Ukraine : pourquoi Poutine ne se contentera pas de prendre Kiev

Ukraine : pourquoi Poutine ne se contentera pas de prendre Kiev


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L’offensive éclair de Poutine en Ukraine était annoncée depuis plusieurs jours, et même plusieurs semaines, dans la grande incrédulité d’une bonne partie de l’opinion occidentale. Après la sidération du COVID, la sidération de la guerre avec la Russie ! Au-delà des premiers jugements moraux, qui annoncent une nouvelle mise de l’opinion sous le boisseau de la censure, se pose la seule question qui vaille : quel intérêt objectif Vladimir Poutine aurait-il à ne pas affronter directement l’Occident, au besoin avec une escalade nucléaire ?

Beaucoup d’Européens sont encore incrédules devant l’invasion de l’Ukraine (pourtant logique et prévisible) par Poutine, ce matin. Il faut dire que, depuis la crise du COVID, l’opinion publique a forgé une véritable méfiance vis-à-vis de la propagande officielle, de telle sorte que les appels au loup ne sont plus guère entendus.

L’aveuglement des « géo-politiciens » européens

À la décharge de l’opinion publique, ajoutons que la petite communauté des « géo-politiciens » occidentaux qui commentent la vie internationale avec une arrogance qui n’a d’égal que sa cécité, soutient depuis des mois qu’un coup de main russe en Ukraine est absolument impossible.

Toute voix discordante sur ce sujet a été systématiquement disqualifiée dans le landerneau.

Face à un tel « consensus des analystes », qui rappelle les gloses des analystes financiers enthousiastes avant un krach boursier, il a été difficile de dire ce qui semblait évident, à savoir que la Russie a depuis plusieurs mois les meilleures raisons du monde d’en découdre ouvertement avec l’Occident.

Pourquoi les « géo-politiciens » se sont trompé

Les « géo-politiciens » forment une petite caste hautaine, comme on en connaît tant dans d’autres domaines : les économistes, les juristes, les médecins de plateaux, etc. Ils partent du principe qu’ils sont les seuls à maîtriser les problèmes et qu’ils sont détenteurs du savoir universel.

Comme cette coterie est surtout composée de fonctionnaires (enseignants, rédacteurs du Quai d’Orsay, etc.), ils conçoivent le monde à l’image de l’administration qu’ils connaissent : vieillote, lente à réagir, indécise.

Ils n’ont donc rien compris à la fulgurance que la maîtrise des armes hypersoniques ouvre dans le bouleversement stratégique. Dans leur esprit, le rapport de force international n’évolue pas plus vite qu’une procédure administrative.

Grave erreur !

La révolution stratégique du missile hypersonique

Depuis les années 50, la paix entre l’Est et l’Ouest tient à une expression bien connue : l’équilibre par la terreur, c’est-à-dire la dissuasion nucléaire.

Dès lors que l’URSS d’abord, la Russie ensuite, disposait des mêmes technologies que les Etats-Unis, technologies permettant d’annihiler l’autre, aucune des deux parties n’avait intérêt à déclarer une guerre frontale.

Contrairement aux élucubrations de Macron et de sa caste incompétente, la paix en Europe n’a pas été maintenue grâce à l’Union Européenne, mais grâce à la dissuasion nucléaire.

Or, il se trouve qu’une révolution technologique modifie en profondeur, depuis quelques mois, l’équilibre des forces et la doctrine de la dissuasion nucléaire : l’invention des missiles hypersoniques. Ces missiles ultra-rapides, qui peuvent porter des têtes nucléaires, peuvent mettre en échec tous les parapluies nucléaires existants.

Il se trouve aussi que deux pays ont acquis la maîtrise de cet armement : la Russie, et, partiellement, la Chine. Les Etats-Unis devraient rapidement (et c’est bien le problème) recoller au peloton de tête.

L’avantage stratégique éphémère de Poutine

Récapitulons : pendant quelques mois, l’armée russe dispose d’un avantage inédit, qui fait d’elle la force la plus destructrice du monde. Cette supériorité systémique, qui pourrait disparaître en 2023, se mesure essentiellement en cas de conflit nucléaire.

Concrètement, en cas de recours à des armes nucléaires de destruction massive, la Russie pourrait écraser les Etats-Unis sans subir de dommage équivalent.

Bien entendu, le géo-politicien moyen, pour qui le monde est bâti comme une université française, c’est-à-dire sclérosée et incapable d’agir, disserte volontiers sur cet avantage stratégique temporaire de la Russie sans imaginer les conséquences qu’un homme d’action peut en tirer : à savoir que c’est le moment où jamais de prendre ses bénéfices et de ne surtout pas se poser de question morale.

L’opération qui se déroule en Ukraine le démontre.

Malgré cette évidence, nous entendons depuis des semaines tant de voix « expertes » nous garantir que la Russie n’a surtout pas intérêt à… faire ce qu’elle fait en ce moment, c’est-à-dire envoyer 150.000 hommes aguerris prendre Kiev pour y (re)planter le drapeau russe.

L’évidente stratégie de Poutine

Ce qui se passe en Ukraine est un jeu d’enfant à comprendre.

Après la chute du mur de Berlin, en 1989, l’URSS a dû manger son chapeau. 30 ans plus tard, et un sacré démantèlement subi, elle est de retour avec une vraie capacité militaire à dominer les Etats-Unis en cas de confrontation.

Que feriez-vous à la place de Poutine, sachant que votre avantage ne durera pas ? Vous reprenez votre bien, et vous en profiter pour mettre les Etats-Unis à genoux.

Idéalement, vous poussez votre avantage pour tirer le maximum de bénéfices de la situation : vous envahissez toute l’Ukraine, au besoin vous asticotez ses voisins, la Pologne, la Roumanie, par exemple, pour tester la capacité de réaction de l’OTAN.

Et vous attendez patiemment que le ton monte car vous savez, qu’en bout de course, vous écraserez votre adversaire.

Le jeu beaucoup trop dangereux de l’Occident

Sans surprise, aux premières menaces sur l’Ukraine, les Occidentaux ont commencé un jeu de moulinets dans les airs, qui a débouché sur du vide. Avant même que les chars russes n’entrent dans le Donbass, Biden et l’UE avaient expliqué que leur réaction n’irait pas au-delà de sanctions économiques.

Face à une telle inertie, envahir l’Ukraine est d’une évidence biblique. Même sans tenir compte de la supériorité de l’armement russe, le rapport de force parle tout seul : Poutine a rassemblé 150.000 soldats d’active épaulés par 1.200 chars de combat, et des centaines d’avions de combat. La flotte ukrainienne se limite à 125 avions.

Si l’invasion de l’Ukraine ne se fera pas sans dégât pour l’armée russe, la victoire finale promet d’être écrasante.

En contrepartie, l’Occident a la tentation de ne réagir que par des sanctions économiques, comme l’exclusion de la Russie hors de la zone Swift, ce qui romprait le commerce international avec le pays.

Cette stratégie d’étouffement économique est le vrai poison du chaos, car il ne peut que pousser la Russie à se faire justice elle-même en la contraignant à prendre ce qu’on ne lui vend plus.

La Chine et Taiwan

Un autre pays dispose de l’avantage stratégique temporaire du missile hypersonique sur les Etats-Unis : la Chine.

On notera, comme l’avait pressenti la couverture de The Economist, que la stratégie de Biden a consisté à pousser la Russie dans le « camp » de la Chine.

En réalité, depuis le début de la pandémie de coronavirus, la stratégie américaine vise à passer d’un Yalta avec la Russie à un Yalta avec la Chine, qui aurait une autorité de fait sur la Russie.

Dans ce cadre général, rien n’exclut que la Chine se laisse inspirer par la Russie, en menant l’opération suprême de reconstruction de son unité territoriale : l’invasion de Taïwan. Ce coup serait assez logique si l’on interprète la période que nous visons comme une confrontation globale entre le monde occidental et le reste.

Les humiliations issues de la seconde guerre mondiale puis de la chute du Mur sont en train d’être lavées.

Le risque du parachute en torche

Résumons. D’un côté, la Russie et la Chine, des puissances militaires dominantes qui ont une revanche à prendre sur des humiliations sévères. De l’autre, un ordre occidental en pleine déconfiture, notamment sous le fait de l’idéologie mondialiste.

En Occident, personne ne veut mourir pour Kiev, ni pour Taïwan. Mais tout le monde est (partiellement) d’accord pour que la Russie soit exclue du commerce international (à condition que le gaz continue à arriver car il fait froid en hiver). En revanche, pour la Chine, compte tenu de notre état de dépendance vis-à-vis de l’industrie locale, c’est plus compliqué.

Toute notre difficulté est de comprendre la folie qui agite notre élite dirigeante. Son intention est-elle de garantir une vie harmonieuse dans les pays qu’elle dirige, ou bien consiste-t-elle à exécuter un plan absurde que j’appelle l’agenda du chaos, consistant à provoquer le désordre pour justifier la tyrannie ?

La question est ouverte et, en réalité, on peut craindre le pire, si l’on en juge par ce qu’on a vu lors de la crise du COVID.

Une page d’histoire se tourne

Dans tous les cas, nous pouvons diagnostiquer la traversée d’une étrange période, historique, rare, où des puissances s’apprêtent à tourner une page de l’histoire et à venger leur humiliation séculaire.

Cette période commence probablement par un immense malentendu.

Du côté occidental, le Deep State américain semble convaincu qu’il pourra contenir l’axe sino-russe absurdement constitué ou fomenté par l’Occident à un espace qu’il contrôlera.

Du côté sino-russe, l’ambition est probablement d’une nature différente : prendre ses revanches, récupérer ses frontières naturelles, étendre sa domination.

Le Deep State américain, qui est à la manoeuvre tant sur le COVID que sur l’affaire russe, est-il capable de comprendre qu’il peut se faire « rouler » dans la farine par ses adversaires qu’il imagine être des partenaires ?

C’est là que nous avons un problème. Dont l’hybris Mc Kinsey, ajoutons-le.


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