20 octobre 2020

Le courrier des stratèges

Prenez de l'avance sur l'actualité

La France des bars clandestins osera-t-elle s’exprimer après le 11 mai ?

Hier, un important responsable patronal m’a appelé depuis l’un des bars clandestins qui ont secrètement fleuri en France depuis le 13 mars, quelque part dans la campagne française. Il m’a passé Dany, le taulier qui servait le pastis derrière les volets fermés de son estaminet. Sa voix m’a réchauffé le coeur, avec son bon gros accent de chez nous, de ces terres giboyeuses où l’éloquence est toujours silencieuse, et où la fraternité se donne le coeur sur la main, même si j’ai trouvé un peu dommage qu’une maison du nord de la Loire serve un apéritif du sud (on remarquera que les bars du Nord servent volontiers du pastis, alors que les bars du Sud servent moins volontiers du Rinquinquin ou du genièvre). Le coeur de la France, celle des tapes dans le dos et de la palabre au café à l’heure de la messe, a donc continué à battre pendant le grand enfermement auquel nous avons été collectivement condamné.

France officielle et France réelle

Bien entendu, tout cela est resté discret et prudent. Personne n’a vraiment pris de risque, et, à la différence du refus ouvert du déconfinement pratiqué dans certains quartiers, où des travaux de groupe (comme la vente de la drogue) ont continué sans les précautions requises, la France qui a fréquenté les bars clandestins a majoritairement pris soin de ne pas se contaminer. Elle a rassemblé ceux qui étaient loin du virus, ou ceux qui étaient sûrs de ne pas le porter, notamment après plusieurs jours de confinement. 

Il est vrai que, dans de nombreuses campagnes aux épaisses forêts et aux villages épars où, même en temps ordinaire, les rencontres avec des « étrangers » sont rares, l’urgence de rompre les habitudes sociales s’est moins fait sentir. Et dans ces hameaux ou ces villages si peu fréquentés, le café n’a pas la même fonction sociale que dans les métropoles où chacun se trouvait à portée de contamination. Là, il tient lieu de réseau social organisé, en même temps qu’il tient la vie locale. On sait qu’on y rencontre les gens qui ont quelque chose à dire ou à partager. Spontanément, ceux qui étaient à risque ne sont pas venus. Et les autres ont apporté avec eux leur détermination à garder leur monde tel qu’il est, par-delà les leçons de morale des élites parisiennes. 

Cette France des bars clandestins, cette France réelle qui peuple nos coeurs, à quoi ressemble-t-elle ? Elle est incontestablement plus mélangée socialement que la France officielle, la France des métropoles bien élevées, où la vie est organisée par classes sociales. Dans la France réelle, les gens aisés viennent avaler un petit blanc sec ou un Pastis avec le boulanger du coin, avec la veuve d’en face, et avec le retraité de chez Renaut ou de chez Peugeot qui s’ennuie le week-end. 

C’est, au fond, la France de la majorité silencieuse, si mal traitée par nos élites depuis plusieurs décennies, qui a appris à vivre à l’abri des instructions officielles. C’est la France des beaufs méprisés par Cabu et par toute la gauche bien-pensante qui fut la première, rappelons-le, à établir une équation entre la France profonde et la bassesse humaine. 

France réelle, France libérale

Quand j’ai entendu Dany au fond de sa tanière, je me se suis réjoui de la France et de ce qu’elle porte dans son identité. Ils sont beaux, ces moustachus à la gouaille burinée par les Gauloises, le pâté de campagne et les Calva après la tarte Tatin. Cette France-là n’aime pas l’idéologie, ni les péroraisons inutiles, ni les directives communautaires, ni les circulaires administratives, ni les Condé, ni les pinailleurs qui règlent leurs comptes à coup d’incriminations pénales comme on en voit tant à l’Assemblée Nationale, toujours prompts à inventer une nouvelle infraction pour un oui ou pour un non. 

Dany est la preuve vivante que la vraie France n’a rien à voir avec ces stratégies de contrôle par l’État dont les élites nous farcissent la tête à longueur de journées et de sondages bidons commentés par les Frédéric Dabi de passage, toujours prompts à dire que le gouvernement a raison et à soutenir que le pays réel est une invention des fascistes. Quand j’entends Dany (et je l’écris parce que je sais qu’il me lit) j’aime la France, parce que j’entends à la chaleur de sa voix qu’elle met la liberté au-dessus de tout. Quand j’entends Dany, je foule au pied les prairies de mon enfance, entre Valmy et Jemappes, et j’entends le peuple français crier « la liberté ou la mort ». 

Cette France ne descend pas dans la rue à tout bout de champ. Elle n’est pas non plus réfractaire. Mais cela fait deux mille cinq cents ans qu’elle boit de la bière et du vin, et instinctivement elle trouve toujours un moyen de préserver ses valeurs, même quand l’État devient fou et cherche à l’en priver. Cette France-là a le vrai libéralisme tocquevillien chevillé au corps. 

Sale temps pour la France de toujours

Mais c’est vrai que cette France-là, comme le disait si bien Michel Maffesoli dans nos colonnes, s’est retirée sur son Aventin, à force de subir des injonctions et des leçons de morale castratrices de la part d’une élite bouffie d’orgueil, mais dépourvue de clairvoyance et de mérite. Progressivement, la mer de l’empathie populaire s’est retirée, pour laisser la place à une longue plage de sable froid et mouvant, où la suspicion et la défiance règnent. 

Et cette France-là s’attend au pire. Elle sait que les « anges gardiens » que le gouvernement veut déployer (nous y reviendrons dans les prochains jours !) pour la protéger ne seront que la préfiguration de commissaires politiques, façon URSS 1924, chargés de la conseiller, de la gourmander, de la surveiller, de la dénoncer si besoin est. Et bientôt, pour continuer à boire le pastis au bar clandestin, loin du virus, il faudra déjouer les pièges des anges-gardiens, ces si bien nommés, qui viennent annoncer l’improbable, l’incroyable, pendant la nuit, au moment où l’on s’y attend le moins. 

L’État veut être partout. Même dans les songes des jeunes filles. 

La France réelle réagira-t-elle face aux projets liberticides ?

Progressivement, nous comprenons que cette pandémie si prévisible, mais qui a pris au dépourvu les élites administratives au point qu’elles ont été incapables de commander suffisamment de masques dans les temps requis pour protéger la population, devient pour elles une opportunité. Et si la peur de la mort que le virus porte avec lui permettait d’infantiliser encore plus les masses ? Et si l’aléa de tomber malade et de mourir intubé comme une épave sur un lit d’hôpital permettait de domestiquer les Gaulois réfractaires pour leur faire enfin admettre tout ce qu’ils refusent depuis si longtemps ?

Et c’est l’occasion de pousser son avantage en terrain favorable. Le groupe majoritaire En Marche ne manque pas de beni-oui-oui prêts à tout dans l’espérance d’être ministres, par exemple prêts à signer un texte scélérat qui tuerait à petit feu les libertés publiques. Et au-delà d’eux, combien de voix de droite n’entend-on plus, espérantes qu’elles sont de décrocher un maroquin ministériel en cas d’éviction d’Édouard Philippe ? Tous ces gens-là signeront, les yeux aussi fermés que ceux des députés socialistes de 1940 qui votèrent les pleins pouvoirs à Pétain, n’importe quel texte tordant le cou à nos bonnes vieilles résistances françaises à l’État tout-puissant pour faire plaisir à Emmanuel Macron.

Comment réagira la vraie France, celle des bars clandestins, face à ce risque de « flash totalitaire », c’est-à-dire de torsion fulgurante de l’État de droit, dans un sens favorable à l’oppression ?

C’est la grande inconnue qui plane aujourd’hui sur le débat public. Les LBD ont eu raison des premières poussées d’urticaires de la France profonde. La défaite de 2019 est-elle irrémédiable ou pas ?

Le risque d’un mouvement systémique pour Macron

Mais en réalité, personne ne sait. Beaucoup pensent qu’un mouvement populaire se commande par une élite, comme dans la vision marxiste-léniniste de la Révolution. Le fait français est un peu différent. La résistance de la France bi-millénaire est comme un cheval fougueux. Elle se réveille on ne sait jamais quand. Et elle se cabre pour une raison à laquelle on ne s’attend jamais. Songez à la taxe écologique sur le carburant. C’était une toute petite chose, mais elle a failli faire tomber le régime, et dans les nuits solitaires d’Emmanuel Macron résonnent encore, j’en suis convaincu, le bruit froid des paumes et des poings qui ont frappé la carrosserie de sa limousine au Puy-en-Velay, un soir d’hiver où des Gilets Jaunes ont failli le lyncher. 

La France est une rosse ombrageuse. Il est tellement plus prudent de bien la traiter, de ne pas abuser d’elle, de ne pas la mépriser, de ne pas la sous-estimer, de ne pas la tromper. Car si elle est capable d’enfanter des Macron et une multitude d’autres faussaires qui se prennent au sérieux, elle enfante aussi des Bonaparte, des Louis XIV, des Clemenceau et des De Gaulle. 

Ne jamais l’oublier.