[PAYANT] Ukraine: les bureaucrates de Washington et Bruxelles laissent libre cours à leurs pulsions guerrières

Pour couvrir l'actualité géopolitique, le Courrier des Stratèges proposera chaque semaine à ses lecteurs Géopolitique du Chaos Cette semaine dans le n°1 - (1) Le jeu dangereux de Washington en Ukraine. (2) A peine désigné "Européen de l'année 2021" par le Trombinoscope, Stéphane Séjourné soutient des nazis ukrainiens. (3) L'industrie de défense française reprend pied dans le Pacifique grâce à un accord majeur avec l'Indonésie. (4) La Commission Européenne s'est entendue avec le NSC américain sur le contenu des sanctions vis--à-vis de la Russie

Le jeu dangereux de Washington, qui souffle le chaud et le froid

B H Bhadrakhumar est l’un des professionnels de la diplomatie les mieux informés au monde. Aussi doit-on lui faire confiance, lorsqu’il relativise le démenti infligé par la diplomatie russe à Emmanuel Macron et déclare : « Les deux points forts de la visite du président français Emmanuel Macron à Moscou et de son entretien de six heures avec le président Vladimir Poutine ont été l’assurance donnée par ce dernier que les forces russes n’aggraveraient pas la crise près des frontières de l’Ukraine – “il n’y aurait ni détérioration ni escalade” – et l’accord selon lequel la Russie retirerait ses troupes du Belarus à la fin des exercices qui se déroulent actuellement près des frontières nord de l’Ukraine.

Le fait même que la partie française mette des détails aussi sensibles dans le domaine public suggère que Moscou n’y voit rien de mal. Moscou a simplement précisé que le redéploiement des troupes hors du Belarus ne doit pas être interprété comme un “accord” avec la France ».

Et le diplomate indien d’ajouter : « Le paradoxe est qu’au lieu de travailler sur ces assurances cruciales de Moscou, Washington a depuis choisi d’aller dans la direction opposée, la Maison Blanche orchestrant une hystérie guerrière tout au long de la semaine dernière. Le président Biden et son conseiller Jake Sullivan ont imaginé un scénario apocalyptique ».

Discours alarmiste à la Maison-Blanche

La Maison Blanche prétend avoir des renseignements mais évite les détails. Le conseiller national à la sécurité affirme que la Russie est prête à attaquer à tout moment et il invite les ressortissants américains à quitter le pays avant qu’il ne soit trop tard mais sans donner d’éléments nouveaux sur l’agressivité russe par rapport à ce qu’il affirmait  dimanche 6 février 2022. Le résultat, c’est qu’une trentaine de pays ont copié le geste américain ce samedi 12 février.  

Mais le plus important, nous semble-t-il, dans la déclaration de Jack Sullivan est le point suivant : « Le président a tenu aujourd’hui une vidéoconférence sécurisée avec les principaux alliés et partenaires afin de coordonner notre approche de cette crise.  Les participants étaient le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Canada, la Pologne, la Roumanie, le secrétaire général de l’OTAN et les présidents de l’Union européenne.

 Nous avons atteint un niveau remarquable d’unité et d’objectif commun – de la stratégie générale aux détails techniques. Si la Russie va de l’avant, son pouvoir et son influence à long terme seront diminués, et non renforcés, par une invasion.  Elle sera confrontée à une communauté transatlantique plus déterminée ».

Empêcher toute autonomie stratégique européenne

C’est le premier point essentiel : les Etats-Unis ne supportent pas plus qu’à l’époque de George W. Bush la distance de la France et de l’Allemagne par rapport à la position de Washington. On est loin, certes, d’avoir des positions aussi tranchées, chez Emmanuel Macron et Olaf Scholz, qu’à l’époque chez Jacques Chirac et Gerhard Schröder. Néanmoins, le fait que le président français s’essaie – même maladroitement – à la diplomatie et qu’Olaf Scholz continue à tenir au projet NordStream 2, voilà qui mécontente Washington. C’est pourquoi l’on voit ressortir toute la panoplie des gesticulations américaines :

+ on demande aux Britanniques d’entrer dans le bal diplomatique pour ne pas y laisser Français et Allemands seuls. Il faut briser le ballet diplomatique franco-allemand ( Emmanuel Macron s’est à nouveau entretenu avec Vladimir Poutine – au téléphone – le 12 février. Olaf Scholz est attendu à Moscou le 15 février) ? C’est pourquoi le Secrétaire à la défense Ben Wallace s’est entretenu longuement avec son homologue russe Sergei Shoigu, vendredi 11 février à Moscou. Le chef d’état-major britannique, l’amiral Sir Tony Radakin, qui accompagnait Wallace, a rencontré séparément son homologue russe, le général Valery Gerasimov. Wallace a qualifié ses entretiens de “francs et constructifs”. Le compte rendu du ministère de la Défense à Londres a été rédigé sur un ton modéré, comme si le Royaume-Uni était imperméable à l’hystérie guerrière de Biden et Sullivan. Il est important de souligner que Shoigu a assuré à Wallace, comme Poutine avec Macron, que la Russie n’envahirait pas l’Ukraine. 

(On se contentera de rappeler ici que la Grande-Bretagne continue à être un acteur clé  de la poussée de l’OTAN aux frontières de la Russie, puisque Londres pousse une alliance militaire de la Pologne et de l’Ukraine avec la Grande-Bretagne; en particulier, l’industrie navale britannique équiperait la flotte ukrainienne. Nous y reviendrons dans une analyse ultérieure sur la politique de puissance britannique)

+on essaie de marteler une angoisse de guerre qui maintienne en laisse les velléités françaises et allemandes de s’émanciper. Les milices paramilitaires ukrainiennes – entraînées par les Etats-Unis il y a dix ans pour faire le coup de Maïdan; puis sans cesse renforcées depuis, jusqu’à ressembler furieusement à des “escadrons de la mort” latino-américains, soumettent le président ukrainien Zelensky à une pression maximale, le menaçant d’un coup d’Etat s’il ne soutient pas le jusqu’-au-boutisme, c’est-à-dire une guerre au Donbass.  Tout au long de la journée de vendredi, la Maison Blanche s’est efforcée de maintenir les gros titres sur “l’agression russe”. Joe Biden a tenu une vidéoconférence avec les alliés européens tandis que Jack Sullivan s’est entretenu avec l’entourage d’Ursula von der Leyen à Bruxelles pour coordonner les “préparatifs visant à imposer des conséquences massives et des coûts économiques sévères à la Russie si elle choisit l’escalade militaire”.

+on renforce le déploiement de troupes dans les pays de l’OTAN à proximité avec la Russie. Il y a déjà 175 000 hommes de l’OTAN et cela pourrait augmenter.

+ Les Etats-Unis continuent à livrer des armes à l’Ukraine. Pour les journées de vendredi 11 et samedi 12 février, 1200 tonnes de matériel ont été livrés à l’Ukraine. 

+ Certains observateurs vont même jusqu’à penser que la stratégie américaine irait plus loin: elle consisterait à mettre une pression maximal sur le président ukrainien Zelensky, pour qu’il laisse faire une opération au Donbass par les milice d’Ukraine de l’Ouest. C’est une stratégie extrêmement dangereuse parce que ces unités combattantes – qui seraient le vrai moteur de la guerre, non l’armée ukrainienne, sont littéralement des fascistes, nostalgiques de la lutte aux côtés du Reich hitlérien. Et l’on pourrait craindre des massacres de populations russophones, ce qui obligerait Poutine à intervenir.  

Le risque accru d’un “Tchernobyl stratégique”

D’un côté, on devrait être rassuré par le fait que le secrétaire d’État Anthony Blinken soit en train de faire une tournée de six jours en Asie-Pacifique. Mais de l’autre, l’appel aux ressortissants des Etats-Unis et des pays alliés à quitter l’Ukraine est très inquiétant car les nationalistes de l’Ukraine de l’Ouest ne se sentiront plus du tout surveillés et pourront se livrer à toutes les provocations pour déclencher une guerre.  Comme le rappelle très bien Bhadrakumar : « Il existe un danger latent que les forces nationalistes extrêmes qui mènent la barque à Kiev, encouragées par Washington, se sentent enhardies à créer de nouveaux faits sur le terrain dans le Donbass. C’est précisément de cette manière que la guerre en Géorgie avait éclaté en 2008. En effet, un nouveau niveau de criticité est apparu récemment dans le Donbass avec une mobilisation à grande échelle des forces ukrainiennes et des rapports faisant état de mercenaires occidentaux sous la forme de conseillers militaires. Les intentions des États-Unis restent floues.  Un conflit dans le Donbass mettra le Kremlin face à un dilemme. Si la Russie intervient dans le Donbass pour tenir en échec les forces nationalistes radicales ukrainiennes déchaînées, Washington s’en servira certainement comme alibi pour imposer des sanctions sévères afin d’isoler la Russie et de nuire gravement aux liens de Moscou avec les pays européens.  Au contraire, la Russie n’aura d’autre choix que d’intervenir, car des centaines de milliers de détenteurs de passeports russes vivent dans le Donbass. (Certains avancent le chiffre de 700 000.) Les nationalistes ukrainiens radicaux néo-nazis sont connus pour être notoirement anti-russes et toutes sortes d’atrocités – voire un génocide – pourraient avoir lieu ». C’est un diplomate indien chevronné qui le dit !  Et de fait, les Etats-Unis n’exercent aucune pression sur le gouvernement ukrainien pour qu’il respecte les Accords de Minsk 2 (qui incluent par exemple un statut spécial pour le Donbass)

En fait, tout le danger de la situation – ce que nous appelons le “Tchernobyl stratégique” –  vient d’une série de facteurs clairement identifiables :

+ La Russie ne pourra pas laisser reprendre la guerre dans l’Est de l’Ukraine sans réagir. D’une manière générale, comme me le disait ce jour un ancien responsable français habitué aux « contacts » aussi bien avec les services américains qu’avec les services russes : n’y a-t-il pas un moment où Vladimir Poutine et le monde dirigeant russe, lassés de tant de mensonges et d’engagements non tenus par les Occidentaux depuis 30 ans, pourraient avoir envie d’en finir et de flanquer une bonne leçon à un monde occidental affaibli et divisé, qui fait plus penser à l’URSS de Tchernenko qu’au « monde libre » de Margaret Thatcher ou Ronald Reagan ?

+ Joe Biden n’a pas les moyens politiques, sur le front intérieur, de donner à Moscou les garanties sur la non-extension de l’OTAN à l’Ukraine que réclame Vladimir Poutine.

+ Joe Biden est malade et incapable de travailler plus de deux heures par jour. Personne ne contrôle les différents intérêts qui s’affrontent au sein de l’Etat américain. Cela revient à une carte blanche pour les fascistes ukrainiens qui jouent la politique du pire et sont prêts à renverser le président ukrainien s’il cédait à l’injonction de Paris et Berlin de respecter les accords de Minsk. 

+ Même si c’est leur intérêt, les Français et les Allemands apparaissent faibles face aux pressions de Washington. Et les Etats-Unis continuent à jouer la carte de la division entre Européens. Vladimir Poutine peut-il sérieusement emprunter le chemin de la diplomatie quand il voir Paris et Berlin incapable d’imposer aux Ukrainiens les accords de Minsk II

+ Au moment où les politiques sanitaires anti-Covid coercitives débouchent – en particulier la vaccination – sur un fiasco généralisé, la tentation est forte de détourner l’attention des sociétés vers l’Ukraine. Un « conflit pour la liberté » pour faire taire les « convois de la liberté » ? .

Fuites dans El Pais du courrier américain à Poutine 

On rappellera cependant que le chemin de la diplomatie existe. Volontairement ou pas, le contenu de la réponse de Washington aux demandes de Poutine a fuité dans le journal El Pais. La liste des propositions américaines n’est pas sans intérêt du point de vue russe.

La Russie n’a certes clairement pas obtenu satisfaction sur ses deux exigences clefs – à savoir que ni l’Ukraine, ni la Géorgie n’intègrent l’OTAN, d’une part, et que l’Alliance démantèle ses infrastructures militaires édifiées après 1997 sur le territoire de ses nouveaux membres, d’autre part –, mais la négociation n’a pas été rompue non plus. Les Américains écrivent être près à des discussions sur les points suivants: : 

– Le renoncement par Washington au déploiement permanent de forces et de systèmes de frappe basés au sol en Ukraine sous réserve que la Russie prenne des mesures réciproques et transparentes (en Crimée pour ne pas la nommer) ; 

– Les mesures de transparence et d’information réciproque liées à la tenue d’exercices militaires ; 

– Les missiles à portées courte et intermédiaire ; 

– Le système AEGIS à terre pour lequel les Américains proposent aux Russes d’instaurer des « mécanismes de transparence » (comprendre, des visites) sur les sites en Roumanie et en Pologne, afin de lever les préoccupations russes à ce sujet, sous réserve que la Russie accepte d’ouvrir deux de ses bases de missiles à des visites d’inspecteurs américains ; 

– La poursuite des négociations sur les armes stratégiques  New START, ces discussions devant toutefois être élargies aux nouveaux systèmes d’armements que développent la Russie, et aussi porter sur les armes nucléaires non-stratégiques.

Difficile de savoir, au vu de cette liste, ce que poursuivent les Etats-Unis: d’un côté la refus de répondre à la Russie sur la question de la fin des perspectives d’adhésion à l’OTAN, est dangereuse. De l’autre, il y a bien une liste de points à négocier. 

A peine désigné "Européen de l'année 2021" pour le Trombinoscope, Stéphane Séjourné fait l'éloge des néo-nazis ukrainiens

Stéphane Séjourné, ancien strauss-khanien, est un des jeunes loups de la Macronie. Il est président du groupe “Renew/Renaissance Europe” Et l’on comprend qu’ils soit comme tel félicité sur le compte twitter de son groupe pour avoir reçu du Trombinoscope le prix de “l’Européen de l’année”. Voilà notre jeune ambitieux qui succède à Angela Merkel et au tandem Christine Lagarde/Ursula von der Leyen. Voilà de quoi vous tourner la tête ou bien vous faire commettre des étourderies. 

Regardons en effet ce qu’a tweeté le keune lauréat pour faire connaître sa désapprobation du “convoi des libertés”: 

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Stéphane Séjourné est comme tous les macroniens: il parle trop. Il révèle par son tweet comment pense la classe dirigeante française – à l’unisson de la “superclasse” mondiale dont elle est l’un des porte-serviettes: le conflit en Ukraine est un éventuel dérivatif face à des sociétés occidentales de plus en plus remuantes. Mais surtout, Séjourné révèle à la fois son ignorance de l’histoire – le nationalisme ouest-ukrainien fut l’allié des nazis entre 1941 et 1945 – mais il est aujourd’hui encore truffé de fascistes – le mouvement Pravy Sektor – qui ne rêvent que d’une chose, c’est d’aller en découdre au Donbass.

Dans le contexte actuel de tension entre la Russie et l’OTAN, Stéphane Séjourné se révèle un jeune écervelé: si on lui donnait une allumette, il allumerait la mèche d’un tonneau de poudre sous prétexte que le tonneau était là disponible. Et puis souhaiter une guerre avec la Russie sur l’Ukraine, c’est être un bien piètre européen.  

L'industrie d'armement française reprend pied dans le Pacifique grâce à un accord majeur avec l'Indonésie

Après la grosse déconvenue du contrat de Naval Group en Australie, la diplomatie et l’industrie de défenses françaises semblent reprendre pied dans l’Océan Pacifique.  

La France et l’Indonésie ont signé quatre accords-cadres

  1. un sur le Rafale (6 achats fermes et 36 promesses d’achat)
  2. un sur les sous-marins entre Naval Group et le constructeur naval indonésien PT Pal qui devrait déboucher sur l’acquisition de deux sous-marins Scorpene
  3. Le groupe français Thales a conclu un memorandum avec la société indonésienne PT LEN pour une coopération dans les satellites
  4. un sur la production de munitions. entre Nexter et PT Pindad. 

Un professionnel du secteur nous apporte l’éclairage suivant: “Ces accords, structurants pour le Rafale et le sous-marin de type Scorpène (vendu au Brésil, en Inde, en Malaisie, au Chili), illustrent une vérité: la souveraineté de la France l’a obligée à développer des systèmes d’armes indépendants. Tout pays dans la même situation veut la même chose : c’est ce qui explique le succès français dans des pays comme l’Inde, la Grèce, les EAU, l’Egypte et désormais l’Indonésie“. 

Dernière minute - Ukraine: la Commission Européenne a négocié avec le NSC la teneur des sanctions contre la Russie

Emmanuel Macron joue-t-il un double jeu? Ou est-il incapable de voir ce qui se passe? Selon une de nos sources à Bruxelles, la Commission Européenne refuse de divulguer son projet de sanctions contre la Russie aux Etats-membres en attendant que soit définitivement confirmé un sommet européen consacré à la question. On parle du 17 février puisque, comme chacun sait, les Occidentaux annoncent depuis une semaine que c’est le 16 février que la Russie doit attaquer en Ukraine. Pire: la Commission européenne d’avoir coordonné le contenu des sanctions directement avec le Département d’Etat américain et le National Security Council. 

Selon mon interlocuteur: “ce détournement des affaires étrangères de l’Union Européenne ne pourrait se produire sans la complicité de l’Union Européenne”. Et il ajoute: “C’est à lire dans le contexte d’un projet législatif de la Commission qui confierait la politique de sanctions économiques ) la DG commerce de la Commission. Or sur ce point le vote se ferait à la majorité qualifiée”. 

Emmanuel Macron travaille donc à la fin de l’indépendance diplomatique et militaire française tout en prétendant devant Vladimir Poutine qu’il a une marge de manœuvre!   

La Commission ne se cache plus de travailler directement avec les Etats-Unis contre les Etats-membres. Allons-nous assister à lapremière guerre de l’histoire déclenchée par des technocrates? 

2 Shares:
2 commentaires
  1. Où est donc passé le principe d’autodétermination des peuples si cher à nos démocraties et dont les accords de Minsk s’inspiraient encore en 2014. Le monde de sauvages déconnectés qui s’éveille n’a rien d’inspirant.

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