l’IA / les robots / le logiciel. A défaut de nous éliminer, il faut nous rendre – en tant que ressource humaine – plus efficaces, et donc supprimer ce qui nous rend inefficace (loisirs, spiritualité, etc). Allons-nous nous laisser faire ?
    Il faut commencer par dénoncer ceux qui collaborent au détriment futur de leurs enfants : comment peut on mettre son savoir de scientifique au service de Pfizer ou de Moderna quand ils conçoivent ce « vaccin » ? Comment peut on en tant que médecin injecter à ses patients un vaccin à ARN messager sans s’interroger sur sa finalité ? Comment peut on en tant que policier ou militaire participer à la répression de ses compatriotes ? De leur droit à manifester, à s’exprimer, à se déplacer ? Comment peut-on en tant que femme/homme politique faire semblant de ne pas voir ce processus machiavélique en cours ?
    La collaboration a commencé en mars 2020 quand les soignants ont injecté du Rivotril plutôt que de faire prendre en charge les personnes souffrantes par les services hospitaliers.
    Compte tenu des nombreuses informations disponibles à la portée de tous sur internet – dont cette série très détaillée d’articles, en 2021, il sera impossible de faire semblant qu’on ne savait pas !
    Tous ceux qui ont des informations non publiques sur les évènements en cours doivent les partager sur internet.
    La dictature, ça ne se repère pas seulement à la petite moustache d’un peintre autrichien mais dès qu’on commence à nous priver de nos libertés individuelles « pour notre bien » ! On y est déjà depuis un moment…

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