Guerre d’Ukraine – Jours 117-118 – Combien de temps durera le déni de réalité des Etats-Unis et de l’Union Européenne?

Il y a 81 ans, jour pour jour, l'Allemagne nazie déclenchait la plus terrible guerre de l'histoire contre les peuples d'Union Soviétique. Il n'est pas indifférent de penser que moins de trois générations ont suffi pour que la réalité du nazisme -surgissement de la barbarie la plus fanatique au coeur du continent le plus évolué - soit méconnue et relativisée. Qui aurait pensé, même au moment de la chute du Mur de Berlin, que viendrait une époque où la majorité des médias occidentaux pourrait traiter de héros des combattants ukrainiens tatoués de croix gammées ou de soleils noirs? Qui aurait imaginé que la contribution essentielle des peuples d'Union Soviétique, et plus particulièrement de la Russie, à la défaite du nazisme, serait à ce point méconnue, ignorée voire minimisée? Et pourtant peut-on oublier les presque deux millions de Juifs Soviétiques assassinés? Les 3,3 millions de prisonniers de guerres soviétiques morts de faim ou de mauvais traitements sur ordre du Commandement de la Wehrmacht? Peut-on oublier le million de morts durant les 900 jours du siège de Leningrad? Les quatorze millions de civils soviétiques morts de faim ou sous la violence de la "guerre contre les partisans"? Les 13 millions de soldats qui ont donné leur vie pour libérer leur patrie et l'Europe écrasée sous la botte hitlérienne? Doit-on rappeler que le "Plan Général pour l'Est" (rédigé entre l'été 1941 et l'été 1942) des nazis prévoyait la mise à mort, de l'Europe centrale à l'Union Soviétique conquise de 50 millions de personnes pour faire place aux paysans et aux industriels de la "race des seigneurs"? Comment ne pas voir qu'Hitler a causé la mort d'autant de Soviétiques que la Première Guerre mondiale, la guerre civile, Lénine et Staline réunis? On a toutes les raisons - et les Russes les premiers - de détester le communisme. Mais cela ne devrait pas empêcher d'interpréter correctement la Grande Guerre patriotique contre la Wehrmacht. Et cela devrait amener à plus de discernement sur le conflit actuel. Dans tous les cas, en ce 22 juin, honorons la mémoire des soldats soviétiques (dont des Ukrainiens, nombreux!) sans lesquels l'Europe serait devenue nazie pour plusieurs générations.

De la supériorité de l’art opératif russe sur le Mission Command américain

Puisque nous parlons de la guerre germano-soviétique, nous parlons aussi d’histoire militaire. Je recommande le remarquable article de Sylvain Feirerra sur “les errements doctrinaux des experts militaires occidentaux“. Extraits: 

+ “Après plus de cent jours de guerre en Ukraine, certains experts militaires occidentaux sombrent de plus en plus intellectuellement pour tenter de minimiser l’ampleur de la victoire russe qui se dessine lentement mais sûrement. Après avoir annoncé tour à tour l’effondrement de la logistique russe (munitions, missiles, transports, nourriture) puis celui du moral des combattants, voilà qu’ils reviennent à la charge. Cette fois, leurs attaques se placent sur le plan doctrinal

+ Depuis la fin de la guerre franco-prussienne en 1871 et jusqu’à la fin des années 70, les états-majors occidentaux ont éprouvé une fascination, souvent malsaine, à l’égard de la doctrine militaire prussienne et de ses évolutions jusqu’en 1945. (…) les généraux allemands se sont appuyés sur un concept original de l’exercice commandement : l’Auftragstaktik. Ce concept préconise de fixer une mission à une unité mais de laisser au chef de cette unité le soin d’adapter les moyens de la remplir sans que le niveau de commandement supérieur n’interfère dans ce processus. La souplesse et la décentralisation de la chaîne de commandement sont les clefs de cette doctrine.  Si à l’échelle tactique, cette approche est redoutable entre les mains d’un corps d’officiers professionnels secondés par des sous-officiers aguerris, au niveau stratégique, elle peut provoquer des catastrophes. La fascination pour ce modèle va toutefois perdurer jusqu’en 1914, en gommant ou en minimisant les lacunes réelles et sérieuses des armées allemandes au cours de la guerre de 1870, à commencer par la surprise stratégique créée par la IIIe République lorsqu’elle décide, au lendemain de la défaite de Sedan, de poursuivre la guerre à outrance.

+Malgré [la] victoire [de la Marne], les conceptions doctrinales allemandes continuent de fasciner jusqu’à la fin du conflit et ce malgré l’émergence à la fois d’une vraie doctrine tactique efficace et généralisée au sein des armées françaises mais aussi des prémices de l’art opératif dans l’armée tsariste lors de l’offensive Broussilov en juin – juillet 1916[2]. Pire, malgré l’échec manifeste de l’armée allemande lors de ses offensives de 1918 et son incapacité à se doter d’une arme blindée à l’instar de la France et de la Grande-Bretagne, la cote de la doctrine allemande, désormais essentiellement attribuée de l’émergence du couple Stosstruppen – troupes d’assaut – et barrage d’artillerie intense mais courts, continue de fasciner, à tort, les états-majors occidentaux[3].

+Si la période de l’entre-deux-guerre marque une pause dans ce phénomène, le choc de mai – juin 1940 et l’invention du mythe de la guerre éclair[4] – Blitzkrieg – relance le processus de fascination à un point encore jamais atteint. Les victoires remportées ensuite par les Allemands contre l’Armée rouge de 1941 à 1943 et l’ampleur du territoire soviétique tombé sous la coupe terrifiante de la Wehrmacht accentue encore la fascination des Occidentaux qui partagent souvent le même anti-communisme que leurs homologues allemands. Mais à aucun moment ceux-ci ne perçoivent que les généraux allemands s’appuient toujours sur une maîtrise magistrale de la tactique, articulée cette fois autour du triptyque chars – avions – transmissions, mais sur des conceptions pour le moins hasardeuses sur le plan stratégique et qu’ils ignorent tout bonnement l’art opératif. Ce dernier étant pourtant, le pilier doctrinal de la victoire de l’Armée rouge sur cette même Wehrmacht à partir de l’opération Uranus en novembre 1942 (encerclement de la sixième armée à Stalingrad) jusqu’à la prise de Berlin en 1945[5].

+Face à la menace soviétique, les Anglo-américains vont donner une chance inespérée aux généraux de la Wehrmacht tombés entre leurs mains d’écrire leurs mémoires de la guerre sur le front de l’Est pour comprendre comment vaincre l’armée soviétique en cas d’invasion de l’Europe occidentale. Trop heureux de pouvoir s’exprimer, et surtout de se dédouaner de leurs erreurs et de leur collusion avec le nazisme, les Guderian, Manstein et autres Gehlen vont se jeter sur l’occasion pour clamer qu’ils ont été victimes du seul nombre – le rouleau compresseur russe – et des erreurs stratégiques commises par le seul Adolf Hitler. La doctrine développée par la Wehrmacht sort indemne de ce retournement inattendu de l’histoire ! Ainsi, dès les années 50, les différentes armées de l’OTAN – l’US Army en tête – adoptent-elles une doctrine basée essentiellement sur les conclusions des vaincus. L’accent est donc mis sur la maîtrise tactique et sur des équipements de pointe pour la mettre en oeuvre

+A la fin des années 70 à la suite du traumatisme de la défaite américaine au Vietnam, un officier américain, le colonel David M. Glantz, commence à étudier en détail l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale et met peu à peu en lumière la faiblesse de l’approche allemande par rapport à l’art opératif soviétique. (…) Toutefois, étant donné la réduction des effectifs des armées occidentales et la disparition momentanée des risques de conflits de haute intensité entre armées de niveau comparable, la tactique va de nouveau s’imposer sous l’impulsion américaine comme l’alpha et l’omega de la pensée militaire en s’appuyant, avec quelques améliorations liées notamment à la numérisation du champ de bataille, sur les fondamentaux hérités de la Seconde Guerre mondiale. Enfin, pour entériner cette américanisation doctrinale, le terme d’Auftragstaktik est remplacé par celui de Mission Command qui recouvre peu ou prou la même réalité[6]. Mais depuis le début du siècle, sur le terrain, l’efficacité de cette approche n’a été vérifiée qu’au cours de conflits asymétriques : en Afghanistan, en Irak ou encore au Mali. Elle n’a jamais pu faire ses preuves dans un conflit de haute intensité entre deux armées conventionnelles. 

+A l’instar des Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, les Ukrainiens forts de cette approche de commandement décentralisé et souple enseignée par les instructeurs otanesques depuis 2014, ont su effectivement porter des coups spectaculaires aux Russes mais, comme 1944-45, aucun de ses succès n’a permis de peser sur le déroulement opérationnel de l’offensive russe. Aucune marge de manoeuvre, autre que tactique, n’a été obtenue suite à un seul de ces succès, preuve que cette supériorité n’a qu’un impact limité à moyen terme et aucun à long terme. Comme à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Russes conservent seuls l’initiative opérationnelle et donc stratégique. Leur repli en ordre et sans quasiment aucune perte des secteurs de Kiev, de Tchernihiv et Soumy fin mars début avril en est une preuve magistrale. La souplesse opérative russe prouve, une fois encore, sa supériorité sur l’ascendant tactique immédiat qui fascine tant les Occidentaux. 

+Nous pourrons par exemple bientôt comparer l’approche russe à Marioupol par rapport à celle des Occidentaux lors de la bataille de Mossoul (octobre 2016 – juillet 2017) pour en prendre pleinement la mesure. On réalisera probablement que la prise du port de la mer d’Azov a été obtenue après moins de trois mois de combats et que les Russes et leurs alliés y sont parvenus avec un ratio de 1:2 en termes d’effectifs, ce qui est tout simplement unique dans l’histoire de la guerre urbaine moderne. Le niveau de destructions des infrastructures semble d’emblée bien moins important que celui constaté à Mossoul à l’été 2017. De plus, la supériorité tactique ukrainienne (…) montre toutes ses limites depuis que les Russes opèrent dans des secteurs où une grande partie des civils a fui“. 

La Bataille d’Ukraine 

+Je remercie le lecteur de ces compte-rendus réguliers qui m’a orienté vers la cartographie des incendies dans la monde par la NASA. Elle permet de vérifier indirectement, par une densité inhabituelle de points rouges, la ligne de front des combats d’artillerie. Vous pouvez zoomer, demander les informations pour la journée en cours, pour les dernières vingt-quatre heures ou pour des durées plus longues. En demandant les données sur une semaine, vous aurez une image intéressante de la densité (nuages de points rouges) des frappes russes sur des objectifs militaires ou d’infrastructures sur l’ensemble du territoire ukrainien: 

+ Les Kiéviens ont essayé une nouvelle fois de reprendre, le 20 juin, l’Ile aux Serpents (le point rouge correspond vraisemblablement à la plateforme de forage pour le gaz que les Ukrainiens disent avoir frappée après leur opération manquée pour reprendre l’île).  Ils y ont perdu tous les drones engagés. Et ont provoqué des tirs de représailles sur des positions de tir ou des entrepôts leur appartenant dans la région d’Odessa. 

Journée du 21 juin. 

En suivant Southfront.org

Au cours de la semaine dernière, les forces russes ont remporté une série de succès tactiques importants à Severodonetsk et dans ses environs, bloquant les troupes pro-Kiev restantes dans l’usine Azot et capturant la majeure partie de la zone industrielle voisine. Cette avancée s’est déroulée dans un contexte de frappes intenses sur les infrastructures militaires de l’armée ukrainienne dans la région et dans toute l’Ukraine en général.

Les dirigeants du régime de Kiev, qui cherchent avant tout à remporter des victoires de relations publiques plutôt que de mener une véritable guerre, ont envoyé d’importants renforts dans la région. Toutes ces troupes sont immédiatement apparues dans une position stratégique faible mais sont censées alimenter un discours médiatique sur les “forces démocratiques héroïques de l’Ukraine”. 

Dans le même temps, les forces russes ont porté un coup aux troupes de Kiev stationnées dans la zone située au sud de Lisitchansk et de Severodonetsk. Le 21 juin, les unités russes ont libéré les villes d’Oustinovka, de Mirnaïa Dolina et le village de Podlesnoïe (près de Mirnaïa Dolina).

(On consultera la carte ci-dessous)

Les militaires russes ont atteint la ville de Rai-Aleksandrovka et ont établi un contrôle strict des tirs sur la seule route qui mène des régions de Zolotoïe et Gorskoïe. Selon les rapports, plus de 2 000 soldats des forces armées ukrainiennes (et diverses formations néonazies intégrées à celles-ci) semblent y être encerclés.

Les rapports affirment que les groupes restants des forces de Kiev se retirent vers Bakhmiut (Artiemovsk) et Lisitchansk où ils veulent utiliser les fortifications existantes pour y organiser la défense.

Il convient de noter que le nombre estimé de troupes kiéviennes encerclées à Severodonetsk est d’environ 2 500. Avec le groupe Zolotoïe, ce sont 4 500 combattants qui sont encerclés dans ce secteur d’opérations. Ce nombre est proche de celui dont disposaient les néonazis du bataillon Azov et des formations alliées dans la zone industrielle de l’usine Azovstal aux derniers stades de la bataille de Mariupol.

Les tentatives des dirigeants de Kiev d’organiser des contre-attaques pour débloquer leurs forces dans ces zones ne feront probablement qu’augmenter le nombre de troupes piégées autour de Lisitchansk, Bakhmout, Slaviansk et Kramatorsk. 

Journée du 22 juin: 

+ Deux drones kamikazes lancés par les Ukrainiens ont frappé la raffinerie de Novochakhtinsk dans la région de Rostov, située à seulement cinq kilomètres de la frontière avec l’Ukraine, vers 9 h 30, heure de Moscou. La raffinerie serait l’une des plus importantes de la région sud de la Russie, avec une capacité de 7,5 millions de tonnes par an. L’incendie était maîtrisé vers 11h et les dégâts sont restés limités. 

+ Selon la journaliste française Christelle Néant, dans le Donbass Insider:

D’après les informations fournies par la République Populaire de Lougansk, plusieurs groupes de soldats ukrainiens situés dans le chaudron de Zolotoïe – Gorskoïe et près de Lissitchansk ont contacté les forces alliées et indiqué vouloir se rendre, mais qu’ils en sont empêchés par des unités spéciales chargées d’éliminer les soldats qui tenteraient une reddition.

À Metelkino, près de Severodonetsk, le bataillon Aïdar s’est rendu ainsi que ses commandants, et tout ce beau monde montre sur des cartes où se trouvent leurs camarades à Lissitchansk et aux alentours.

Les combats se poursuivent actuellement vers Belaïa Gora et Voltcheïarovka, au sud-ouest de Lissitchansk, afin de couper l’autoroute qui permet de sortir de la ville. Plus au sud-ouest, les forces alliées ne sont plus qu’à 7 km d’Artiomovsk (Bakhmout).

Comme on peut le voir le front se déplace de manière très active à la frontière entre la République Populaire de Donetsk et la République Populaire de Lougansk, et les forces alliées multiplient les chaudrons, piégeant ainsi des milliers de soldats ukrainiens qui n’ont pas été autorisés par leur commandement à se retirer”.

+Selon le canal Telegram New Resistance, les frappes russes sur une usine de construction navale dans le port ukrainien de Nikolaev ont tué pas moins de 500 soldats mardi 21, (rapport du ministère russe de la Défense lors d’un point de presse quotidien mercredi 22).

Les troupes appartenaient à la 59e brigade mécanisée de l’armée ukrainienne, selon le rapport, et l’on pense qu’elles s’abritaient dans le chantier naval d’Okean.

Le ministère a déclaré que les forces aériennes russes avaient utilisé des armes de précision pour frapper les ateliers de l’usine, tuant des membres des services ukrainiens et détruisant des armes et des véhicules militaires.

Des sources ukrainiennes ont fait état de plusieurs frappes de missiles de croisière russes visant Nikolaev mardi. Celles-ci ont causé des dommages aux infrastructures portuaires, aux bâtiments industriels et au réseau électrique, et ont détruit des camions, selon l’armée ukrainienne

Pour finir, une information à vérifier: 

L'Union Européenne pousse la Lituanie à la confrontation avec la Russie

+ Depuis le début de la guerre, plus de 8 millions de personnes ont quitté l’Ukraine. Et 2,8 millions sont rentrées, telles sont les dernières données du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

Plus de 1,3 million de personnes sont arrivées en Russie en provenance d’Ukraine.
Les autres sont allées principalement en Pologne, en Roumanie, en Moldavie, en Slovaquie, en Hongrie et dans d’autres pays européens.

+ De même que l’Ukraine ne fait rien sans les Etats-Unis, il semble que la Lituanie ait cherché à sortir du conflit avec la Russie sur le transit de marchandises par son territoire mais ait été forcée de surenchérir par la Commission Européenne:

Le pays est prêt à faire face à des mesures de rétorsion de la part de la Russie, a déclaré le président  Gitanas Nauseda, à rebours des  informations précédentes qui semblaient indiquer que la situation se réglait à l’amiable pour les deux parties.

Au contraire, Vilnius est prêt à étendre la liste des marchandises interdites de transit vers l’exclave russe de Kaliningrad si l’Union européenne introduit de nouvelles sanctions contre Moscou, a déclaré mercredi le président lituanien Gitanas Nauseda. Le pays est également prêt à faire face à toute mesure de rétorsion potentielle que la Russie pourrait introduire, a-t-il déclaré dans une interview à Reuters.

“Nous sommes prêts et nous nous préparons à des actions inamicales de la part de la Russie, telles que la déconnexion du système BRELL [réseau électrique], ou autres”, a déclaré M. Nauseda.

Le président a souligné que les restrictions de transit n’étaient pas une décision souveraine de la Lituanie, mais simplement la mise en œuvre des sanctions de l’UE contre Moscou introduites en raison du conflit en cours en Ukraine. “Nous sentons le soutien de l’Union européenne, car il s’agit d’une décision prise par l’Union européenne”, a-t-il déclaré, ajoutant que le pays était prêt à élargir la liste des marchandises interdites si le bloc introduisait de nouvelles restrictions contre la Russie.

“Nous sommes impatients de mettre en œuvre les prochaines étapes des sanctions, et il serait très bon que la Commission européenne explique leur contenu aux autorités russes. Cela pourrait supprimer certaines des tensions actuelles, qui ne sont dans l’intérêt ni de l’Union européenne ni de la Russie”, a déclaré M. Nauseda.”

.+ En tout cas, l’agressivité du représentant de l’UE pour la politique étrangère, Josep Borrell ne diminue pas: 

Debriefé @DmytroKuleba
sur la discussion avec les ministres des affaires étrangères de l’UE concernant l’agression de la Russie.

L’UE continuera à apporter son soutien indéfectible à l’Ukraine aussi longtemps qu’il le faudra.

Nous espérons une décision historique sur le statut de candidat à l’UE de l’Ukraine lors de la #EUCO cette semaine“.

On connaissait le “quoi qu’il en coûte”. Voici le “aussi longtemps qu’il faudra”. Les dirigeants de l’UE sont de grands enfgants capricieux, qui trépignent et hurlent des slogans sans aucun fondement rationnel. 

Le retour de bâton du réel va être terrible:

+ L’inflation s’est élevée en mai à 9,1% en Grande-Bretagne, un record depuis 1982. 

+ En Pologne, les prix de l’énergie sont multipliés par 3.

+ Jens Plötner, conseiller du chancelier Scholz pour la politique étrangère, a plaidé pour préservation à long terme de relations avec la Russie, au-delà de la guerre. 

Même si Scholz lui-même se rétracte dès que ce type de position se heurte à un tir de barrage dans les médias ou au sein de son gouvernement, on peut penser que des tensions importantes vont apparaître au sein de l’UE; et en particulier entre “les Allemands de Bruxelles” et Berlin.  

Embourbés dans l'affrontement avec la Russie, les USA essaient de faire baisser les tensions avec la Chine

Il ne faut pas prendre de retard dans la compréhension de la géopolitique de l’espace indo-Pacifique. Une fois de plus, prenons le temps d’écouter M.K. Bhadrakumar

L’agence de presse Kyodo a rapporté lundi que le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande organisent un sommet quadrilatéral en marge de la réunion des dirigeants de l’OTAN en Espagne la semaine prochaine.

Le rapport indique que l’initiative de Tokyo concernant la réunion quadrilatérale est considérée “comme une tentative de contenir une Chine affirmée dans la région indo-pacifique après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui a suscité des inquiétudes quant à ses implications pour la région où Pékin a étendu son influence”. Kyodo a souligné que la réunion à quatre “ajouterait une nouvelle dimension au cadre de coopération multilatérale dans la poursuite d’un Indo-Pacifique libre et ouvert”.

Il s’agit sans aucun doute d’un changement de paradigme. Il ne fait aucun doute que l’initiative de Kishida bénéficie du soutien total de Washington. L’administration Biden a encouragé la Corée du Sud à enterrer sa hache de guerre avec le Japon. La récente élection d’un président de droite en Corée du Sud, Yoon Suk-yeol, arrange les choses.

Le bureau présidentiel à Séoul a accueilli favorablement la proposition japonaise sur le cadre de sécurité : “Nous considérons cette proposition comme une intention de mettre en commun les forces des quatre pays d’Asie.” Plus tôt, le président américain Biden, dans la même veine, a également pris la main pour attirer la Nouvelle-Zélande, qui a été un partenaire de sécurité réticent, à s’engager activement dans la stratégie indo-pacifique pour contenir la Chine. La visite du Premier ministre Jacinda Ardern à Washington fin mai, à l’invitation de Biden, a permis d’accomplir le programme de la Maison Blanche.

La raison d’être de l’initiative japonaise mérite quelques explications. On s’attend généralement à ce que l’OTAN se dirige vers l’Indo-Pacifique dans le cadre de sa transformation en une organisation de sécurité mondiale. Le Japon est impatient de s’engager sur la voie de la militarisation de sa politique étrangère. Lors de la conférence annuelle Shangri-La qui s’est tenue récemment à Singapour, M. Kishida a exposé dans son discours liminaire une nouvelle doctrine appelée “diplomatie du réalisme pour une nouvelle ère”, qui prévoit “le renforcement fondamental des capacités de défense du Japon, parallèlement au renforcement de l’alliance Japon-États-Unis et au renforcement de notre coopération en matière de sécurité avec d’autres pays partageant les mêmes idées”.

Le plus grand gagnant ici est bien sûr l’administration Biden. Sans avoir à mettre en sommeil sa stratégie indo-pacifique, Washington la confie à ses alliés asiatiques les plus proches. Le Nippon a cité des responsables du gouvernement japonais qui ont déclaré : “Grâce à la réunion (en Espagne), M. Kishida… espère promouvoir les efforts visant à réaliser un Indo-Pacifique libre et ouvert, en gardant la Chine à l’esprit, et renforcer la coopération avec les membres de l’OTAN.”

Biden a discrètement tenu les États-Unis à l’écart du nouveau cadre quadrilatéral en Asie-Pacifique. Mais il a aussi ses priorités. Il estime que ce n’est pas le moment d’abandonner le terrain de la “compétition stratégique avec la Chine”.

Une vague d’opinion aux États-Unis demande à la Maison Blanche de mettre fin à la guerre commerciale de Trump avec la Chine et d’éliminer les droits de douane imposés aux importations chinoises, car ces droits se sont révélés être une forme d’imposition punitive pour des dizaines de millions de ménages américains. (…) 

Mercredi dernier, la secrétaire d’État américaine au Trésor, Janet Yellen, a confirmé qu’elle faisait pression pour que l’administration Biden réduise certains droits de douane sur les produits chinois qui “ne sont pas très stratégiques” mais nuisent aux consommateurs et aux entreprises américaines. Elle a exercé une forte pression au cours des dernières semaines et des derniers mois, mais les faucons anti-chinois de l’entourage de M. Biden ont continué à l’ignorer.

Au sein de l’administration américaine, des discussions étaient en cours pour savoir s’il fallait prolonger au-delà de juillet les tarifs punitifs de la “section 301” imposés par l’administration Trump sur des centaines de milliards de dollars de produits chinois. Mme Yellen n’est que le principal défenseur, au sein de l’administration Biden, de la réduction des droits de douane sur les produits chinois. Un nombre croissant de personnes partageant les mêmes idées font pression sur l’administration Biden pour qu’elle renonce aux droits de douane sur les articles chinois afin de lutter contre les dangers de l’inflation, comme l’influente National Retail Federation, qui représente des milliers de détaillants aux États-Unis, dont Walmart et Target.

Il ne fait aucun doute que Pékin surveille de près la situation. Le porte-parole du ministère du commerce a réaffirmé jeudi dernier que la suppression des droits de douane supplémentaires sur la Chine dans un contexte d’inflation élevée est “conforme aux intérêts fondamentaux des consommateurs et des entreprises américaines et serait bénéfique pour les États-Unis, la Chine et le monde.” Un commentaire du Global Times a noté lundi,

“Alors que les États-Unis sont confrontés au défi de l’inflation le plus grave depuis 40 ans et à une pression économique extrêmement lourde, il semble que Washington se tourne vers la Chine pour trouver un peu d’espoir, car le président américain Joe Biden a récemment déclaré aux médias qu’il cherchait à dialoguer avec le plus haut dirigeant chinois et qu’il était en train de se décider sur la question des tarifs douaniers.” (…)

Il ne fait aucun doute que la Chine sera ouverte à une détente. Mais l’administration Biden se demande comment ne pas trop exposer ses faiblesses à la Chine. Il est certain que la Chine attendra une contrepartie pour la garantie de l’économie américaine. (…). 

Lorsque la Russie a attaqué l’Ukraine et que l’Occident a imposé des sanctions à Moscou, Washington a menacé la Chine que tout geste de sa part pour aider la Russie à contourner les sanctions déclencherait une punition sévère. Aujourd’hui, la boucle est bouclée et les États-Unis ont besoin de la main tendue de la Chine pour sauver leur économie. C’est le piège de Thucydide à l’envers : une puissance émergente vient au secours d’une grande puissance bien établie, dont les extravagances l’ont appauvrie“.

Très clairement, les Etats-Unis se sont mis, avec la guerre d’Ukraine dans une situation pour eux inextricable. Et l’on peut craindre qu’ils cherchent à compenser leur affaiblissement en Asie pacifique et au Proche et Moyen-Orient par le refus de négocier avec la Russie. 

Le duc de Richelieu (1766-1822), gouverneur de la Nouvelle Russie de 1803 à 1814, a sa statue à Odessa face au port

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9 commentaires
  1. Merci pour l’étude comparée des stratégies militaires, très intéressant!
    L’Otan – autrement dit les Etats-Unis – joue un rôle majeur dans les contenus médiatiques, et depuis longtemps. C’est d’ailleurs pour cette raison que la contribution essentielle des peuples d’Union Soviétique à la défaite du nazisme est encore largement méconnue. Le cinéma a joué aussi un grand rôle favorisé par l’entrisme américain en échange des prêts à la suite de la guerre.
    Avec ces gens-là, rien n’est gratuit…

  2. “les lacunes réelles et sérieuses des armées allemandes au cours de la guerre de 1870” : ceci est affirmé un peu rapidement.
    Le conflit franco-allemand de 1870-1871 montre surtout une impressionnante liste de lacunes françaises : diplomatie totalement inactive (alors que celle de Bismarck a pour priorité de circonscrire le conflit à la France seule), artillerie française dépassée (la prussienne a des canons en acier, chargement par la culasse, et fût rayé), niveau d’instruction plus élevé dans les armées allemandes, et surtout déconnection du terrain par 3 exemples :
    – Le 14/08/1870, l’armée française repousse l’attaque allemande sur Metz-Borny. Victoire tactique française, … mais victoire stratégique allemande. En effet pour gagner, les Français ont dû refaire passer des unités par les ponts enjambant la Moselle : il s’ensuit un chaos logistique dans Metz. Plus grave, l’EM français n’a pas perçu le mouvement d’une seconde armée allemande qui contourne le champ de bataille et la ville par le Sud et qui passe la Moselle sans encombre….
    – 16/08/1870 : soir du 1er jour de la bataille de Gravelotte. Guillaume Ier et Bismarck sont inquiets en voyant bien que sur le champ de bataille il y a plus de morts allemands que de morts français. Mais Moltke garde son sang-froid et il a compris que si le 17, les Français n’attaquent pas, Prussiens et alliés gagneront le 18 car des renforts arrivent. Analyse trés pertinente : les Français n’ont en effet pas compris que le 16 les Allemands ont “mené le bal” en infériorité numérique… Conclusion : les Français se retirent des lignes qu’ils ont tenues le 16 !!
    – 18/08/1870 : 2nd jour de Gravelotte. Oui une mitrailleuse française décime la garde prussienne devant St-Privat. Mais aucune influence sur la bataille globale…. Sur ordre du Gral Froissard qui commande l’aile gauche française, les unités françaises se sont enterrées dans des tranchées et gardent leurs positions toute la journée. Quant à l’aile droite du dispositif française (Gral Canrobert), elle n’applique pas la recommandation de Froissard concernant les tranchées…. et elle s’écroule en fin d’après-midi.
    Résultat : les armées allemandes gardent l’initiative pendant toute la guerre, et leurs armées (à cheval et à pied) mettent à peine plus de temps pour atteindre Paris qu’en 1940 ! L’établissement de la République après Sedan, – oui une grosse surprise côté allemand -, aura pour conséquence concrète de prolonger la guerre de 5 mois sans résultat tangible côté français… L’Alsace-Lorraine bascule et la France doit payer une indemnité de guerre.
    C’est sans doute le hasard, mais il y a des similitudes entre 1870 et 2022.

    Je vous rejoins par contre sur le reste de votre analyse.
    La pensée occidentale analyse de manière biaisée le déroulement de ce conflit :
    – Déjà le facteur “temps”. Pour l’Occident, une opération militaire doit forcément être rapide comme tout. L’impression que laisse les Russes, c’est qu’ils sont “confortables” côté temps.
    – L’art opératif n’est pas compris par l’Occident. C’est un peu surprenant car les 1ers écrits sur l’art opératif datent de 1926 par Mikhaïl Toukhatchevski. A noter que beaucoup d’officiers de la Reichwehr (avant de devenir officiers supérieurs de la Wehrmacht) eurent des contacts avec Toukhatchevski. Oui l’Allemagne de 1914 et celle de 1939 sont championnes du monde de la tactique, mais elles ont regressé d’un point de vue stratégique par rapport à la Prusse de 1870.
    – Oui L’Occident a des biais idéologiques et cela remonte à loin. L’anti-communisme en est un.
    – La puissance d’un biais n’est pas à sous-estimer. A l’été 1917, les armées de Guillaume II se baladent en Russie. Normal, l’armée russe se disloque entre les deux révolutions. Les jeunes officiers allemands vont garder en tête l’image d’une Russie faible. Devenus officiers supérieurs à la veille du 22 juin 1941, ils ont toujours cette image en tête. Es war in der Tat ein riesiger Fehler !!

    “Trop heureux de pouvoir s’exprimer, et surtout de se dédouaner de leurs erreurs” : en 1945, un général soviétique déclara à un général allemand fait prisonnier, que ce dernier avait bien de la chance. S’il avait eu Staline comme patron et non pas Hitler, il serait déjà mort !

  3. “Connais-toi toi-même comme tes ennemis…”
    Pour le toi-même, on constate l’ignorance par l’Occident de son propre camp, l’Ukraine. Un point a analyser est l’efficacité des lignes de défenses mises en place par les Ukrainiens. Elles n’étaient pas ignorées par les Russes puisqu’ils les ont soit évitées soit mis les moyens pour les attaquer sérieusement.
    Elles montrent néanmoins l’efficacité qu’on attendrait (résistance dans le temps) mais qu’on avait négligé depuis les lignes Maginot ou la guerre d’Irak.
    Quel bilan en définitive de ces fortins ukrainiens ?

  4. Cher monsieur Husson,
    Merci beaucoup pour la longue citation de mon article.
    Juste une petite remarque sur l’orthographe de mon patronyme :
    c’est FERREIRA.
    Cordialement,
    Sylvain Ferreira

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  5. Belle explication sur le terrain montrant la supériorité d’une stratégie avec des objectifs précis et coordonnés dont la réalisation est planifiée dans le temps et les moyens opérationnels évalués et procurés à temps, ce qu’on pourrait appeler management par objectif, par rapport à un management par mission ou taskforce d’essence bureaucratique.
    On se souvient de la première guerre mondiale pendant laquelle Pétain a gagné la bataille de Verdun en 1916, en arrêtant l’avancée allemande, mais c’est bien la stratégie de Foch qui a gagné la guerre en assignant à chaque armée, quel que soit son pays d’origine, des objectifs et des moyens pour les atteindre. La vision stratégique repose sur l’analyse des faits, anticipe les mouvements de l’ennemi, prévient les encerclements.
    Il apparaît aussi significatif que la France ait mis en avant l’entreprise à mission. On a bien vu la défense du PDG de Danone en 2021 prétendant avoir reussi la mission de l’entreprise mais au prix de l’effondrement du résultat. Cela ne tient pas.
    Ce sont pourtant les américains qui ont généralisé le management par objectif. Ils l’ont appliqué lors de la guerre de libération de la France en 1944. Ils n’ont pas hésité à raser Saint Lo (Cotentin) le 7 juin sous les bombes, par exemple, pour favoriser la progression des divisions blindés de Patton, car la vitesse et la concentration de feu était un objectif essentiel à la victoire.

  6. « Une vague d’opinion aux États-Unis demande à la Maison Blanche de mettre fin à la guerre commerciale de Trump avec la Chine et d’éliminer les droits de douane imposés aux importations chinoises, car ces droits se sont révélés être une forme d’imposition punitive pour des dizaines de millions de ménages américains. (…) »

    Pour renforcer ce propos sur les méfaits du protectionnisme, cette analyse claire et concise tirée de l’ouvrage « La rage de l’impôt » de Simone Wapler (malheureusement disparue du « Courrier des Stratèges ») :
    « Dès que les échanges deviennent contraints et forcé, le gagnant-perdant n’est plus hypothétique, c’est une certitude. De tels contrats gagnant-perdant n’enrichissent pas la société. C’est un jeu à somme nulle dans lequel l’un gagne ce que l’autre perd.
    […]
    Les « guerres commerciales », autrement dit le protectionnisme, prétendent dissuader les gens d’acheter des produits étrangers. Dans la pratique, le résultat consiste à faire payer plus cher à une majorité les produits importés tout en prétendant défendre une minorité. Encore des contrats gagnant-perdant.»

    « font pression sur l’administration Biden pour qu’elle renonce aux droits de douane sur les articles chinois afin de lutter contre les dangers de l’inflation ».
    Non, l’augmentation de prix suite à des taxes n’a rien à voir avec l’inflation.
    L’inflation est une dépréciation de la monnaie suite aux excès de création monétaire par les hommes de l’Etat (via les banques centrales) sans contrepartie en richesses crées. Cette dépréciation de la monnaie se traduisant par une baisse en pouvoir d’achat.
    (cf. Carl Menger, Ludwig von Mises, Friedrich Hayek, Jacques Rueff, Pascal Salin, …)

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