21 octobre 2020

Le courrier des stratèges

Prenez de l'avance sur l'actualité

La polémique Zemmour marque-t-elle le reflux du multiculturalisme?

En plaidant pour une obligation de porter des prénoms chrétiens, Eric Zemmour a soulevé une tempête d’indignation. Les prises de parole appelant à interdire Zemmour de présence médiatique sont nombreuses, mais le polémiste bénéficie de soutiens profonds dans l’opinion. Il est difficile de savoir si ses positions conservatrices sont en voie de s’imposer, ou si elles sont un chant du cygne avant le triomphe de la bienveillance et de l’empire du bien. 

Depuis la sortie de son dernier livre, Eric Zemmour mène une campagne remarquée dénonçant le recours aux prénoms musulmans dans cette communauté qui se considère comme trop peu intégrée, ou qui invoque volontiers les discriminations dont elle serait victime. Cette campagne a pris un tour très polémique lors d’une émission de télévision où Eric Zemmour a expliqué à une chroniqueuse sénégalaise que sa mère aurait dû l’appeler Corine. Pour Zemmour, le prénom Hapsatou portée par cette chroniqueuse est une injure à la France. Cette petite phrase, diffusée par la chroniqueuse elle-même alors que la chaîne l’avait coupée au montage, a suscité l’émotion jusque dans les rangs du Figaro où Zemmour est chroniqueur.

Zemmour, un phénomène qui dépasse ses contestataires

On aurait tort de sous-estimer le poids d’Eric Zemmour dans l’opinion publique. Ce graphique tiré de Google Trends en dit long sur l’impact que le dernier livre de l’auteur peut avoir dans le débat public:

 

Ce graphique retrace les occurrences de la recherche « Zemmour » sur Google depuis la fin du mois d’août. On voit comment, à partir du 16 septembre, c’est-à-dire de la polémique lancée près de quinze jours après la sortie du livre, les internautes se sont passionnés pour le sujet. Les recherches concernant le polémiste ont plus que décuplé en quelques jours. 

C’est un bon indicateur du caractère très sensible de cette affaire, mais aussi de l’interrogation qui s’est emparée de l’opinion quant à la place de l’Islam en France. 

Dans la pratique, la phrase de Zemmour est beaucoup plus qu’une provocation. C’est un emblème qui dépasse très largement la simple polémique à laquelle les détracteurs de Zemmour voudrait la réduire.

Pro-Zemmour contre anti-Zemmour

De façon très révélatrice, une bataille de pétitions n’a pas tardé à s’engager. 

Certains veulent purement et simplement interdire Zemmour de médias. 

Ce texte a reçu, ce dimanche soir, près de 250.000 signatures, ce qui n’est pas rien. On notera toutefois l’étrange logique de bannissement qui anime les défenseurs de la diversité ethnique: interdire un auteur dans les médias sous prétexte qu’il prône une logique qu’on ne partage pas illustre bien la dégradation de l’esprit de liberté en France.

Inversement, la pétition lancée par Célestin Rissou en soutien à Zemmour a recueilli à ce stade environ 12.000 signatures. Le rapport de force est manifestement défavorable à l’essayiste. Mais on notera quand même qu’il n’est pas abandonné par l’opinion publique. 

Il est probablement trop tôt pour parler de scission dans l’opinion. En revanche, on sent bien une tension qui monte entre les partisans de la diversité et du multiculturalisme d’un côté, et leurs détracteurs de l’autre.

Le multiculturalisme en question

Au-delà de cette polémique ponctuelle, c’est l’avenir du multiculturalisme lui-même qui est en question. Après des années de toute-puissance, il apparaît aujourd’hui, à une fraction de moins en moins complexée de l’opinion, et peut-être est-ce une fraction grandissante, comme vecteur de difficultés structurelles ou systémiques qui doivent faire l’objet d’une délibération collective.

On peut, dans ce contexte, se demander si l’évolution prévisible dans les mois futurs ne favorisera pas l’émergence d’un courant hostile à la diversité. Ce mouvement est déjà perceptible dans toute l’Europe. Rien n’exclut qu’il ne se propage rapidement en France. 

Ce serait évidemment un changement majeur dans la donne sociale et culturelle du pays. Après plusieurs décennies consacrées à banaliser le fait migratoire, une sorte de mouvement de balancier se produirait, qui conduirait à limiter effectivement celles-ci, et à les présenter négativement. 

La surréaction de l’opinion illustre un désarroi profond

Ce qui fait pencher en faveur de la perception selon laquelle la diversité serait en perte de vitesse, au bénéfice d’un nationalisme assumé, c’est la violence des réactions exprimées par les détracteurs d’Éric Zemmour. L’appel au bannissement médiatique est aussi un cri d’orfraie, nourri par la peur de voir certaines idées gagner du terrain. 

À l’applaudimètre, en quelque sorte, ou au gridomètre, on voit bien que le rappel, par Zemmour, de l’état juridique récent en matière de prénoms est vécu comme une attaque puissante. Pourtant, Zemmour se borne à mettre en cause une loi de 1993 ouvrant la possibilité de donner les prénoms de son choix. On peut ne pas partager la critique, il n’en reste pas moins que la position zemmourienne est d’abord factuelle. Il est curieux qu’elle suscite une telle passion. 

Au passage, il est piquant de noter qu’il y a vingt-cinq ans seulement, la loi française interdisait (même si cette interdiction était imparfaitement respecter) l’attribution de prénoms musulmans. On mesure le changement parcouru dans le pays en une génération à peine…

Ces changements sont-ils fragiles? Serait-il possible que la France revînt à des comportements plus conservateurs? Rien ne l’exclut aujourd’hui. 

Quel impact politique pour ce mouvement de fond?

Tout semble indiquer aujourd’hui que l’opinion est à un point de bascule. Soit la campagne anti-Zemmour marque des points, et nous disposerons d’un marqueur utile pour constater que le multiculturalisme est triomphant en France, probablement sans retour possible. Soit elle échoue, et le marqueur sera inverse: il indiquera que la France est entrée dans une phase de reflux historique.

Politiquement, il faudra en tirer des conséquences rapides. Le multiculturalisme s’est bâti sur le principe d’abandon, notamment à l’égard de valeurs morales traditionnelles. Sa défaite idéologique annoncerait probablement un retour à des comportements plus ancestraux et la recherche assumée d’une identité culturelle.