Guerre d’Ukraine – Jour 43 – En attendant la bataille du Donbass.

Guerre d’Ukraine – Jour 43 – En attendant la bataille du Donbass.


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Chronique de la destruction consentie de l'Europe. - Depuis trente ans, les Etats-Unis n'ont qu'une obsession sur notre continent: empêcher l'émergence de cette "Europe européenne", que le Général de Gaulle appelait de ses voeux, fondée sur une sécurité qui devait aller "de l'Atlantique à l'Oural". La guerre d'Ukraine est à la fois le sommet de la capacité de division américaine et le moment d'un potentiel retournement. Nous assistons non seulement à une révolution militaire russe (grâce aux armes hypersoniques) mais aussi à l'émergence d'un monde multipolaire dont le centre de gravité sera en Eurasie, au coeur du triangle constitué par la Russie, l'Inde et la Chine. La France a un énorme atout - elle est à la fois européenne et présente sur tous les océans du monde. Nous aurions toutes les raisons de jouer un rôle majeur dans le nouvel équilibre des puissances. Mais avant cela, il nous faut d'abord analyser et comprendre ce qui se passe sous nos yeux: le déclin inéluctable de la puissance américaine du fait de la dédollarisation du monde; l'auto-destruction de l'Union Européenne qui pousse les sanctions contre la Russie sur un mode "plus américain que les Américains"; le déclin de la puissance allemande qui a oublié la vieille sagesse de Bismarck, Willy Brandt et Gerhard Schröder - l'Europe va mal quand l'Allemagne et la Russie ne s'entendent pas ; mais aussi le réveil politique de l'Inde qui tient à distance le monde anglo-saxon; la remise en selle, malgré le COVID-19, que cela nous plaise ou non, de la Chine néo-léniniste; et, bien entendu, la résistance de la Russie aux sanctions. C'est à condition de comprendre le monde qui vient que la France saura y trouver sa place.

La campagne d’Ukraine

+La nouvelle du retrait de l’armée russe de Kiev a pu donner une fausse impression: l’armée russe, comme le montre la carte ci-dessus, garde des positions desquelles ils peuvent revenir vers Kiev à tout moment.

+ L’armée russe effectue des tirs balistiques de précision sur l’ouest de l’Ukraine mais aussi sur le futur champ de bataille du Donbass  pour préparer l’offensive.  

+ La préparation de l’encerclement de l’armée ukrainienne au Donbass se poursuit. Avec un futur mouvement enveloppant à l’ouest et une attaque massive d’artillerie à l’est. 

+ Un petit chaudron dans le grand chaudron: autour de Severodonetsk. 

+ A Marioupol, les combats continuent autour du site industriel et de l’usine.  

+Contrairement à ce qui a été annoncé par les Ukrainiens, l’armée russe ne recule pas dans la région de Kherson ou celle de Zaporojie. Au contraire, une administration civile s’y met en place et le rouble est progressivement introduit. 

+ Le maire de Kharkov a appelé les habitants à ne pas quitter la ville: pour en faire un nouveau Marioupol où l’utilisation des civils comme « boucliers humains »  a ralenti l’avancée des troupes russes? De même, les gens se pressent pour sortir de Kramatorsk, qui va être au coeur des prochains combats mais sont ralentis par les autorités. 

+ A Kherson on entend parler de plus en plus fréquemment de devenir une république autonome comme Donetsk et Lougasnk. 

+ Les Ukrainiens semblent ne pas vouloir véritablement négocier. Sergueï Lavrov a déclaré que la partie ukrainienne avait réécrit le document d’Istanbul : » Ils ont supprimé la clause sur la non-prolifération des garanties de sécurité pour la Crimée et le Donbass, ainsi que le consentement obligatoire de la Russie pour mener des exercices militaires avec la participation de troupes étrangères….

« Dans le document d’Istanbul, les Ukrainiens ont clairement indiqué que les futures garanties de sécurité de l’Ukraine ne s’appliquent pas à la Crimée et à Sébastopol. Dans le projet d’hier, cette déclaration claire est absente. Le document stipulait explicitement que dans le contexte du statut neutre, non aligné et non nucléaire de l’Ukraine, tout exercice militaire impliquant des contingents étrangers n’est réalisé qu’avec le consentement de tous les États garants, y compris la Russie. Dans le projet d’accord reçu hier, cette disposition sans ambiguïté a également été remplacée« 

Les ressorts de la propagande kiévienne

+ Hier on pouvait penser que l’hystérie sur Butcha se calmait. le New York Times mettait en avant une vidéo montrant des crimes commis par des soldats ukrainiens.  Mais une couche a été rajoutée aujourd’hui. Par exemple, Le Figaro publie un article qui est un simple copier/coller d’une propagande dont la signature est immanquablement « kiévienne »: l’argumentation consistant à insister sur le caractère « asiatique » des troupes russe présumées coupables du massacre est une des scies de la propagande du gouvernement ukrainien. On ajoutera que c’est sorti tout droit des argumentaires de la Seconde Guerre mondiale, lorsque le Reich appelait à lutter contre l’Armée Rouge, expression de l’Asie prête à déferler sur la civilisation. 

+ Cependant, à la propagande d’inspiration clairement bandériste, vient se superposer une argumentation typiquement occidentale consistant à plaquer la mémoire de la Shoah sur les événements.  On lira de ce point de vue la courageuse analyse d’Yves Daoudal sur son blog: 

« Le « conseil municipal de Marioupol » (?) alerte : après le « génocide » de Boutcha, les Russes « déploient » désormais à Marioupol des « crématoriums mobiles », pour « effacer les traces de leurs crimes ». Et les habitants qui sont témoins de ces horreurs sont « rassemblés » dans des camps russes.

Selon le maire de Marioupol, ce sont des « dizaines de milliers » d’habitants qui peuvent avoir déjà été victimes des crématoriums ambulants. (Il y a quelques jours il disait que des « dizaines de milliers » d’habitants avaient été « déportés » dans des camps russes.)

Sur les réseaux sociaux, en pleine ébullition, la conclusion va de soi : « c’est Auschwitz ».

On arrive sans doute au bout du délire. Parce que, après les mots « génocide » et « Auschwitz » je ne vois pas ce qu’on peut trouver.

C’est toujours la même image qu’on nous montre, sans jamais dire où et quand elle a été prise. Il faudra quand même nous expliquer comment ce truc-là qui vient d’arriver à Marioupol a déjà pu brûler des dizaines de corps... »

Comme nous le disions hier, un nouveau maire a été désigné à Marioupol et ce genre de discours va cesser. Néanmoins il ne faudra pas oublier cette affreuse superposition d’un discours clairement structuré comme le discours des années 1941-1945 et d’un discours mémoriel moderne, le second étant là pour camoufler le premier. 

+ Au moment où je finis cette chronique du jour je constate que le Figaro donne un grand coup de balancier en montrant les vidéos sur les exactions des soldats ukrainiens. 

+ En attendant, il y a plus de sérieux chez un Yves Daoudal, qui a trouvé d’où vient le camion sur la photo ci-dessus: 

« La photo du crématoire mobile qui réduit en cendre des dizaines de milliers d’habitants de Marioupol, selon le maire de la ville (les témoins étant envoyés au goulag), qui a fait le tour du monde des télévisions et des journaux comme preuve de l’horreur absolue (Marioupol = Auschwitz), est tirée d’une publicité, datant de 2013, pour ce camion incinérateur fabriqué par l’entreprise de Saint-Pétersbourg Turmalin Zao…Cela explique pourquoi c’est toujours la même.Ils ne reculent devant aucune imposture… Mais ça devient difficile avec les moyens modernes de vérification…« 

Dans les semaines qui viennent, il va devenir indispensable de garder un sang froid total. En effet, face à l’inévitable défaite militaire ukrainienne, on peut imaginer une nouvelle poussée d’emballement mimétique violent. 

Le conflit géopolitique mondial

+ Les Etats-Unis ont fait savoir qu’il quittaient les négociations avec les Russes sur la cyberdéfense. 

+ La Finlande devrait entrer dans l’OTAN en mai prochain. 

+ Le hashtag #NotInMyName est beaucoup utilisé sur les réseaux sociaux en Italie pour dénoncer la politique anti-russe de Draghi. 

+Lorsque Zelensky s’est adressé au Parlement grec il était accompagné de deux membres du btraillon azov. Des députés ont quitté l’hémicycle. 

+ La Chine a commencé à payer aux Russes du pétrole et du gaz en yuans. 

+ Le rouble ne cesse de se renforcer face au dollar. (voir l’illustration ci-dessus)

+Nous citons souvent M.K. Bhadrakumar. Un autre analyste perspicace est le journaliste Pepe Escobar, dont nous recommandons la lecture. Un autre esprit libre. Il vaut la peine de reproduire un long extrait de son dernier article: 

« Le Valdai Club (…) a mené un débat d’experts essentiel sur ce que nous (…) avons défini comme Rublegas – le véritable changement de jeu géoéconomique au cœur de l’ère post-pétrodollars. Alexander Losev, membre du Conseil russe pour la politique étrangère et de défense, a présenté les grandes lignes de ce projet. Mais c’est à Alexey Gromov, directeur en chef de l’énergie à l’Institut de l’énergie et des finances, qu’il revient de présenter les détails cruciaux.

Jusqu’à présent, la Russie a vendu 155 milliards de mètres cubes de gaz à l’Europe chaque année. L’UE promet rhétoriquement de s’en débarrasser d’ici 2027, et de réduire l’approvisionnement de 100 milliards de mètres cubes d’ici fin 2022. M. Gromov a demandé « comment », et a fait remarquer qu’ « aucun expert n’a de réponse ». La majeure partie du gaz naturel russe est acheminée par gazoducs. On ne peut pas simplement le remplacer par du gaz naturel liquéfié (GNL) ».

La réponse européenne, risible, a été de « commencer à économiser », comme dans « se préparer à être moins bien loti » et « réduire la température dans les foyers. » Gromov a fait remarquer qu’en Russie, « 22 à 25 degrés en hiver est la norme. L’Europe fait la promotion d’une température de 16 degrés comme étant ‘saine’, et du port de pulls la nuit. »

L’UE ne pourra pas obtenir le gaz dont elle a besoin auprès de la Norvège ou de l’Algérie (qui privilégie la consommation intérieure). L’Azerbaïdjan serait en mesure de fournir au mieux 10 milliards de mètres cubes par an, mais « cela prendra 2 ou 3 ans » pour se concrétiser.

M. Gromov a souligné qu' »il n’y a pas d’excédent sur le marché aujourd’hui pour le GNL des États-Unis et du Qatar », et que les prix pour les clients asiatiques sont toujours plus élevés. L’essentiel est que « d’ici à la fin de 2022, l’Europe ne sera pas en mesure de réduire de manière significative » ce qu’elle achète à la Russie : « elle pourrait réduire de 50 milliards de mètres cubes, au maximum ». Et les prix sur le marché spot seront plus élevés – au moins 1 300 dollars par mètre cube.

Une évolution importante est que « la Russie a déjà modifié les chaînes logistiques d’approvisionnement vers l’Asie ». Cela vaut aussi bien pour le gaz que pour le pétrole : « Vous pouvez imposer des sanctions s’il y a un excédent sur le marché. Maintenant, il y a une pénurie d’au moins 1,5 million de barils de pétrole par jour. Nous allons envoyer nos approvisionnements en Asie – avec un rabais. » En l’état actuel des choses, l’Asie paie déjà une prime, de 3 à 5 dollars de plus par baril de pétrole.

Au sujet des expéditions de pétrole, Gromov a également commenté la question clé des assurances : « Les primes d’assurance sont plus élevées. Avant l’Ukraine, tout était basé sur le système Free on Board (FOB). Aujourd’hui, les acheteurs disent ‘nous ne voulons pas prendre le risque d’amener votre cargaison dans nos ports’. Ils appliquent donc le système Cost, Insurance and Freight (CIF), où le vendeur doit assurer et transporter la cargaison. Cela a bien sûr un impact sur les revenus ».

Une question absolument essentielle pour la Russie est de savoir comment faire la transition vers la Chine, son principal client en matière de gaz. Tout tourne autour du Power of Siberia 2, un nouveau gazoduc de 2 600 km qui part des champs gaziers russes de Bovanenkovo et Kharasavey à Yamal, dans le nord-ouest de la Sibérie – et qui n’atteindra sa pleine capacité qu’en 2024. En outre, il faut d’abord construire l’interconnexion à travers la Mongolie – « il nous faut trois ans pour construire ce gazoduc » – de sorte que tout ne sera en place que vers 2025.

Quant au gazoduc de Yamal, « la plus grande partie du gaz va en Asie. Si les Européens n’en achètent plus, nous pourrons le réorienter. » Et puis il y a le projet Arctic LNG 2 – qui est encore plus grand que Yamal : « la première phase devrait être terminée bientôt, elle est prête à 80 %. » Un problème supplémentaire pourrait être posé par les « non-amis » russes en Asie : le Japon et la Corée du Sud. Les infrastructures de GNL produites en Russie dépendent toujours de technologies étrangères.

C’est ce qui amène Gromov à noter que « le modèle d’économie basé sur la mobilisation n’est pas très bon. » Mais c’est ce à quoi la Russie doit faire face, du moins à court et moyen terme.

Les points positifs sont que le nouveau paradigme permettra « une plus grande coopération au sein des BRICS (les économies émergentes du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud, qui se réunissent chaque année depuis 2009) », l’expansion du corridor de transport international Nord-Sud (INSTC) et une plus grande interaction et intégration avec « le Pakistan, l’Inde, l’Afghanistan et l’Iran. »

En ce qui concerne l’Iran et la Russie, des échanges en mer Caspienne sont déjà en cours, car l’Iran produit plus qu’il n’en a besoin et est prêt à accroître sa coopération avec la Russie dans le cadre de leur partenariat stratégique renforcé« 


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