13 août 2020

Le courrier des stratèges

Prenez de l'avance sur l'actualité

L’effondrement qui vient : quand il faudra choisir entre Thatcher et Maduro

Pour l’instant, l’effondrement économique est invisible en France. Et comme les Français adorent prendre leurs rêves pour des réalités, ils ne manquent pas d’esprits complaisants pour les nourrir dans cette illusion que l’impunité pourrait durer éternellement, un peu comme les nuages de Tchernobyl étaient supposés s’arrêter à nos frontières et intoxiquer toute la planète sauf nous. Je ne compte plus, dans les commentaires que je recueille sur les réseaux sociaux, des appels à une indifférence assumée vis-à-vis de la crise économique qui arrive, vis-à-vis du « dieu argent » et des « valeurs libérales » qui nous gouvernent. Ces appels naïfs sont directement inspirés et confortés par des esprits dont on ne sait s’ils sont dominés par l’incompétence ou par la démagogie. J’y classerai volontiers l’historien Olivier Faure (pas le responsable socialiste, c’est un homonyme), qui a produit une tribune déconcertante dans le Figaro niant l’existence d’une crise majeure, ou encore l’économiste Ginder

Tous ces gens éduqués sont coupables de faire croire aux Français qui n’ont pas eu accès à la même éducation qu’eux que l’État peut indéfiniment se substituer aux entreprises pour payer les salaires (comme il le fait avec plus de 11 millions de chômeurs partiels) et qu’il suffit de faire payer les riches pour régler les problèmes. Imaginer qu’une perte subite de 10% du PIB, c’est-à-dire pas loin de 250 milliards €, et qu’une augmentation fulgurante de la dépense publique (probablement 200 milliards €) peuvent être gérées sans impact brutal sur la vie de chaque Français relève du mensonge le plus éhonté. 

Le monde d’après sera celui de la misère

Il n’a échappé à personne que le débat sur « le monde d’après » avait commencé, et que plein de beaux esprits, là encore, nous expliquent qu’il faudra sortir du capitalisme dès le déconfinement fini, pour opter en faveur d’un monde de bisounours où nous nous aimerons tous. Jésus l’avait proposé avant eux, avec un succès relatif, de même que Pol Pot, Enver Hoxha et Kim Il Sung, ces trois derniers avec des massacres ou des exodes bien plus rapides que ceux des guerres de religion. 

Le débat sur le monde d’après part du principe que les mois qui viennent nous permettront de choisir à la carte, comme dans un restaurant de luxe, les plats que nous voulons manger, étant entendu que nous sommes bien décidés à faire porter l’addition au MEDEF et à tous ces accapareurs de biens du peuple qui int les poches bien pleines d’un argent qu’ils n’ont pas gagné et qu’ils ne méritent pas.

Le mensonge qui est vendu aux Français est parfaitement développé par les tribuns de la France Insoumise : les salariés pourront choisir s’ils ont envie de travailler ou pas, et dans quelle proportion. Dans tous les cas, leur salaire et leur sécurité sociale sont garantis par une ponction sans limite sur ces salauds de riches. 

La réalité est évidemment tout autre. D’une part, la fin du chômage partiel provoquera des licenciements massifs. La chute de la consommation qui s’ensuivra conduira à la mort par asphyxie (déjà bien entamée) de plusieurs centaines de milliers d’entreprises. C’est le scénario en « L » que nous évoquons régulièrement depuis le 13 mars, et que la Fed a validé à demi-mots (savamment éludés par la presse française) mercredi dernier. D’autre part, l’État devra massivement confisquer l’épargne pour financer ses nouvelles dettes. 

Bref, la richesse va faire un grand bond en arrière dans ce pays, et la misère un grand bond en avant. 

Insupportable charge de la dette publique

Cet effondrement social n’est pas encore arrivé et, déjà, de toutes parts, les voix s’élèvent pour réclamer des taxes (pour les riches bien sûr) destinées à préserver le niveau de vie de la majorité. Tous ces amis de l’impôt proposent évidemment de se servir des nouvelles recettes fiscales pour renforcer le service public dont les Français ont tant besoin selon eux, alors même que la pandémie a montré que notre État obèse était très handicapé par ses couches de graisse bureaucratique. 

La suite de cette stratégie est bien connue. Elle a été expérimentée en Grèce à partir des années 2000, lorsque le pays s’est endetté à tour de bras pour organiser les Jeux Olympiques de 2004, et n’a plus pu, par la suite, se passer des interventions de l’État. Progressivement, la charge de la dette asphyxie l’économie réelle, jusqu’à mettre le pays au bord de la banqueroute, faute de pouvoir encore trouver des contribuables pour payer des impôts confiscatoires. Les investisseurs fuient alors la dette souveraine, et l’État doit emprunter à des taux toujours plus élevés pour les attirer, ce qui rend le déficit encore moins supportable.

L’appel à la dépense publique pour régler la crise, en France, produira les mêmes effets : notre capacité à rembourser deviendra douteuse, et nous devrons promettre une rémunération toujours plus élevée à nos créanciers si nous voulons continuer à emprunter. Progressivement, nous ne vivrons plus que pour rembourser les créanciers. Cette situation nous mettra en position de devoir opérer un choix binaire : soit récupérer la planche à billets et imprimer du cash à tire-larigot pour continuer à faire fonctionner l’économie (c’est la solution Maduro). Soit sabrer dans les dépenses publiques pour réduire la dépense à la dette et rétablir la valeur de la monnaie (c’est la solution Thatcher). 

Je suis convaincu que ce choix se posera en ces termes d’ici à la fin 2020. 

La France et l’inévitable tentation Maduro

Je ne prends pas beaucoup de risques en affirmant que, dans quelques mois, la petite musique du papa État qui peut tout, déjà passée en boucle par l’intelligentsia française, aura suffisamment résonné dans toutes les têtes pour que tout appel à la modération des dépenses publiques ne devienne inaudible. Il suffit de lire les propos de François Baroin dans le Figaro du 30 avril 2020 pour comprendre que la droite française, qui n’a déjà pas beaucoup d’idées en temps de paix, et en a encore moins en temps de guerre, sera la première à réclamer une solution à la Maduro. 

Et allez hop ! on relance l’investissement public, on renonce à la libre concurrence pour créer un marché captif, et on réglemente tout ça au nom de la solidarité et du bien public. Le Vénézuela n’a pas commencé autrement. Et l’on peut faire confiance aux élites françaises (qui expliquaient doctement, pédantesquement il y a un mois, que les masques ne permettaient pas de se protéger du coronavirus) pour ratiociner pendant des pages entières du Figaro et des Échos sur la différence entre leur solution et celle de Maduro. Pendant ce temps, Bernard Arnault et la famille Dassault auront prudemment mis leurs avoirs à l’étranger pour éviter l’impôt révolutionnaire que leurs journaux justifieront par pure connivence avec l’État. 

Combien de temps durera le madurisme à la française ?

De notre point de vue, la question n’est donc pas de savoir s’il y aura ou non une expérience maduriste à la française, mais comment, en combien de temps, et en quel état nous en sortirons. Car, en France, comme au Venezuela ou ailleurs, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Bien entendu, nous ne manquerons ni d’un Mélenchon, ni d’un Corbière, ni d’une Autain pour nous expliquer que l’échec de cette politique économique suicidaire est due à un complot ourdi par les méchants riches de connivence avec Donald Trump et la CIA. 

Mais on connaît par avance les vraies tares des choix portés par tous ces professionnels du mensonge politique. D’abord, l’augmentation colossale des dépenses publiques nourrit une immense bureaucratie improductive qui met le pays en coupe réglée et organise de façon parasitaire son maintien au pouvoir, au nom de l’intérêt général, du bien public, et d’autres bons mots qui font plaisir à entendre, mais qui sont autant de prétextes pour voler le contribuable sans défense. Ensuite, tout ce que le pays compte de force productive, de capacité à entreprendre et à innover, prend ses jambes à son coup et se réfugie là où l’herbe est plus verte (je veux bien ici donner quelques conseils à ceux qui réfléchissent déjà à cette solution). La France demeurera alors seule avec ses fonctionnaires hallucinés et ses syndicalistes toujours prompts à en réclamer plus sans contrepartie. Enfin, la planche à billets qui devra tourner pour remplacer les crédits que plus personne ne voudra nous accorder produira un choc inflationniste majeur, qui appauvrira la population et provoquera d’importants troubles sociaux. 

Face à ce désordre, que nous avons déjà connu dans les années 1793 et 1794, le pays tout entier appellera à une alternative politique. Historiquement, la France met un an à la demander, un an à la lancer, et trois ans à la stabiliser. 

L’inévitable épisode thatchérien

Lorsque les Français seront allés au bout de leur rêve maduriste et qu’ils auront fait l’expérience concrète de la différence qui existe entre un billet de banque et un billet de Monopoly, ils reviendront aux certitudes de paysan qu’ils n’auraient jamais dû oublier. D’abord, ils prendront acte du trop grand nombre de bureaucrates improductifs qu’ils financent avec leurs impôts exorbitants. Ensuite, ils souhaiteront troquer la monnaie de singe que l’intervention massive de l’État aura créée, après le refus définitif de l’Allemagne d’endosser l’insoutenable endettement français, et donc après l’abandon de l’euro, contre une monnaie stable et dotée d’un minimum de crédibilité internationale. 

Ils entreprendront alors une politique sévère de réduction des dépenses publiques dont on connaît déjà les grands traits : suppression de la garantie de l’emploi dans la haute fonction publique, remplacement de la sécurité sociale par un revenu universel, privatisation des hôpitaux non-universitaires

Bien évidemment, ces mesures inévitables sont aujourd’hui urticantes et inaudibles. Mais il suffit d’attendre pour qu’elles s’imposent d’elles-mêmes. La particularité de nos élites consiste en effet à être incapables, convaincues qu’elles sont de leur propre infaillibilité, de s’adapter à la réalité. On peut donc faire confiance aux Macron, Baroin, Bayrou, Cazenave et compagnies pour nous mener droit dans le mur en dénonçant les fake news et les complotistes qui annoncent la catastrophe. 

Nous en serons quitte pour quelques centaines de milliards € partis en fumée entretemps.