27 octobre 2020

Le courrier des stratèges

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Hélène Strohl – Préfecture de police: un attentat contre la culture du « pas de vague »

L’attaque de la Préfecture de Police met directement en lumière les méfaits de la culture du « pas de vague » dans le service public, qui pousse au tabou et à ne jamais dénoncer les dysfonctionnements que les fonctionnaires constatent. La mort de quatre policiers sur leur lieu de travail a tragiquement illustré les risques de cette culture.

On a dans ce pays, passionné par la politique dit-on et dans lequel la plupart des élites ont été formées à la dissertation de Sciences-Pô, l’habitude de réduire les phénomènes sociaux à Une cause, de préférence politique ou géopolitique.

La récente affaire du présumé assassin de la préfecture de police illustre bien ce phénomène.

De quoi s’agit-il ?

Une personne, de catégorie C, c’est-à-dire personnel d’exécution au niveau le plus bas, est engagée pour assurer la maintenance du parc informatique d’un service de police, chargé du renseignement.

Sans signes avant-coureurs dit-on quant à son agressivité, un matin, il achète un couteau et en moins de dix minutes, tue quatre personnes et en blesse une cinquième. Il est abattu, après sommations, par un jeune stagiaire qu’il menace à son tour.

Ce fonctionnaire de police, agent administratif, c’est-à-dire chargé de l’intendance dans le service et non pas d’un travail policier, s’est converti à l’Islam, et a donné, notamment quatre ans auparavant, des signes laissant penser qu’il était en accord avec la mouvance terroriste de sa religion. Il a, comme on dit, donné des signes de radicalisation.

Depuis, le discours unanime des politiques et des médias cherche à comprendre pourquoi cet homme a pu se maintenir dans un service chargé du renseignement, c’est-à-dire aussi des informations concernant la menace terroriste interne au pays.

Ce que demandent politiques et journalistes, c’est comment détecter chez les fonctionnaires, mais aussi chez tous les professionnels chargés d’un service au public, des signes avant-coureur d’une allégeance à Daech. Signes faibles, car si on attend les signes forts, on est déjà post-attentat. Tels qu’évoqués par le procureur de la république, ces « signes de radicalisation » seraient : Un (un seul) propos tenu après les attentats de Charlie Hebdo ne condamnant pas l’attentat ; qu’il n’aurait plus serré depuis quelques temps les mains des femmes, en fait d’une seule femme, secrétaire dans son service ; qu’il aurait revêtu la tenue traditionnelle pour se rendre à la mosquée le vendredi. Tous signes non pas d’action militante, mais d’opinion.

On voit bien que ces signes faibles ne pouvaient pas justifier une révocation de la fonction publique, seule mesure susceptible de l’éloigner. En général, de tels signes ne pourraient pas permettre de refuser à quiconque l’accès à la fonction publique. On rappelle qu’en pleine guerre froide, le Conseil d’Etat avait jugé qu’un militant communiste avait le droit de s’inscrire au concours de l’ENA. (arrêt Barel, 1954[1]).

Mais on pourrait poser la question autrement.

Nous sommes dans un service de police et qui plus est dans un service de renseignements. Et donc il apparaît que ce service est sensible. C’est-à-dire qu’il faut vérifier qu’il n’y a pas de taupes dans ce service, taupes envoyés par Daech ou bien par la Russie ou bien par la Chine ou par n’importe quelle puissance étrangère. De même qu’on peut s’assurer que dans un service de police chargé du grand banditisme, il n’y a pas de taupe payée par des mafieux quelconques. De même que les employés d’une banque qui peuvent effectuer des mouvements de fonds sont surveillés : ils doivent avoir leurs comptes en banque dans l’établissement où ils travaillent et ceux-ci sont accessibles aux services de sécurité.

Il paraît du coup assez curieux que les personnels du service de renseignements de la police ne fassent pas l’objet d’un renouvellement d’accréditation secret défense plus souvent que tous les cinq ans et surtout que celui-ci ne soit pas l’occasion d’une évaluation de leur fiabilité plus approfondie.

Quant à l’exploitation des signes faibles, rapportés par ses collègues. Très clairement, ils ont été traités comme dans n’importe quel service et non pas comme un problème particulier de sécurité dans ce service. On imagine bien que les deux fonctionnaires de base qui ont rapporté les propos à leur chef de section n’ont pas voulu prendre le risque d’une « dénonciation écrite » et vu leur place dans la hiérarchie, ce n’était pas à eux de prendre une telle décision. Mais il devrait y avoir dans de tels services des procédures de suivi des agents qui permettent et obligent la hiérarchie à prendre ses responsabilités.

Très clairement, dans l’administration, règne la culture de la salle de classe : pas de dénonciation.

On aurait pu imaginer au contraire que le chef de section rapporte ce fait à ses supérieurs, qui décident soit d’avoir un entretien avec l’intéressé, soit de faire une petite enquête sur ses fréquentations etc. En prenant eux la responsabilité. C’est d’ailleurs ainsi que les signalements en cas de mauvais traitements à enfants, de risques de mauvais traitements à personnes vulnérables sont traités : le nom des « informateurs » n’est pas communiqué à la personne signalée.

Toutes ces analyses montrent que la question bien posée n’est pas celle de la traque des signes de radicalisation, mais bien celles d’une part de la sécurisation de services secrets par rapport à toutes les dérives possible des personnels et d’autre part, celle d’un management des services non pas  bureaucratique, mais avec des autorités responsables et impliquées.

Reste la question de l’information du ministre ou du préfet de police.

Cette question a été souvent posée : pourquoi tel ou tel ministre n’avait-il pas eu la note expliquant les dangers du sang contaminé ? Pourquoi le ministre de l’écologie n’est-il pas averti d’un rapport défavorable concernant la sécurité de tel ou tel site ?

Il m’est arrivé dans ma carrière d’inspecter un hôpital dans lequel plusieurs services étaient gravement défaillants : maltraitances des malades, conditions d’hébergement scandaleuses, absentéisme des médecins etc. La directrice n’avait en onze ans de direction rien constaté ni rien amélioré. Nous proposions sa suspension. Pendant plusieurs mois, rien ne se passa.

Par un hasard personnel, j’ai eu l’occasion de rencontrer le ministre de la santé, à qui j’ai fait part de mon étonnement. Le soir même, la directrice était suspendue, le ministre ayant bien compris à la lecture du rapport quel risque il courait lui-même du fait de cette absence de réaction.

Mais il est rare que les proches d’un ministre, son directeur de cabinet, ses directeurs d’administration centrale, ses conseillers, personne d’entre eux n’ose « annoncer la mauvaise nouvelle ». Craignant comme Tirésias la colère du roi, ils n’ont pas son courage pour l’informer de la vérité.

On peut imaginer un processus de ce type à l’intérieur de la préfecture de police : la hiérarchie intermédiaire répugnait à mettre en cause un agent, non pas tellement pour le protéger lui, que pour éviter un conflit et peut-être, car ce sont souvent là les arguments qui prévalent dans notre pauvre administration, pour ne pas risquer de perdre la seule personne compétente pour maintenir le « parc informatique » du service ! Il y aurait beaucoup à dire sur cette question si triviale de la pauvreté des moyens humains et matériels de l’administration qui participent aussi à ses dysfonctionnements. Mais ceci ne peut pas faire l’objet de grandes déclarations politiques !

Hélène Strohl, inspectrice générale des affaires sociales honoraire

Dernière publication, Michel Maffesoli, Hélène Strohl, La faillite des élites, éditions du Cerf, 2019

[1] Par l’affaire Barel, le Conseil d’État a jugé que l’administration ne pouvait, sans méconnaître le principe de l’égalité d’accès de tous les Français aux emplois et fonctions publics, inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, écarter quelqu’un de la liste des candidats au concours de l’E.N.A en se fondant exclusivement sur ses opinions politiques.