29 septembre 2020

Le courrier des stratèges

Prenez de l'avance sur l'actualité

Air France – KLM: nouveau revers européen pour Emmanuel Macron

L’affaire Air France – KLM est une affaire politique, et même une affaire d’Etat. Elle s’explique par la défiance du gouvernement néerlandais vis-à-vis du management de l’entreprise, largement soutenu par le gouvernement français. Cette affaire illustre une fois de plus le décalage profond entre les prises de position très européistes d’Emmanuel Macron et leur réception très sceptique par ses partenaires directs.

L’annonce surprise, par le gouvernement hollandais, de sa montée dans le capital d’Air France-KLM à hauteur de 14% sans que le gouvernement français n’ait été prévenu fait mauvais genre pour tout le monde. Pour le gouvernement hollandais, d’une part, qui ne s’illustre guère par un sens aigu de la coopération européenne. Pour le gouvernement français, d’autre part, qui paraît mis sous surveillance par l’un des signataires initiaux du traité de Rome.

Les Hollandais et le patriotisme économique

Manifestement, Ben Smith, le nouveau patron d’Air France – KLM, n’est pas parvenu à rassurer le gouvernement des Pays-Bas sur ses intentions, et particulièrement sur le traitement qu’il entendait réserver au patron de KLM, Pieter Elbers. L’entente entre les deux hommes semble relative et tout laisse à penser que Ben Smith a beaucoup expliqué aux Hollandais qu’il maintiendrait une KLM distincte d’Air-France (et protégerait l’aéroport de Schipol), mais que Pieter Elbers ne conserverait pas forcément son poste.

La réaction hollandaise ne s’est pas faite attendre. Le patriotisme économique est passé avant tout (notamment après une pétition du personnel de KLM pour garder Elbers), et ce qui fut dit fut fait. Les Pays-Bas ont commencé à racheter l’entreprise pour pouvoir bloquer les interférences éventuelles du gouvernement français, pourtant très occupé à promettre qu’il ne prendrait aucune décision hostile aux intérêts bataves.

Une opération avec l’aide des Américains?

On sait maintenant que cette rapide montée en puissance des Néerlandais dans le capital d’Air France n’aurait pu se faire sans l’aide d’un des plus puissants fonds de pension américains: Capital Group. L’information n’est pas anecdotique. Rien n’exclut que les très atlantistes hollandais n’aient bénéficié de complicités américaines pour infliger un tel camouflet et un tel revers à Emmanuel Macron.

En tout cas, Capital Group semble avoir cédé d’un bloc aux Hollandais sa participation d’environ 6% au capital d’Air France. Ce fonds de pension américain détient d’autres participations importantes dans de grandes entreprises françaises comme Ricard ou Airbus. Le précédent Air France est donc à retenir…

Un camouflet pour Emmanuel Macron

Depuis son arrivée à l’Elysée, Emmanuel Macron multiplie les déclarations enflammées en faveur de l’Europe et de la relance européenne. Depuis des mois, son entourage vante ses puissants succès en la matière. L’affaire Air France laisse pourtant perplexe. Manifestement, les appels à l’Europe lancés par le président français ne font ni chaud ni froid à ses partenaires et, à la première occasion, c’est une logique  de confrontation et de défiance bilatérale qui guide les relations de nos partenaires avec nous et notre exécutif si européiste.

Pire, le crédit dont Emmanuel Macron peut bénéficier en Europe paraît bien maigre. L’exécutif hollandais, en tout cas, ne semble pas confiant dans les promesses françaises. La crédibilité de Macron ne fait guère d’émule au-delà de nos frontières. La méthode verticale et l’exercice très solitaire des décisions qui sont la marque de fabrique d’Emmanuel Macron (et attisent la crise des Gilets Jaunes) ne sont visiblement pas au goût de ses voisins.

Affligeante riposte française dans l’affaire Air France

Face au camouflet hollandais, la riposte française et son faible niveau inquiètent. Prises au dépourvu par un mouvement hostile, les élites françaises ont semblé dépassées. Au-delà d’une petite crise d’autoritarisme, au-delà de pitoyables effets de manche, la France n’a eu aucune prise sérieuse pour défendre les intérêts de sa compagnie européenne où elle détient 23% des droits de vote.

« Ce genre de comportement n’est pas acceptable » a dit Bruno Le Maire.

Ce n’est peut-être pas acceptable, mais cela s’est pourtant produit, alors que le même Bruno Le Maire avait multiplié les promesses la main sur le cœur à son homologue hollandais. Preuve est faite qu’une promesse donnée par des gens discrédités sur leur propre scène nationale n’est plus crédible aux yeux de personne.

Il serait temps que les élites françaises arrêtent de penser qu’on peut gouverner avec des imprécations morales. Et quelques leçons de lucidité et d’humilité leur éviteraient bien des désagréments…

Les fantasmes européens de la France

A l’approche des élections européennes, cette affaire en dit long sur les rodomontades qui permettent à Macron d’opposer régulièrement les obscurs, les barbares souverainistes, et les gentils Européens qui défendent la paix, la lumière et l’intelligence sur notre continent. Ce clivage binaire entre le bien communautaire et le mal national est une stratégie électorale qui fonctionne très bien dans les medias français pour tuer tout forme de pluralisme dans les débats, mais qui ne repose sur aucune réalité politique.

La montée en puissance de l’Etat batave dans le capital d’Air France montre qu’aucun Etat fondateur de l’Union n’est prêt à sacrifier ses intérêts fondamentaux sur l’autel du mirage européen. Au demeurant, les Pays-Bas qui pratiquent le dumping fiscal (Renault a d’ailleurs largement pratiqué l’optimisation fiscale en Hollande) ont une conception, depuis toujours, très personnelle de l’Europe.

Cette affaire Air France a le mérite de remettre les pendules à l’heure. L’Europe dont la macronie parle est une image d’Epinal qui sert seulement à cliver le débat intérieur. La réalité de l’Union est de nature très différente de ce continent de bisounours qui nous est servi par En Marche et par les élites françaises. L’Union est une affaire de business où la tendresse et le romantisme n’ont pas leur place. Dans l’Union, seule la crédibilité compte, et peu importe le brio énarchique ou les bons sentiments pharisiens.