[PAYANT] La politique américaine en Ukraine: entre agressivité à haut risque et défaite géostratégique inéluctable

Les Etats-Unis ne semblent pas maîtriser le point d'aboutissement de leur politique ukrainienne. Personne ne peut souhaiter un scénario catastrophe - même s'il n'est pas à exclure ; mais dans le cas où la logique de l'équilibre des puissances l'emporterait (avec la garantie réciproque de la Russie et de la Chine), les USA semblent bien partis pour une défaite géostratégique majeure. Le complexe militaro-financier a-t-il atteint les limites de son potentiel?

Le complexe militaro-financier

Il y a toutes les raisons d’être inquiet. Le président des Etats-Unis est malade. On le savait avant le coup d’Etat qui l’a porté au pouvoir suite à l’élection confisquée de novembre 2020. Pourtant, il a été mis en place parce qu’une coalition d’intérêts financiers, culturels, bureaucratiques, ne voulait plus de Donald Trump.

Pourquoi ? Parce que le président américain élu en 2016 défend la nation – et donc la démocratie. Trump souhaite un monde fait de nations. Et il n’y a rien de plus contraire à la vision des élites mondialisées. Kant avait anticipé un monde de nations démocratiques – il les appelait républiques – qui vivraient en paix. Mais les « maîtres du monde » – ou ceux qui voudraient bien être tels – ne veulent pas de la paix, ni de la démocratie, ni de la nation. Ce serait mauvais pour leurs affaires, pour leurs carrières aussi.

Un Jens Stoltenberg veut pouvoir continuer à construire son pouvoir. Il est le secrétaire général sortant de l’OTAN ; il va devenir gouverneur de la Banque Centrale de Norvège. Autrefois on aurait trouvé un tel parcours absurde. Aujourd’hui il représente une nouvelle norme, dans le monde dominé par ce que David Rothkopf appelle la « superclasse ».

 

Le président Eisenhower avait anticipé et dénoncé l’émergence d’un « complexe militaro-industriel ». Mais il le pensait américain. Et il faisait confiance à la sagesse du peuple américain pour exercer un contrôle démocratique. La grande différence avec la situation actuelle, c’est que le génie de l’oligarchie a quitté depuis longtemps la bouteille où il était retenu. Le vice-président d’Eisenhower, Richard Nixon, devenu président en 1968,, a créé les conditions du monde actuel lorsque, le 15 août 1971, il a coupé le lien entre le dollar et l’or.

Le libéralisme classique était fondé sur un système monétaire métallique. John Locke en avait fait la théorie dans le plus méconnu de ses livres, ses Considérations sur la monnaie de 1693. Ce qu’il appelait le système monétaire « naturel » reposait sur un pluri-métallisme  (le bimétallisme or et argent pour l’Occident, la combinaison argent, cuivre, nickel pour la Chine etc….) combiné au système sophistiqué de crédit que permettait à la fois l’état de droit (« l’habeas corpus » rendait impossible l’arbitraire du souverain endetté face à ses créanciers) et la créativité des banquiers depuis le Moyen-Age italien.

L’énorme enrichissement occidental, la capacité d’un système monétaire stable à financer les révolutions industrielles est le produit de l’invention du système monétaire et banquier moderne. Il est contemporain de l’invention du parlementarisme et de l’équilibre des puissances.  

 

Le XXè siècle avait été agité et destructeur mais le bon sens et la raison démocratique avaient repris le dessus après 1945. Le monde occidental des Trente Glorieuses témoignait de la vitalité du système libéral, dans sa diversité. Evidemment, il signifiait que l’hégémonie américaine devait laisser la place à un système plus équilibré. C’est alors que Nixon a cassé le thermomètre. Pour imposer le point de vue américain malgré une indéniable perte  américain. Le monde est entré dans une fabrication monétaire sans contrôle. Et ce système a détruit la démocratie plus sûrement que toutes les dictatures classiques.

Même si l’on trouve des économistes pour dire le contraire, les lois de la monnaie ne changent pas. Une surabondance monétaire est synonyme d’inflation. Et la quantité de monnaie créée aux Etats-Unis conduit inévitablement à l’hyperinflation. Après une poussée d’inflation dans les années 1970, les Etats-Unis et le reste du monde ont créé des moyens d’absorber l’immense création monétaire américaine :

+ par le développement d’un secteur financier toujours plus complexe et devenant sa propre fin, avec l’apparition de bulles financières : marchés d’actions, « nouvelle économie », immobilier, sport professionnel (toujours plus rongé par le dopage)

++par la concentration toujours renforcée de la richesse entre quelques mains.

+++ par les délocalisations d’emploi vers des pays émergents afin d’éviter les demandes de hausses de salaire. Le système a largement tenu parce que l’économie mondiale a accepté la monnaie américaine comme moteur de son développement.

++++ par le développement d’un secteur militaire américain allant à contre-courant de la baisse des tensions consécutive à la fin de la « guerre froide ».

Depuis 2007-2008, le système est en crise.

  • La crise des subprimes a montré les limites du « pilotage par les marchés financiers » ; les banques centrales se sont substituées aux acteurs privées pour absorber la dette.
  • Les individus les plus riches de la planète sont devenus dangereux par la capacité à imposer leurs lubies aux gouvernements, à travers les organisations internationales, des ONG ou les fondations. Pour un Elon Musk qui invente véritablement l’industrie du XXIè siècle, nous devons subir Georges Soros cherchant à imposer ses convictions gauchistes ; Bill Gates et son obsession vaccinale ; Mark Zuckerberg et sa passion antidémocratique etc….
  • Le système en est arrivé à des contradictions structurelles insurmontables : la crise du COVID est certes un moyen d’accroître le contrôle sur les sociétés ; cependant elle a cassé l’économie mondiale
  • C’est là que la crise en Ukraine pose la question d’un possible aventurisme militaire occidental, pour échapper à la crise du système.

L’Ukraine, chimère occidentale

L’Ukraine concentre une grande partie des maux que l’Occident a transmis au reste du monde depuis la fin de la Guerre froide.

+ la cohésion du pays a été cassée par les tentatives répétées de le faire basculer dans l’OTAN et d’y imposer l’Union Européenne comme un partenaire exclusif.

+ les remèdes « néolibéraux » ont été imposés à une société qui n’était pas prête à tenir le choc. Là où la Biélorussie a gardé une forme d’autarcie et protégée sa société ; où la Russie a mis au pas les oligarques, l’Ukraine est gouvernée par ses oligarques. La corruption des milieux dirigeants est terrible. Elle est encouragée par les oligarques occidentaux, comme le montre le scandale Hunter Biden. Et il faut savoir aussi que l’Ukraine est un pays ravagé depuis plus de deux décennies par la prostitution et les trafics en tout genre.  Ceux qui poussent à la GPA trouveront normal que des femmes ukrainiennes vendent leur corps pour satisfaire les caprices de l’hédonisme occidental.

Dans un système d’Etats-nations, le débat entre conservateurs, libéraux et socialistes se déroulent au sein de chaque pays. C’est ce que le monde occidental a connu pendant les Trente Glorieuses. Dans un système dominé par une oligarchie supranationale, l’idéologie dont est porteuse cette dernière transforme les résistances en conflits entre les nations.

L’oligarchie occidentale veut affronter la Russie non seulement pour des raisons stratégiques mais aussi parce que le système progressiste ne supporte pas le conservatisme dont est porteuse la Russie de Vladimir Poutine. C’est ce qui rend dangereuse la crise diplomatique en cours. Ce n’est pas une épreuve de force motivée par des intérêts mais par une vision idéologique.

La coalition d’intérêts qui a porté Joe Biden au pouvoir avait passé tout le mandat de Donald Trump à l’empêcher de se réconcilier avec la Russie. On monta d’abord l’affaire du Russiagate – qui n’en était pas une. Puis on reprocha au Président américain d’avoir demandé à son homologue ukrainien des informations sur la corruption du fils de Joe Biden.

Mais le fond des choses, ce n’est pas seulement la volonté de combattre le conservatisme. C’est plus profond que cela : c’est l’objectif de faire tomber un Etat qui défend la nation comme la base des relations inter-NATIONales. La conjonction entre Trump et Poutine aurait été particulièrement dangereuse parce qu’elle aurait mis les deux premières puissances militaires du monde au service d’un nouvel équilibre des puissances.

Mais l’oligarchie washingtonienne et occidentale ne veut pas de l’équilibre des puissances. Elle ne veut pas d’une coexistence pacifique des nations. Elle envisage, selon le programme qu’avait –en toute impunité – formulé Brzezinski en 1997 dans le Grand Echiquier, une destruction de la puissance russe, préalable à une guerre avec la Chine.

La Russie pierre de touche de la folie des dirigeants du monde

Toute personne raisonnable vous dira qu’il est absurde, de la part des dirigeants américains, de vouloir affronter la Chine après avoir détruit la Russie. Hitler avait fait la même erreur stratégique : son ennemi ultime était les Etats-Unis ; mais il avait pensé devoir écraser l’URSS avant d’affronter les USA. Les protagonistes changent mais la Russie est toujours – à son corps défendant – la mesure de la folie ou de la raison des autres Etats.

Comme l’Allemagne nazie, les Etats-Unis oligarchiques de Joe Biden ont poussé leurs adversaires dans les bras l’un de l’autre. La Russie et la Chine font bloc – exactement comme les Etats-Unis et l’URSS avaient passé alliance contre l’Allemagne nazie.

On m’objectera que la comparaison est osée. Il y a une différence qualitative essentielle entre les Etats-Unis, même oligarchisés et l’Allemagne nazie. Certes, mais n’oublions pas que Mein Kampf repose sur une « vision géopolitique » empruntée aux débats de l’époque et à la théorie de l’affrontement entre puissance maritime et puissance continentale. Et puis, si je vous emmène en Ukraine, aussi russophobe soyez-vous, vous serez effrayé par les néonazis ukrainiens, leurs défilés au flambeau et leurs déclarations antisémites. Vous vous demanderez comment l’Occident peut défendre de pareils irresponsables.

Vous commencerez à comprendre que les Etats-Unis, la Pologne et quelques autres jouent avec le feu. Il suffirait d’une provocation réussie des milices fascistes ukrainiennes ; ou d’une exploitation par des membres sans scrupules de l’Etat profond de l’incapacité factuelle de Joe Biden à maîtriser les administrations qui sont sous ses ordres.  La Russie riposterait ; bien entendu il est dit, jusqu’à maintenant, que les Etats-Unis se contenteraient de représailles financières. Et l’on connaît Vladimir Poutine pour ses opérations militaires à la précision chirurgicale. Mais le propre des conflits est d’éclater malgré la volonté de ses acteurs.   

En fait, c’est un véritable Tchernobyl statégique que les Occidentaux pourraient déclencher….

La Russie, la Chine et l’équilibre des puissances

Si l’irrationalité est du côté occidental, il existe un schéma de rationalité. Henry Kissinger l’avait théorisé dans Diplomatie en racontant qu’il avait expliqué à Nixon que le triangle Washington-Moscou- Pékin était la clé des relations internationales. Et qu’il fallait s’assurer que les Etats-Unis ne soient pas isolés face aux deux autres.

C’est pourtant ce que les grands esprits de l’OTAN sont en train de provoquer. Naturellement la Russie se méfie de la Chine. Cette dernière n’est-elle pas en mesure, de par son poids démographique, d’absorber la Russie d’Asie peu peuplée ?   Eh bien, cela fait des années que les Etats-Unis encouragent par leur agressivité le rapprochement entre la Chine et la Russie. La crise ukrainienne confirme aux deux pays qu’ils ont besoin l’un de l’autre.

La Russie a besoin de la Chine au Conseil de sécurité. Mais aussi pour se prémunir, en cas de dérapage occidental. Au temps où Richard Nixon se rapprochait de Mao, l’Union Soviétique brejnévienne a vait dû constater son isolement. Il n’est pas question que cela se reproduise. Du point de vue chinois, l’agressivité occidentale est une manière inespérée de se remettre au centre du jeu après que le démarrage de l’épidémie de Covid-19 ; c’est aussi une garantie économique dans une situation où, de facto, l’économie mondiale a interrompu ses circuits. 

Mais il faut aussitôt ajouter que les Etats-Unis menacent aussi la Chine en Asie-Pacifique.  Vu depuis Pékin, il n’y a pas de différence entre la situation de l’Ukraine et celle de Taïwan. 

Comment ne pas regretter cette assimilation? Comment ne pas maudire ceux qui donnent une nouvelle fois au régime totalitaire chinois un bol d’oxygène? Mais comment ne pas voir non plus que la politique étrangère devrait être le lieu des calculs prudents de l’intérêt propre? 

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1 commentaire
  1. La nouvelle frontière russo-ukrainienne a de grande chance de devenir de fait le fleuve Dniepr.
    Monsieur Macron, aveuglé et compacté par son grand narcissisme maladif ne peut être qu’un piètre négociateur…comme un piètre dirigeant qu’il est.

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