[PAYANT] L’inflation en Turquie: accélératrice du “Grand Collapse”?

L'inflation revient partout dans le monde mais elle est particulièrement marquée en Turquie. Le président Erdogan fait preuve d'une grande nervosité: il a limogé trois des membres du Comité de politique monétaire qui refusent de poursuivre une politique qui aggrave l'inflation au lieu de la combattre. Même si à New York et à Francfort on affirme avoir tout sous contrôle, la perspective d'une inflation généralisée pourrait être l'un des facteurs d'accélération du "Grand Collapse". Et la Turquie est clairement un maillon faible du scénario.

Les économistes ont beau faire des contorsions intellectuelles en se demandant s’il y a débat sur l’inflation ou une vraie inflation, personne ne peut sérieusement contester qu’il y a une poussée des prix dans le monde, partie des Etats-Unis, et qui commence à toucher le secteur énergétique et celui des denrées alimentaires. 

En fait, ce que ni les économistes ni les décideurs politiques ne veulent voir, c’est que les conditions de l’inflation sont accumulées depuis des décennies, dans des proportions comme le monde ne les a jamais connues. Depuis que Richard Nixon a coupé le lien entre le dollar et l’or, en août 1971, ce qu’on appelle aujourd’hui “quantitative easing” a battu son plein. Dans les années 1970, du fait de politiques budgétaires inflationnistes et de la hausse des prix de l’énergie, il y avait une inflation visible. Une partie de la révolution économique des années Reagan a consisté à rendre inoffensive la création monétaire. Avec le recul sur quatre décennies de “néolibéralisme”, on comprend que 3 méthodes ont été utilisées: 

  • la délocalisation massive d’emplois vers les pays à bas salaires pour éviter la pression sur les salaires dans les pays les plus développés – l’immigration servant par ailleurs de mécanisme de sauvegarde. 
  • la multiplication des bulles dans lesquelles sont allées se réfugier les liquidités en inflation permanente: marchés d’action, produits financiers dérivés immobilier, sport professionnel. En 1987, en 2000, en 2007, certaines de ces bulles ont éclaté. Mais cela n’a jamais mis fin au quantitative easing. L’économie mondiale se comporte comme une personne dépendante à la drogue, qui a besoin de doses de plus en plus fortes. 
  • le troisième et dernier moyen trouvé pour éviter les dérapages inflationnistes a été  la concentration toujours renforcée de la richesse entre les mains de quelques-uns.  Peu d’économistes ont osé aborder la question des inégalités croissantes du point de vue systémique: toute monnaie de papier émise comme une fiat currency perd sa valeur à terme. Un des mécanismes instinctifs du systèmes pour l’éviter a été la concentration de la richesse pour éviter qu’un trop grand nombre d’acteurs prennent des décisions d’allocation des capitaux à disposition. 

Pourquoi l'inflation est à 20% en Turquie

Si l’on considère les “dérivatifs” à l’inflation que nous venons d’énoncer, la Turquie ne les possède pas. Elle n’est ni un pays massivement destinataire de délocalisations d’emplois ni une puissance industrielle délocalisatrice. Elle ne participe pas aux bulles qui permettent d’absorber des liquidités superflues. Elle ne se caractérise pas non plus par une croissance des inégalités: les inégalités sociales avaient baissé entre 1995 et 2010; depuis lors, on observe la persistance de grandes inégalités de développement entre les territoires mais elles sont structurelles, depuis des décennies. La Turquie s’est longtemps sortie de ses tensions sociales par l’émigration – vers l’Europe et l’Allemagne en particulier. Les flux sont désormais réduits et le pays a dû aussi accueillir et doit donner des moyens de subsistance aux réfugiés produits par les conflits de la région. 

C’est dans ce contexte que l’inflation a fait son retour, à un moment où l’économie du monde a ralenti, la Turquie a vu, comme les autres, ses relations commerciales chuter pendant plus d’un an et le pays est touché comme les autres par l’augmentation des prix de l’énergie. L’inflation “a continué de grimper en septembre en Turquie pour s’approcher de 20 % en rythme annuel, soit près de quatre fois le niveau ciblé par la Banque centrale”. 

Face à cette situation, le président Erdogan a une réaction paradoxale. Au lieu de faire monter les taux d’intérêt, comme le recommande son comité de politique monétaire, il est partisan de continuer à les maintenir très bas; il a même exigé un mouvement de baisse en septembre. Et il vient de limoger trois membres du comité de politique monétaire dont deux gouverneurs de la Banque Centrale. En la lire turque a chuté face au dollar: depuis le début de l’année, la chute a été de 19% face à la monnaie américaine. Et de 80% depuis dix ans. Du coup, les Turcs se méfient: au cours de la première semaine d’octobre, ils ont acheté pour 1,7 milliards d’euros en devises étrangères, à commencer par la monnaie européenne et le dollar. 

Dans un contexte inflationniste général, quelles seraient les conséquences d’un passage turc à l’hyperinflation? Peut-on maginer une réaction en chaîne sur un certain nombre de monnaies et une déstabilisation du (non-)système monétaire mondial? Peut-on imaginer qu’acculé le président Erdogan se livre à un nouveau chantage à l’émigration vers l’Europe des réfugiés se trouvant sur son territoire – pour obtenir un soutien à son économie ?  

Jusqu'ici tout va bien....

Jusqu’ici tout est malgré tout sous contrôle au plan mondial veulent se rassurer ls banquiers centraux. La BCE voit l’inflation monter jusqu’à 4% avant de redescendre. Et la langue de bois fait dire, à Francfort ou ailleurs, qu’il s’agit d’un rattrapage bienvenu après des années très déflationnistes. Il faut certes absorber les mois de soutiens salarial sans production. L’activité économique mondiale reprend cependant, les goulots d’étranglement vont se dégager. On est quand même frappé de voir que c’est un dur du Conseil des gouverneurs que la BCE a laissé prendre la parole hier 14 octobre, comme s’il fallait envoyer un signe aux marchés fébriles. 

L’inflation dans la zone euro pourrait être plus élevée que prévu, et ces perspectives de croissance des prix justifient la fin des achats d’obligations d’urgence de la Banque centrale européenne en mars prochain, a expliqué jeudi le directeur de la banque centrale néerlandaise, Klaas Knot. “”Les risques à la hausse, à court et moyen terme, sont principalement liés à des goulets d’étranglement plus persistants du côté de l’offre et à une dynamique plus forte des salaires et des prix au niveau national.” 

Derrière les apparences, les décideurs du monde occidental sont inquiets.  Les fragilités italiennes, que nous évoquions hier, celles de la Turquie: le bassin méditerranéen semble concentrer des zones où se trouvent  des accélérateurs possibles d’un Grand Collapse. 

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