Le Great Reset ou la fin de l’humanisme

Le Great Reset ou la fin de l’humanisme


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Quel impact le Great Reset aura-t-il sur l'individu qui, jusqu'ici, était au coeur de la vision capitaliste ? Nous abordons ici l'avant-dernier chapitre de notre analyse du Great Reset, et nous examinons attentivement de quelle conception de l'homme il pourrait être porteur. Une lecture linéaire du livre révèle surtout l'extrême pauvreté intellectuelle sur laquelle il est assis, que nous avons déjà relevée par ailleurs. Accessoirement, le Great Reset consacre la disparition, déjà bien entamée dans la littérature écologiste, de l'humanisme tel qu'il est pratiqué en Occident depuis plusieurs siècles. Cette évolution intellectuelle de l'élite mondialisée, ce "lâchage" en règle de l'humanisme, constitue probablement le fait le plus marquant du Great Reset lui-même.

Many questions came to mind, like: Might the pandemic give birth to better selves and to a better world? Will it be followed by a shift of values? Will we become more willing to nurture our human bonds and more intentional about maintaining our social connections? Simply put: will we become more caring and compassionate?   

The Great Reset

La dernière partie du Great Reset est consacrée à l’impact de la pandémie sur les individus. Elle se décompose en trois chapitres. Le premier traite de la prétendue redéfinition de l’humanité en l’homme par la pandémie. Le deuxième chapitre s’intitule : « Santé mentale et bien-être ». Ces deux chapitres sont très courts et, à de nombreux égards, lunaires. Nous les analysons ensemble, tant ils font corps, et tant ils sont absurdes traités individuellement. Un troisième et dernier chapitre intitulé : « Changer les priorités » explore les conséquences pratiques (sous-entendu : pour le management des entreprises) des deux premiers.

D’une manière générale, cette partie consacrée aux individus dans le Great Reset se caractérise à la fois par sa brièveté et par son « utilitarisme ». Sa dimension philosophique et même anthropologique est très faible et très pauvre. À sa lecture, on comprend que ni Schwab ni Malleret ne sont détenteurs d’une vraie culture philosophique, pas plus qu’ils n’ont d’idée claire sur ce qui fait l’humanité ni sur ce que la culture occidentale leur laisse réellement en héritage. Ils s’intéressent uniquement à l’utilité des individus, de « l’homme » dans leur système, dont ils sont des pions et non, malgré ce qu’ils prétendent, une fin en soi.

L’ignorance, valeur première des élites occidentales ?

Soyons francs : la pauvreté intellectuelle du Great Reset dès qu’il s’agit d’aborder la notion d’humanité est aussi atterrante que révélatrice.

Elle est atterrante parce qu’elle montre l’étendue de la misère intellectuelle qui sévit dans les rangs du Forum de Davos. Cette instance est manifestement un rendez-vous de gens riches, clinquants, mais sans aucune culture et sans aucune compréhension de ce que nous sommes. C’est un lieu où l’on étale son fric, souvent hérité d’une fortune familiale, parfois gagné malhonnêtement, rarement mérité intrinsèquement, c’est un lieu où l’on a l’illusion que l’argent achète tout, mais ce n’est certainement pas un lieu où l’on pense et où l’on se cultive authentiquement. Et, d’une certaine façon, ce n’est pas la moindre des surprises que de mesurer soudain l’étendue de l’ignorance qui caractérise ces gens imbus d’eux-mêmes.

Pour les Français, le fait que le livre soit co-écrit par Thierry Malleret constitue un puissant indicateur du déclin de l’intelligence humaine dans la formation des grandes écoles et de la technostructure. Rappelons que Malleret est un ancien étudiant de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, l’EHESS. Rappelons qu’il fut conseiller de Michel Rocard. Rappelons qu’il met en avant un doctorat d’économie obtenu à Oxford. Il est donc possible d’afficher un parcours aussi prestigieux en ayant aussi peu d’idées ou même de connaissances générales sur ce que signifie l’humanité. C’est tout simplement consternant.

Cette pauvreté intellectuelle est surtout révélatrice parce qu’elle montre comment le Forum de Davos et ses participants sont essentiellement préoccupés par le profit qu’ils pourront tirer de la société de demain (notamment en mettant en place une économie « verte » sous l’autorité d’Etats autoritaires qui protègeront leurs intérêts en surveillant les individus), sans égard pour les valeurs morales de compassion ou de solidarité qu’ils prétendent défendre et diffuser dans la société. Nous mentionnons d’ailleurs en exergue de ce chapitre un appel, lancé dans le Great Reset, à une humanité plus « protectrice » (caring) et plus « compassionnelle ». Mais de compassion, on en trouve très peu dans ce livre, et de conviction « désintéressée », c’est-à-dire gratuite, en l’humanité et les individus qui la composent, on n’en lit nulle part.

L’enjeu du Great Reset n’est certainement pas de servir cette humanité qui se trouve en tête de chapitre (et qui serait bouleversée par la pandémie), mais bien de la mettre sous le contrôle d’une élite obsédée par la science, par la technologie, et par la défense de ses privilèges. S’il fallait un indice de cette préoccupation monomaniaque, les chapitres que nous analysons en donnent à foison.

Cet humanisme qu’on ne trouve plus dans la doxa élitaire

Il fut un temps assez proche où tout membre des élites occidentales se revendiquait de la rationalité, fondement, au passage, de toutes les théories économiques dont le Forum de Davos a promu les concepts. La rationalité est bien connue de longue date à travers des œuvres comme celle de Descartes, qui repose sur des principes simples : on met entre parenthèses les préjugés communs et la « morale », c’est-à-dire les valeurs de bien et de mal telles qu’elles sont définies par la société, et on cherche par la pensée, c’est-à-dire par des évidences de plus en plus immédiates, des certitudes qui nous élèvent, des vérités claires, et des choix de vie qui ont un sens.

Toute la pensée occidentale depuis le début de la Renaissance s’inspire de cette idée que devenir un homme, exalter l’humanité que chaque homme porte en lui, ressemble à la lente montée d’un escalier intérieur, aveugle et infini. Être un homme, c’est cheminer en nous-mêmes dans un dépassement continu, dans un progrès permanent de ce que nous sommes. C’est une élévation progressive, qui suppose un combat pugnace contre ce qui nous ramène sans cesse vers le bas.

Nul ne sait si cette vision anthropologique est juste, mais, en principe, c’est celle qui est enseignée dans nos écoles occidentales, et tout particulièrement dans les écoles des beaux quartiers que les élites ont majoritairement fréquentées depuis leur plus tendre enfance. Elle a largement fondé l’humanisme dont nous sommes intellectuellement les héritiers.

Rappelons que l’humanisme n’a rien à voir avec un amour de la diversité, du Vivre Ensemble, ou avec une approbation indifférenciée de tout ce qui est produit par l’homme. L’humanisme est une doctrine qui place l’homme au centre du cosmos, ce qui le met à l’orthogonal avec l’écologie ou avec l’anti-spécisme dans lequel se retrouvent les « animalistes ». Dans ces deux dernières doctrines, l’homme est un animal comme les autres. Il n’occupe pas de place particulière dans la « création ».

Dans l’humanisme, au contraire, l’homme est la seule « fin en soi » dans l’univers. C’est grâce à sa raison que le monde a un sens. Tel est le principe de la fameuse révolution copernicienne décrite au dix-huitième siècle par Emmanuel Kant, selon qui les lois du cosmos sont produites par l’intelligence humaine. C’est grâce à cette intelligence que le monde prend un sens, et c’est cette intelligence qui fait de l’homme une espèce à part, dotée de droits spécifiques.

De cette ambition et de cette prétention, on ne retrouve rien dans le Great Reset, qui se contente d’accumuler des platitudes ahurissantes. Ainsi, Schwab et Malleret affirment que, depuis la pandémie, les individus sont beaucoup plus mus par leurs émotions qu’auparavant. Ils se poseraient aussi beaucoup plus de questions sur ce que sont le bien et le mal, et seraient beaucoup plus décidés qu’auparavant à déterminer leur conduite d’après la morale plutôt que d’après leurs intérêts. Surtout, la pandémie les a beaucoup angoissés et ils cherchent beaucoup plus qu’avant le bien-être.

Autant de platitudes binaires, manichéennes, grossièrement simplistes, consternent sous la plume de gens aussi éduqués et aussi bien entourés.

Surtout, dans l’énumération de lieux communs que nous venons de synthétiser sans leur faire grande violence, on ne trouve nulle trace de ce progrès intérieur par la raison, par la pensée, par le sens, dont la pensée humaniste avait l’ambition. Désormais l’homme est une donnée brute, stagnante, perdu dans un monde où tout est relatif, à commencer par les valeurs morales. L’idée, bien dissertée par Pascal (et perfectionnée plus tard par la phénoménologie allemande), selon laquelle la vérité s’appréhendait à partir d’un point de vue pertinent sur les choses, que seule une démarche de dépassement intérieur permettait d’atteindre, a totalement disparu de la mentalité élitaire.

Sur le fond, l’homme selon Schwab et Malleret n’occupe plus la place centrale dans l’univers que la pensée moderne lui avait assignée. L’homme devient un animal comme les autres, mû par ses passions, prisonniers de ses émotions indépassables. Il n’y a plus de cheminement individuel, juste une stagnation dans une sorte d’état compassionnel qui ressemble beaucoup à la condition animale.

Accessoirement, désormais, tout vaut tout, et la pensée n’est plus un enjeu, pas plus que le salut de l’âme. Ne compte plus que le bien-être, le confort psychologique en quelque sorte. En dehors de celui-ci, et d’une compassion obscure rebaptisée pompeusement « interconnexion », mal définie, pour les autres, il n’existe plus d’ambition.

L’humanisme est bien mort dans les élites.

Humanité ou temps de cerveau disponible ?

La seule ambition à laquelle le Great Reset prétend en matière d’humanité est de prendre en charge le bien-être. Pour Schwab et Malleret, la pandémie n’a pas eu d’impact majeur sur cette préoccupation si fondamentale en Occident qu’est le salut après la mort. Elle aurait seulement eu un impact sur les émotions, sur les angoisses, et sur le besoin de retrouver le bien-être nécessaire à une existence heureuse.

Certains verront dans cette « réduction » de l’homme à un ensemble de passions l’illustration de la pauvreté de la vie intérieure qui agite Schwab et Malleret. Les deux compères semblent effectivement convaincus qu’une société humaine se réduit à un agrégat d’affects que les publicitaires ont imaginé mettre en forme sous l’expression bien trouvée de « temps de cerveau disponible ». Dans l’esprit des « marketteurs », il s’agissait de drainer le maximum d’audience à une heure donnée du jour ou du soir pour diffuser les spots publicitaires les plus pertinents possibles.

Les auteurs du Great Reset ne sont pas très loin d’une logique identique, à cette différence près que leur objectif n’est pas de diffuser de la publicité, mais de créer les conditions les plus favorables possibles à une production apaisée. Le travailleur menacé par le coronavirus sera plus productif s’il se sent rassuré, en bon état psychologique, et même heureux malgré le confinement et l’interruption des rapports sociaux auxquels il est habitué.

Le projet sociétal du Great Reset est là. Assez de questions philosophiques, existentielles, sur le sens de l’humanité, de la vie, de la mort, du salut. Contentons-nous de nous sentir bien, sans nous poser de questions, et aidons nos contemporains à se satisfaire de cet horizon en leur fournissant le meilleur contexte psychologique possible pour se « sentir bien », c’est-à-dire pour désactiver leurs angoisses, leurs inquiétudes, leurs questionnements.

Au fond, l’objectif du Great Reset est de créer les conditions pour une optimisation de la production en période difficile, en endormant la conscience occidentale. C’est une sorte de logique opiomane : hypnotisons-nous au milieu de la tourmente pour travailler comme avant le mieux possible sans nous poser de questions.

De l’humanisme à l’obéissance aveugle

Certains complotistes imagineront peut-être que Schwab et Malleret développent ces propositions par pur cynisme, comme s’ils voulaient lobotomiser la majorité de l’humanité et limiter l’esprit critique et la pensée libre à un noyau de quelques privilégiés. Cette hypothèse désespérante en soi à quelque chose de rassurant dans la mesure où elle suppose que nos élites sont encore gouvernées par le goût de la raison et de l’intelligence, même si elles souhaitent en limiter l’usage au maximum.

L’hypothèse la plus probable pourtant est que, loin de ce cynisme que certains se plairont à imaginer, chez Schwab et Malleret, ces deux auteurs soient animés d’un sens réel de l’égalité. S’ils proposent d’endormir les consciences au lieu de les éveiller, c’est parce que leur propre conscience est endormie, et qu’ils trouvent eux-mêmes plus commode de ne pas se poser de questions existentielles plutôt que de s’en poser. Ils proposent simplement d’étendre à l’ensemble de la société le mode de penser et d’agir qui leur convient.

Si cette hypothèse est vraie, nous comprenons alors que le pouvoir dans notre société n’est plus détenu par une élite éclairée soucieuse d’un progrès spirituel global, mais par une caste sans autre ambition que la production quotidienne, organisée dans un bien-être collectif optimisé par tout ce que le discours sur les émotions peut produire. Progressivement, notre élite est devenue l’idéologue de l’obéissance et non de la liberté.

On comprend mieux pourquoi elle se rallie aussi facilement au modèle chinois, tout entier fondé sur l’obéissance collective et sur le bannissement des questions philosophiques.


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