[PAYANT] – Viktor Orban et le Fidesz: enquête au coeur d’une droite qui gagne les élections (I)

[Les droites de Husson n°48] Il faut laisser les élections législatives françaises suivre leur cours. Les partis de droite y vont divisés quand la gauche est largement réunie. Tout cela fait le jeu d'Emmanuel Macron. Après la déconvenue des présidentielles, la déroute des législatives permettra un retour au réel. Mais le bilan ne sera que le début du travail à accomplir. Pour commencer la construction d'une vision, d'une stratégie et d'un plan opérationnel pour gagner en 2027, quoi de plus intéressant que de nous tourner vers la Hongrie? Viktor Orban, le Premier Ministre hongrois vient de gagner les élections parlementaires de son pays pour la quatrième fois consécutive - pour la cinquième fois en tout. Remarquable succès, qui est le fruit d'une stratégie complète, dont nous allons retracer les origines et voir d'abord en quoi elle consiste; et ensuite ce qui pourrait être transposé dans le contexte français. Ce papier est le premier d'une série.

16 juin 1989: Le discours d’une vie….et la révélation d’un homme d’action

 

Le 16 juin 1989, une foule s’était rassemblée à Budapest. Plus précisément sur Hösök Tere, la Place des Héros (photo ci-dessus).

La place des Héros est la plus grande place publique de la ville. Le monument du millénaire a été érigé en 1896 pour célébrer le 1000e anniversaire de la Hongrie.La place et le monument sont dédiés à ceux qui ont perdu la vie en luttant pour l’indépendance du pays. À la base de la célèbre colonne (surmontée de l’archange Gabriel) se trouvent des statues représentant les fondateurs de la nation hongroise. 

Il n’était donc pas surprenant que les Hongrois qui voulaient participer à la cérémonie de réhabilitation d’Imre Nagy, le réformateur communiste de 1956, finalement arrêté par les Soviétiques –  et exécuté après un simulacre de procès deux ans plus tard. 

Ce qui surprit en revanche tout le monde, ce fut le discours que prononça un jeune homme de vingt-six ans, président d’un petit parti qui venait de se créer appeler Fidesz. Personne ne connaissait Viktor Orban. Mais comme la cérémonie d’hommage à Nagy était retransmise à la télévision, tout le pays entendit les mots suivants: 

Le texte complet du discours qui a accéléré la révolution hongroise de 1989

 

Malgré le fait que l’orateur lût son texte un peu rapidement et d’une voix monocorde, la traduction du discours vous fera comprendre pourquoi toute la Hongrie fut saisie: 

Mes chers concitoyens !

Depuis le début de l’occupation russe et de la dictature communiste, il y a 40 ans, le peuple hongrois a eu l’occasion, a eu le courage et la force nécessaires pour tenter d’atteindre les objectifs formulés en 1848 : l’indépendance nationale et la liberté politique. Aujourd’hui encore, nos objectifs n’ont pas changé, nous n’avons toujours pas renoncé à 48, tout comme nous n’avons pas renoncé à 56.

Les jeunes qui luttent aujourd’hui pour l’établissement d’une démocratie libérale en Hongrie s’inclinent devant le communiste Imre Nagy et ses associés pour deux raisons. Nous les honorons en tant qu’hommes d’État qui se sont identifiés à la volonté de la société hongroise et qui, pour ce faire, ont pu renoncer à leurs tabous communistes sacrés, à savoir le service inconditionnel de l’empire russe et la dictature du parti. Pour nous, ce sont des hommes d’État qui, même à l’ombre de la potence, ont refusé de se ranger aux côtés des assassins qui ont décimé la société, des hommes d’État qui, même au prix de leur vie, n’ont pas désavoué la nation qui les avait acceptés et leur avait accordé sa confiance. Nous avons appris de leur sort que la démocratie et le communisme sont inconciliables.

Nous savons bien que la majorité des victimes de la révolution et du châtiment étaient des jeunes de notre âge et de notre genre. Mais ce n’est pas seulement pour cette raison que nous sentons que le sixième cercueil est le nôtre. Jusqu’à aujourd’hui, 1956 a été la dernière chance pour notre nation de s’engager sur la voie du développement occidental et de créer la prospérité économique. La ruine qui pèse aujourd’hui sur nos épaules est la conséquence directe du fait qu’ils ont réprimé notre révolution dans le sang et nous ont contraints à retourner dans cette impasse asiatique dont nous essayons à nouveau de sortir.

C’est, en vérité, à ce moment-là que le Parti socialiste ouvrier hongrois nous a privés, nous les jeunes d’aujourd’hui, de notre avenir. C’est pour cette raison que ce n’est pas seulement le cadavre d’un jeune assassiné qui repose dans le sixième cercueil, mais aussi nos 20 prochaines années – ou qui sait combien – qui s’y trouvent.

Mes amis !

Nous, les jeunes, ne comprenons pas beaucoup de choses qui sont peut-être naturelles pour les générations plus âgées. Nous sommes incapables d’expliquer comment ceux qui, il n’y a pas si longtemps, faisaient partie du chœur qui vilipendait la révolution et son premier ministre, ont aujourd’hui réalisé de manière inattendue qu’ils étaient des partisans de la politique de réforme d’Imre Nagy. Nous ne comprenons pas non plus comment les dirigeants du parti et de l’État qui ont ordonné que l’on nous enseigne dans des manuels falsifiant la révolution se bousculent aujourd’hui pour poser la main sur ces cercueils comme un talisman chanceux.

Nous pensons que nous ne devons aucune gratitude pour la permission d’enterrer nos morts après 31 ans. Personne ne mérite de remerciements parce qu’aujourd’hui nous sommes capables de gérer nos propres organisations politiques. Ce n’est pas le mérite de la direction politique hongroise de ne pas avoir agi contre ceux qui réclament la démocratie et des élections libres, alors que le poids de ses armes lui permettrait de le faire, en utilisant des méthodes similaires à celles de Li Peng, Pol Pot, Jaruzelski ou Rákosi.

Aujourd’hui, 33 ans après la révolution et 31 ans après l’exécution du dernier premier ministre légitime, nous avons l’occasion de réaliser pacifiquement tout ce que les révolutionnaires de 1956 ont obtenu pour la nation par un conflit sanglant, ne serait-ce que pour quelques jours. Si nous croyons en nos propres forces, nous serons capables de mettre fin à la dictature communiste, si nous sommes suffisamment résolus, nous pouvons forcer le parti au pouvoir à se soumettre à des élections libres. Si nous ne perdons pas de vue les principes de 1956, nous pouvons élire pour nous-mêmes un gouvernement qui engagera des pourparlers immédiats sur le retrait rapide des troupes soviétiques. Si nous avons le courage de vouloir tout cela, alors, mais alors seulement, nous pourrons accomplir la volonté de notre révolution.

Personne ne peut croire que l’état de parti va changer tout seul. Rappelons que le 6 octobre 1956, le jour de l’enterrement de László Rajk, le journal du parti Szabad Nép proclamait en lettres colossales sur sa première page : “Plus jamais ça !” À peine trois semaines plus tard, les officiers ÁVH du parti communiste ouvraient le feu sur des manifestants pacifiques et non armés. Même pas deux ans après le “Plus jamais ça”, le parti communiste a condamné à mort des centaines d’innocents, dont ses propres camarades, dans des procès pour l’exemple semblables à celui de Rajk.

C’est pour cette raison que nous ne pouvons pas nous contenter des promesses des responsables politiques communistes, promesses qui ne les obligent à rien du tout. Nous devons veiller à ce que le parti au pouvoir ne puisse pas utiliser la force contre nous, même s’il le souhaite. Il n’y a pas d’autre moyen d’éviter d’autres cercueils et des funérailles en retard comme celles d’aujourd’hui.

Imre Nagy, Miklós Gimes, Géza Losonczy, Pál Maléter, József Szilágyi et des centaines d’autres sans nom ont sacrifié leur vie pour l’indépendance et la liberté de la Hongrie. Les jeunes Hongrois, devant lesquels ces idées restent inviolables à ce jour, inclinent la tête devant votre mémoire.

Reposez en paix.

“Si votre instinct vous dit que le moment est mûr, agissez sans tergiverser!”

 

On était certes dans ces années incroyables où le pouvoir gorbatchévien de Moscou semblait tolérer le réveil du débat dans les pays satellites de l’URSS. Mais les dirigeants communistes hongrois, qui avaient hésité longtemps avant d’autoriser la cérémonie d’hommage à Nagy et aux victimes de la répression soviétique de 1956, n’auraient jamais imaginé que le premier discours – celui du plus jeune orateur – serait celui qui retiendrait l’attention. 

Il faut éviter les anachronismes. Qui pouvait imaginer, en juin 1989, que le Mur de Berlin serait ouvert pacifiquement cinq mois plus tard par le régime de RDA? Les mots prononcés par Viktor Orban étaient incroyablement audacieux. Il allait jusqu’à imaginer le retrait des troupes soviétiques! Le soir venu, Viktor Orban retrouva Adam Michnik et d’autres figures du mouvement d’opposition polonais – celui qui depuis 1980 montrait l’exemple, autour du syndicat Solidarité. Et il fut très surpris d’être réprimandé par le grand intellectuel polonais: il était allé trop loin! Il faisait courir des risques au mouvement démocratique naissant. 

Viktor Orban, même s’il fut déçu de la réaction d’un de ses modèles, ne se laissa pas intimider pour autant. Des années plus tard, il commenterait ainsi ce qui s’est passé

En politique vous devez agir. Vous ne pouvez pas soupeser, hésiter, planifier ou vous demander trop longtemps ce que le résultat sera. Si vous sentez que le moment est mûr, agissez! Les intellectuels sont trop intelligents; ils voient trop d’obstacles. En politique, deux caractéristiques peuvent être un vrai handicap: l’un c’est de ne pas être assez intelligent; mais l’autre c’est de l’être trop! Il y avait trop de jeunes intellectuels au Fidesz aussi. A plus d’une reprise nous avons eu du mal à nous mettre d’accord entre nous. J’ai tiré un enseignement de cette époque: plus on agissait radicalement, meilleurs seraient les résultats atteints! J’étais pour ma part convaincu que le régime était fini. Je n’avais aucune idée du moment où il disparaîtrait: un an, deux ans, trois ans plus tard? Mais j’étais certain que c’était la fin.  (…) Et à partir de ce mis de juin je ressentais comme physiquement que le vieux monde était en train de finir“. 

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