25 novembre 2020

Le courrier des stratèges

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Le Great Reset ou le triomphe de la technostructure mondialisée

Nous abordons aujourd’hui notre troisième chapitre consacré au Great Reset promu par le Forum de Davos. Aujourd’hui, nous traitons particulièrement du Macro Reset, dans lequel les concepteurs de cette opération mondialisée affirment que les gouvernements de demain devront se plier à une triple contrainte : interdépendance, rapidité, complexité. Ce jargon, une fois gratté, livre quelques surprises sur la fin programmée de la démocratie.

Assez curieusement si on ne prend pas le temps de lire entre ces lignes, le Great Reset s’ouvre par un chapitre un peu théorique intitulé “Conceptual framework” (architecture conceptuelle, pourrait-on traduire), qui affirme de façon assez pompeuse que “trois forces séculaires dominantes façonnent notre monde”. Ces trois forces sont l’interdépendance, la rapidité et la complexité. Le livre prend soin de détailler l’impact de chacune de ces forces, et de montrer comment la pandémie de coronavirus en a montré l’importance.  

Quoi de plus anodin, en apparence, que ces digressions abstraites qui pourraient presque passer pour des moments de prospective philosophique ? En vérité, les idées qui y sont exposées n’ont rien de très novateur, et peuvent être dites d’à peu près toutes les sociétés humaines. Car même dans les tribus papous ou amazoniennes, la société repose sur une interdépendance entre chaque membre, sur le besoin de prendre des décisions rapides pour faire face aux dangers, et sur une complexité de décisions à prendre dans un monde à de nombreux égards plus hostile que le nôtre. Lorsque Schwab et Malleret prétendent que ces trois valeurs façonnent le monde nouveau, ils montrent moins leur compréhension d’aujourd’hui que leur incompréhension du monde de toujours et de ce qui fait une société humaine depuis des dizaines de milliers d’années.  

On peut toutefois se demander dans quelle mesure ces allures prophétiques qui servent à énoncer des évidences et des banalités dans un jargon de consultant pour grande entreprise n’est pas une manipulation des esprits simples. On fait croire que décider et gouverner dans le monde de demain sera un exercice radicalement différent du gouvernement dans le monde d’hier, comme si Vercingétorix n’avait pas dû, en son temps, agir vite et bien avec des tas d’interlocuteurs pour remporter la bataille de Gergovie, et comme si Moïse lui-même n’avait dû affronter un monde complexe et interdépendant, exigeant de nombreuses connaissances différentes à mobiliser très rapidement pour pouvoir traverser la Mer Rouge avant qu’elle ne se referme. Et ce faisant, en oubliant que l’interdépendance est la caractéristique de n’importe quel groupe animal, en faisant mine d’y voir une nouveauté, on persuade tout le monde que le régime politique d’hier n’est plus possible dans le monde de demain.  

 

Schwab, Malleret et la marche vers la technocratie 

Dans la pratique, l’exercice jargonnant sur les trois piliers du gouvernement de demain fonctionne de façon assez simple. Il instille l’idée que le monde est de plus en plus compliqué, exigeant des savoirs toujours plus larges et toujours plus interdisciplinaires. Comme nous entrons dans une ère de turbulence, il exige des décisions rapides pour répondre aux défis urgents qui nous pressent. Pour ceux qui n’auraient pas compris la rhétorique schwabienne, il s’agit ici d’expliquer ce que les Français comprennent assez facilement : un monde où les pandémies guettent n’autorise plus le processus démocratique, avec ses processus de décision longs, dilués entre des millions de citoyens qui ne savent rien.  

Désormais, il faut adopter un gouvernement capable de répondre aux défis. Et ce gouvernement doit être rapide, équipé pour des décisions complexes, prises en recueillant l’avis de ceux qui s’y connaissent. Bref, il faut redonner le pouvoir à une aristocratie, à la caste des meilleurs, qui sera chargée d’assurer la survie de la société humaine malgré l’avis des gros bourrins qui la composent. Telle est l’intention cachée dans la construction conceptuelle qui fonde de façon pour ainsi dire sibylline le Great Reset. En réalité, on se gorge de mots techniques, mais on a un seul motif en tête : arrêtons de discuter et laissons les meilleurs décider pour le groupe.  

Il faut donc ici bien déchiffrer le sens de cette ouverture curieuse du livre The Great Reset sur cette phénoménologie de l’interdépendance. Si elle paraît stratosphérique, aseptisée, elle est la plus directement dangereuse d’un point de vue démocratique. Elle laisse penser que la démocratie est un sport de riches ou de décadents, où chacun agit pour soi, dans la lenteur et le simplisme. En période difficile, il faut au contraire des gens solidaires, agiles et intelligents. C’est-à-dire une élite.  

Si l’on admet ici l’hypothèse que le principe universel du monde orwellien dans lequel nous rentrons désormais à pas de géants repose sur la subversion des mots, alors on reconnaîtra à Schwab et Malleret un certain talent dans la maîtrise de ce principe. Il faut comprendre que l’interdépendance dont ils parlent, c’est en fait le repli sur soi des élites. Il faut comprendre que la rapidité rime avec suppression des instances démocratiques qui font perdre du temps. Et il faut comprendre que la complexité du monde est mise en avant pour exclure des cercles de décision tous ces citoyens imbéciles qui se croient capables de parler de tout sans jamais rien y comprendre.  

Bref, le monde qui nous est promis et décrit vise à légitimer une captation du pouvoir par une minorité élitiste au nom de lois abstraites qui s’imposeraient désormais aux sociétés humaines.  

 

Le mythe de la démocratie incapable 

Cette conviction selon laquelle la démocratie serait un système obsolète qui donne voix au chapitre à des idiots et qui est incapable de décider correctement et dans des temps satisfaisants est très répandue dans les élites qui fréquentent Davos. Elle n’est jamais clairement dite, mais il faut sans doute ici, pour en montrer le subterfuge, prendre le temps de la dévoiler. C’est un travail essentiel, car on verra dans les chapitres qui suivent comment les élites mondialisées se sont converties à l’autoritarisme chinois.  

Rappelons ici que, en 2016, Schwab avait invité Xi Jinping au Forum de Davos où il avait dressé l’éloge du multilatéralisme (là encore, une idée à retenir : l’attachement au multilatéralisme est de moins en moins compatible avec la souveraineté des peuples). Deux ans plus tard, suscitant les foudres de George Soros, Schwab avait reçu la médaille chinoise de l’amitié. Ces points anecdotiques prennent tout leur sens quand on songe à la gestion du confinement. Combien de fois n’avons-nous pas entendu, au printemps, des journalistes répéter en boucle la petite musique du : “Ah, mon bon Monsieur, un régime autoritaire comme celui de la Chine est mieux équipé pour gérer une pandémie qu’une démocratie comme la nôtre !” 

Ces petites phrases distillées consciencieusement sont ce qu’on appelle des bruits de longue traine : elles n’ont que peu d’effet immédiat sur le citoyen moyen qui ne sort pas immédiatement dans la rue pour réclamer la suppression du multipartisme ou pour demander l’asile politique à la Chine. En revanche, la phrase se grave peu à peu dans les esprits comme une musique populaire, et finit, par résonnance, jusqu’à tôt ou faire mouche lorsqu’il s’agit de justifier des mesures autoritaires inimaginables jusque-là. Tout l’art consiste à faire croire que cette idée est apparue avec la pandémie de coronavirus et qu’elle se justifie par de purs motifs sanitaires.  

Dans les faits, cela fait bien longtemps que les élites occidentales aiment la démocratie si et seulement si elle sert leurs intérêts, et qu’ils la conspuent, la transgressent ou la violentent à coup de flashs totalitaires dès lors qu’elle les menace. On l’a vu avec la victoire du “non” au referendum de 2005, que Sarkozy a finalement contourné en s’appuyant sur le parlement. Mais dès le passage de Jean-Marie Le Pen au second tour des présidentielles en 2002, le divorce entre les élites et la démocratie était plié en France. Cette expérience vaut pour de nombreux pays européens, à des degrés divers. La haine qui s’est abattue sur le suffrage universel en Grande-Bretagne après le vote sur le Brexit l’a montré. On ne dira pas mieux de ce qui s’est passé aux Etats-Unis après la victoire de Donald Trump qui a scandalisé les élites.  

Depuis plusieurs années, nos élites ne manquent donc pas une occasion de chanter leur amour pour la démocratie, et de couvrir leur chant par des mises en garde sur les dangers du “populisme”, du “repli sur soi nationaliste”, des “Gaulois réfractaires”. La démocratie, c’est bien, à condition d’être pratiquée entre gens de bonne compagnie.  

 

L’interdépendance ou la fin de l’Etat-nation 

Plutôt que de parler de peuple ou de citoyens, le Forum de Davos préfère donc parler d’”interdépendance”. Un vieux mythe républicain prétendait que nous devions avoir des délibérations démocratiques, c’est-à-dire des débats transparents et rationnels où les arguments s’échangeaient de façon dialectique pour aboutir à une réalité. Dans le sabir de Davos, la démocratie est reléguée aux oubliettes du château et cède la place à l’interdépendance, “interdependence”, en anglais (certains philosophes auraient traduit par intersubjectivité).  

Schwab et Malleret prennent soin de décoder leur propre jargon. Selon eux, l’interdépendance peut être définie comme la “dynamique d’une dépendance réciproque entre les éléments qui composent un système”3. Là encore, ce langage abstrait peut paraître rassurant, mais à un moment où la presse fleurit d’expressions comme “faire peuple”, “faire République”, “faire société”, il faut déchiffrer ce que nous disent sur ce sujet les fondateurs de Davos.  

Pour bien expliquer leur pensée, Schwab et Malleret reprennent la citation du vieil ambassadeur de Singapour Kishore Mahbubani : “Les 7 milliards d’humains qui habitent la planète terre ne vivent plus dans une centaine de bateaux différents. Ils vivent tous dans les 193 cabines séparées d’un même bateau”4. Autrement dit, notre petite planète n’a plus de place pour les vieux Etats nations qui en ont fait l’histoire. Elle est un seul et même peuple, répartis dans des pays différents qui forment un tout : le “système” humain.  

Bien entendu, le Great Reset empile les lieux communs, et tout spécialement les néologismes hi-tech pour dissimuler cette conviction simple que les nations n’ont plus de sens et qu’il faut désormais regrouper l’espèce humaine dans une seule gouvernance, dans un seul ensemble organisé comme un système, c’est-à-dire à partir d’un principe commun. Ce principe renvoie la nation au vestiaire, au nom de l’”hyper-connecté”, du “concaténé”, de la “connectivité” et autres barbarismes qui cherchent à dissimuler une affirmation grossière sous des termes techniques supposés la rendre intelligente.  

En creux, on lira le nouveau paradigme sociétal dans cette phrase du livre : “L’interdépendance a un important effet conceptuel : elle invalide la “pensée en silo””5. Et le premier silo est bien celui de la nation, même s’il ne doit pas faire oublier le second silo, celui des disciplines scientifiques dont le séquençage n’a plus de sens. Désormais, nous sommes tous interdépendants, nous faisons tous partie du même système, et plus rien ne doit nous isoler les uns des autres. À commencer par ces vieilles idées de nation qui n’ont plus de sens.  

 

Rapidité contre démocratie 

Point n°1, donc : l’Etat-nation n’a plus de sens. Place à la gouvernance mondiale.  

Point n°2 : il existe désormais une dictature de l’urgence, qui est apparue clairement lors de la pandémie (et c’est en quoi, pour les concepteurs du Great Reset, la pandémie constitue un révélateur et un accélérateur des changements collectifs dont nous avons besoin). Face aux malheurs du temps, on n’a plus le temps de discuter.  

On notera avec sympathie que sur ce point Schwab et Malleret se montrent prudents et moins affirmatifs que sur l’interdépendance ou la complexité. Ils ménagent les susceptibilités, conscients du caractère très sensible de leurs affirmations. Mais ils concluent cet intertitre par une phrase qui en dit long, en creux, sur leurs intentions : “Une autre conséquence importante et durable de la rapidité est que les décideurs disposent de plus d’information et d’analyses qu’avant, mais de moins de temps pour décider.6” On devine ici que les auteurs posent un jalon dont ils tireront les conséquences plus loin dans leur ouvrage : le processus démocratique habituel n’est plus compatible, par sa longueur, avec les besoins du temps. Désormais, il faut agir sans attendre. C’est l’urgence sanitaire… 

Il ne faut surtout pas sous-estimer ce point, et il est sain de se souvenir des remarques régulières, par exemple dans la start-up nation de Macron, sur la lenteur du processus démocratique. Redisons-le, si l’analyse de Schwab était réellement née avec la pandémie, on comprendrait la fausse naïveté avec laquelle il souligne que les décideurs n’ont plus le temps de débattre avant de décider. Mais cette idée que la démocratie serait trop lente pour être efficace était devenue un lieu commun dans les élites avant même l’arrivée du coronavirus.  

Pour reprendre le seul exemple d’Emmanuel Macron, n’oublions pas qu’il a proposé de supprimer des dizaines de sièges de députés notamment parce que l’excès de débats nuit, dans sa vision du monde, à l’efficacité de la démocratie. Plus discrètement, l’agrandissement des circonscriptions électorales qu’induit la diminution du nombre de députés permet en même temps de dissoudre le lien entre le député et ses électeurs. Ceci nourrit la théorie d’un système unique où le caractère national ou local des institutions n’a plus de sens.  

On mesure combien la pensée d’un Emmanuel Macron est proche des présupposés de Davos et du Great Reset… 

 

Le Great Reset et le triomphe d’une nouvelle élite 

Ces analyses abstraites sur l’interdépendance et la rapidité préparent bien entendu le terrain à la donnée fondamentale que nous attendions tous sans impatience : le monde est devenu trop complexe pour être conduit par des élus généralistes désignés par le peuple. La phrase glissée autour d’un exemple :  “la maîtrise de la pandémie de coronavirus nécessitera un réseau de surveillance globale capable d’identifier de nouveaux foyers dès leur apparition, des laboratoires éparpillés dans le monde qui peuvent analyser rapidement de nouvelles souches virales et développer des traitements efficaces, de larges infrastructures d’informations pour que les communautés puissent se préparer et réagir efficacement, des mécanismes politiques adaptés et coordonnés pour appliquer efficacement les décisions lorsqu’elles sont prises, etc.”7 

Cette phrase résume assez bien l’horizon vers lequel Davos souhaite nous emmener. Il ne s’agira plus de gouverner démocratiquement des sociétés, mais de lutter efficacement contre des virus. Les élites mondiales peuvent ici et pourront se féliciter d’avoir sous la main autant de menaces bénies qui justifient la fin du partage du pouvoir avec le peuple, et autorisent leur prise de contrôle sur les sociétés au nom de leur efficacité supérieure (bien connue s’agissant de l’énarchie française) en matière d’organisation collective. Pour mener à bien cette mission sanitaire, qui constituera le point central des organisations sociales, Schwab et Malleret ont déjà leur idée du sujet : il faut des mécanismes politiques “adaptés”, et la suite de leur livre détaillera le sens de ce mot, et “coordonnés”, ce qui ouvre une large porte au multilatéralisme et conforte la mort de l’Etat-nation.  

Surtout, l’objet de la politique sera de bâtir un grand réseau de surveillance globale, extrêmement réactif. Décidément, la pensée de Schwab semble très inspirée par la Chine. Surveiller un monde de plus en plus complexe, et garantir l’efficacité des décisions prises de façon quasi-immédiate, telle est le “macro reset” que propose le forum de Davos. Les chapitres suivants montreront combien ce projet est marqué par une logique de surveillance des populations, et par une logique de contrôle des décisions, beaucoup plus que par une logique de liberté des populations.  

Just to provide a broad and oversimplified example, the containment of the coronavirus pandemic will necessitate a global surveillance network capable of identifying new outbreaks as soon as they arise, laboratories in multiple locations around the world that can rapidly analyse new viral strains and develop effective treatments, large IT infrastructures so that communities can prepare and react effectively, appropriate and coordinated policy mechanisms to efficiently implement the decisions once they are made, and so on.

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