Les Etats-Unis et l’OTAN commettent l’erreur capitale dans une guerre: sous-estimer leur ennemi – par François Martin

Les Etats-Unis et l’OTAN commettent l’erreur capitale dans une guerre: sous-estimer leur ennemi – par François Martin


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Première règle, dans un conflit ou une confrontation, quelle qu'elle soit : ne pas prendre son adversaire pour un imbécile.

 Dans son dernier article (1), l’excellent et mystérieux Alexandre N indique « les 4 facteurs de la guerre », indispensables pour la victoire (2). N’en déplaise à son intelligence et son érudition, il en oublie un, peut-être le plus important : ne jamais prendre son ennemi pour un imbécile.

La mère des défaites

Les exemples abondent dans l’Histoire où des puissances ont sous-estimé leur adversaire. L’un des plus significatifs est sans doute l’accord entre Hitler et Staline pendant le pacte germano-soviétique. En effet, à cette occasion, Hitler fait sous-traiter en Russie la fabrication de ses chars, pensant que ces paysans incultes que sont les russes ne seront jamais capables de les copier. Mal lui en prend. A Stalingrad, et surtout à Koursk (3), il a dû manger son chapeau… Dans le même ordre d’idée, sur le plan du commerce, nos entreprises, à partir des années 70, que ce soit dans le textile, le luxe, ou l’industrie, ont largement délocalisé leurs productions en Asie. Elles pensaient ainsi « faire la culbute », c’est-à-dire faire fabriquer à très bas prix ce qu’elles présenteraient ensuite à leurs clients occidentaux comme du « Made in Europe » (4), vendu au prix fort. Ce raisonnement, bien évidemment, s’appuyait sur le fait qu’elles pensaient que leurs sous-traitants seraient incapables de les copier. Là aussi, mal leur en a pris. L’Asie toute entière est d’abord devenue une gigantesque machine à copier, avant d’envahir le monde entier avec ses propres créations…

Le raisonnement communément appliqué concernant le conflit ukrainien obéit à la même logique : Poutine est à la fois cruel, fou, froid et calculateur, dissimulateur et ambitieux, les russes sont brutaux et sans pitié, mais aussi arriérés, mal organisés et incompétents. Mais à aucun moment on n’entend dire : « Est-ce que les russes sont intelligents, malins ? Est-ce qu’on ne les sous-estime pas ? ». Or il suffit de se poser la question sous cette forme pour se rendre compte que, très souvent, les Russes sont très forts pour « rouler » leurs adversaires, et nos propres opinions publiques avec. C’est même, pourrais-je dire, une de leurs marques de fabrique.

La communication ne donne pas de victoire substantielle

J’ai déjà donné plusieurs exemples de ce fait avec « L’affaire du blé » (5), ou encore celle de la centrale de Zaporijia (6). Chaque fois, Poutine a remporté, sans le crier sur les toits, une importante victoire politique et diplomatique, tout en laissant croire aux occidentaux que ce sont eux qui avaient gagné. Chaque fois, il a confisqué des pièces importantes du jeu adverse, en les laissant se glorifier de lui avoir pris quelques pions. Auparavant, plusieurs éléments venaient déjà corroborer cette idée comme quoi les russes ne sont pas des crétins incompétents, mais sont beaucoup plus roublards qu’on ne le dit :

Déjà, le fait que que les troupes russes ne soient pas, comme le prévoyaient les stratèges américains, venues s’empaler dans la « ligne Maginot » construite derrière la ligne de front du Donbass, en traversant celui-ci à partir de leur positionnement derrière la frontière russe. Comment peut-on penser qu’ils pourraient être aussi stupides ? Au lieu de cela, on s’en souvient, avant d’attaquer, ils ont agité la menace, par leurs exercices militaires, ceci afin de fixer les meilleures troupes ukrainiennes sur place, puis les ont prises à revers, en entrant dans le pays à la fois par le nord et le sud. Ils ont donc, dès le le début, « roulé » leurs adversaires.

De même, on peut sans trop de difficultés écarter la thèse de la prétendue « guerre-éclair » russe, avec comme objectif la prise de Kiev et de Zelensky. Plusieurs éléments militent en effet contre cette version : d’abord, l’attitude de Poutine en Géorgie en Août 2008, où il s’est bien gardé d’aller « chercher » Saakashvili à Tbilissi (7), mais où il a laissé l’opposition et l’opinion « faire le boulot » à sa place en le chassant du pouvoir. Dans le cas présent aussi, il laisse le « bébé » Zelensky aux occidentaux, ce qui nous coûte au bas mot, pour le maintenir en place, lui et son Etat, entre 5 et 8 milliards d’Euros par mois (8) ! Ensuite, bien entendu, le calibrage de « l’opération spéciale », avec 160.000 hommes, beaucoup trop petite pour une stratégie « globale ». Enfin, le départ préalable du principal des troupes russes de la région nord de Kharkiv pour les recentrer dans le Donbass, là où elles sont vraiment nécessaires. Là aussi, la stratégie était limpide : fixer le plus longtemps possible des troupes ukrainiennes loin du front principal, afin de diviser leurs forces.

Pièges à répétition

Ce n’est donc pas la première fois que les russes piègent les Ukrainiens. C’est compréhensible, car l’Ukraine recèle une sérieuse faiblesse dans sa « logique » de guerre. Cette logique, en effet, n’est pas du tout la même chez les Russes et chez les Ukrainiens. Pour les uns, ce qui compte, c’est de marquer des points sur le plan militaire, persuadés qu’ils sont que l’affaire politique et diplomatique se jouera, à la fin, lorsqu’il y aura un vainqueur manifeste. Pour les autres, ce qui compte n’est pas tant de gagner que d’alimenter, à l’étranger, la « pompe » politique, afin de continuer à recevoir, le plus longtemps possible, armes et financements. Les uns font une guerre militaire, les autres une guerre médiatique. Dans une telle configuration, les Ukrainiens auront beaucoup plus tendance à tomber dans les pièges, car il leur faut, à tout instant, alimenter le Moloch médiatique occidental. Les uns peuvent travailler dans le temps long et la discrétion, les autres sont condamnés en permanence au court terme et à la parole volubile.

Pourquoi s’obliger à penser, dans ces conditions, que la « percée » ukrainienne de ces derniers jours à Izioum a pris les Russes de court, qu’elle est une victoire, prétendument décisive, et peut-être même un tournant de la guerre ? Nous n’avons pas vu beaucoup de thèses s’exprimer comme quoi cela pouvait être un piège russe, un de plus. Plusieurs éléments militent pourtant dans ce sens :

D’abord, ce n’est pas la première fois ! On vient de le montrer…

Guerre de tranchées et guerre de mouvement

Ensuite, on l’a bien compris, cette guerre est, pour le moment du moins, une guerre de tranchées, une nouvelle « guerre de 14 ». Le premier qui sort la tête se fait tuer. C’est pour cette raison que les russes progressent aussi lentement. En fait, ils ne prennent du terrain que lorsqu’ils ont entièrement écrasé les lignes ennemies à coups de bombes. Ils font la guerre « à l’économie », en hommes et en coût, car ils prévoient qu’elle durera longtemps. Pour cela, ils disposent de matériel bon marché et en quantités illimitées. De leur côté, les ukrainiens ont absolument besoin de « sortir », pour montrer des résultats. A ce jeu, ce sont les ukrainiens qui sont le plus en risque, alors même que leur stratégie initiale était exclusivement défensive. Mais les russes ne sont pas tombés dans le traquenard.

Ensuite, si l’on regarde l’affaire dans le détail, la configuration du terrain est idéale pour un piège. En effet, pour attaquer, les ukrainiens ont dû sortir de leurs positions antérieures protégées et étirer leurs lignes sur près de 50 km, sur une plaine qui n’offre aucune protection. Le terrain parfait pour un « tir de foire » en retour. Là aussi, nous n’avons eu, face au déferlement médiatique occidental, qu’un bref communiqué russe disant qu’ils avaient tué ces jours-là, dans ce lieu et ailleurs, près de 8000 ukrainiens. C’est énorme.

De plus, tout montre que les Russes avaient préparé leur affaire : ils avaient évacué leurs dépôts de munitions de l’arrière, ce qui ne se fait pas dans la panique, et organisé le rapatriement des pro-russes d’Izioum, ce qui se prépare également de longue date.

Par ailleurs, ils avaient totalement dégarni leur front, à tel point que, selon les experts, il n’y a pas eu de « bataille d’Izioum ». En face des ukrainiens, il n’y avait personne ! Peut-on penser une seconde que, avec les moyens satellites dont disposent russes et américains, les russes pouvaient ne pas connaître la concentration de troupes adverses ? Par ailleurs, pouvaient-ils également penser que les américains n’avaient pas analysé les faiblesses de leurs lignes ? Allons donc ! Quelque soit son bord politique, quand cessera-t-on de prendre les Russes pour des imbéciles ?

Enfin, la prudence de Blinken, qui considère qu’il est « trop tôt pour juger la contre-offensive ukrainienne », montre bien qu’il se méfie des conséquences, que cette opération est bien plus politique que militaire, et que, probablement, elle ne faisait pas consensus dans les instances américaines  (9).

« Tomoe nage » une fois de plus?

Alors, un « mini-Stalingrad » de plus ? Cette méthode, consistant à laisser entrer l’ennemi dans leurs lignes, puis à le bloquer à l’intérieur, les Russes le connaissent par cœur (10). On va savoir le fin mot d’ici quelques jours. Et, s’ils ont détruit, à cette occasion, dans une bataille dont la perte de terrain n’est pas stratégique pour eux, une grande quantité d’hommes et de munitions, nous le saurons, mais on peut parier qu’ils n’en feront pas état ou presque. Ils nous laissent utiliser nos médias pour nous empêtrer dans nos mensonges et nos déclarations tonitruantes, et nous masquer à nous-mêmes nos propres erreurs (11). Nous sommes en milieu de partie (12), où c’est le gain des pièces qui compte. Nous-mêmes y avons laissé jusqu’ici 84 milliards d’Euros, en seulement 6 mois de guerre, sans aucun gain stratégique. Combien de temps résisterons-nous ? Qui, pour le moment, tient le bon côté du manche ? Poutine est un judoka. Alors, tomoe nage (13), une fois de plus ?

 

Sources


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