lun. Juil 6th, 2020

Ce que l’affaire de l’hydroxychloroquine et du Lancet dit de nos élites décadentes

L’étude du Lancet sur l’hydroxychloroquine constitue un excellent révélateur de ce qu’est notre nomenklatura, de ses travers et de ses limites systémiques dans un monde en mutation fulgurante. Nous savons désormais que sans un profond (et probablement très brutal) renouvellement des élites, la France accélèrera son long déclin. 

Quelques minutes à peine après la publication de l’étude du Lancet, dont sait aujourd’hui qu’elle est bidonnée et faisandée, probablement par une officine d’influence, je recevais un message haineux et vengeur d’un camarade de promotion de l’ENA, haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur actuellement en poste à la représentation permanente de la France à Bruxelles, m’injuriant et ricanant avec un air pathétique de petit marquis à cette humiliation infligée à tous les partisans de Didier Raoult. Pour l’occasion, il les regroupait sous l’appellation délicate de « blaireaux ». Que pensent les « blaireaux » de cette étude qui montre qu’ils ne sont que de petits Gaulois réfractaires, prêts à suivre n’importe quel gourou illuminé, alors que la science, Monsieur, la Science, c’est bien autre chose ?

Dans la foulée de cette étude (et les délais de décision nourrissent l’idée que toute cette opération était téléphonée et prenait vraiment les « blaireaux » pour des lapins de six semaines), l’OMS et le gouvernement français interdisaient l’hydroxychloroquine. 

Maintenant que les auteurs de cette étude se sont rétractés et ont quasiment avoué la forgerie qu’ils ont accepté de cautionner pour discréditer un remède proposé par un savant français, il est intéressant d’analyser l’éthique de notre nomenklatura. Cette épisode croquignolesque offre la possibilité d’une superbe étude anatomique, et peut-être paléographique, sur ce qui se passe dans la tête de ceux qui composent la technostructure. Au fond, l’affaire du Lancet laisse sur le sol les mêmes traces que la mer qui se retire. Et nous pouvons sereinement analyser, disséquer, les sédiments abandonnés dans la cohue par cette élite si sûre d’elle-même qu’elle confond sans ciller des vessies et des lanternes.

La nomenklatura aime se soumette à l’autorité

Et bien sûr, ce qui saute aux yeux, c’est la soumission à l’autorité. Cela nous saute aux yeux parce qu’il s’agit bien d’un éternel recommencement, d’une éternelle faiblesse enseignée doctement, patiemment, à Sciences Po, dans les grandes classes préparatoires, dans les grandes écoles, de l’ENA à HEC. The Lancet a écrit, donc c’est vrai, sans le moindre doute, sans la moindre précaution, sans la moindre réserve. Les Américains ont publié, donc c’est aussi infaillible qu’une bulle de Pie X. 

Cette abdication de tout esprit critique de la nomenklatura face à l’autorité, qu’elle porte une blouse blanche, une bure dominicaine, une bannière américaine ou un uniforme vert-de-gris, a fait le sel de la décision publique en France à travers les siècles. Les plus forts ont décidé, donc on obéit, et on pourfend tous ceux qui résistent. Il était évident ce jour-là que ne pas organiser un autodafé des oeuvres de Didier Raoult, que prononcer son nom sans l’assortir d’un qualificatif injurieux devenait un crime contre l’humanité passible au minimum d’un bannissement immédiat de toutes les bonnes villes de France. 

Dans ce réflexe quasi-mécanique, on ne lira pas seulement la faillite complète de l’Éducation Nationale dans la construction intellectuelle des meilleurs. On y lira comme dans le marc de café l’annonce de prochaines dictatures, de prochains décrets sur la race, de prochaines collaborations à Montoire ou ailleurs. 

Sur le fond, les membres de la nomenklatura se croient étalons. Ils ne sont que des veaux. 

La vérité est un caprice moutonnier de la cour

Le problème de notre nomenklatura ne réside pas seulement dans la haine qu’elle voue à l’esprit critique. Il réside encore plus dans le caractère moutonnier de cette haine. On déteste Raoult parce que la Cour le déteste, parce qu’il est ridicule, parce qu’il a les cheveux longs, parce qu’il n’accepte ni l’étiquette, ni le protocole, ni les usages en vigueur sous les ors de la République. 

Il fallait voir le premier reportage que BFM lui a consacré pour comprendre le malaise. Raoult est un leader qui récompense les meilleurs dans ses équipes et gourmande les moins bons, les tire-aux-flancs, les syndicalistes acrimonieux. Il ne pratique pas le mensonge lisse et méprisant du « pas de vague » en vigueur dans la nomenklatura décadente qui ruine le pays. C’est bien la preuve qu’il est mauvais, qu’il est un escroc et un imposteur. 

Et la Cour de le dénigrer. Il aurait harcelé des femmes. Il signerait des études qu’il n’a pas rédigées (point qui n’a jamais aucun oligarque pour les études publiées par The Lancet, bien entendu). Bref, tout est à jeter dans le Raoult. On ne sait pas forcément pourquoi, mais on l’a lu dans un journal américain, o n l’a entendu dans un dîner du Siècle hier soir, donc c’est vrai. 

Qu’on dresse le bûcher pour Raoult ! de source sûre (mais on n’a pas le droit de dire laquelle), il le mérite dix fois, cent fois…

Ce qu’aime le peuple est forcément une escroquerie

Il faut dire que Raoult a, dans son insupportable résistance à la nomenklatura, commis une grave faute : il a bénéficié d’un soutien spontané du petit peuple de Marseille, et de bien au-delà. Les files d’attente devant l’IHU, composées de petites gens qui patientaient plusieurs heures pour recevoir le traitement miracle du bon docteur Raoult ont à la fois ulcéré et effrayé la nomenklatura. 

L’ulcer est venu de la vulgarité de la démarche. Quoi ? Le bas peuple conteste l’index pontifical? La vérité ne serait plus décidée par une encyclique épiscopale ? L’idée qu’une autre vérité, reconnue, choisie par les Gaulois réfractaires puisse rivaliser avec la doctrine officielle des élites réunies en conclave, avec des documents préparatoires élaborés par un rédacteur contrôlé par un chef de bureau, corrigé par un sous-directeur, supervisé par un directeur, puis palabré sous le palétuvier par un comité théodule où la parole est distribuée par ordre d’ancienneté, c’est tout simplement insupportable et horriblement vulgaire. 

L’effroi est venu de l’adhésion spontanée à un homme venu de nulle part. Alors que la nomenklatura fait l’objet d’une détestation, avec ses petits airs étriqués et anxiogènes de courtisans sans âme et sans volonté, ses airs de Jérôme Salamon qui comptabilisent les morts chaque soir comme des pots de yaourt, un homme bourru, fantasque, indiscipliné, pouvait s’attirer l’amour des foules. Il existe donc une menace pour l’ordre dominant, car la contestation ambiante n’est pas liée (la popularité de Raoult le prouve) au caractère ingouvernable des Français qui contesteraient tout, mais à l’incapacité des élites à lui parler. 

Et ça, c’est intolérable. 

Ne jamais tolérer l’erreur

Très souvent, Raoult a rappelé que sa démarche n’était pas de faire de la recherche, mais de trouver des solutions en tâtonnant. Cette affirmation a tapé là où la construction intellectuelle de nos élites souffre. Car notre nomenklatura n’est pas éduquée dans l’idée qu’un bon gouvernement consiste à soulager les misères du peuple. Elle préfère l’idée qu’il faut protéger l’intérêt général, notion abstraite et théorique qui correspond aux canons élitistes de la rationalité kantienne. Nous ne sommes pas là pour régler les problèmes (par exemple le chômage) mais pour développer une théorie de l’intérêt général (en recourant à des solutions que personne ne comprend, mais que des scientifiques jugent utiles ou probantes dans des articles publiés par les meilleures revues scientifiques). 

Dans cette approche « intellectualiste », « rationaliste », les élites françaises ont une peur envahissante : se tromper. Il ne faut surtout pas paraître ridicule en proposant un plan non abouti (sur le papier), non fondé théoriquement. Il faut être reconnu comme sérieux par les autres membres de l’élite. Et si ça ne marche pas, il faut plaider qu’on a respecté la méthode, le protocole (pour reprendre ce qui est reproché à Raoult). 

Or on sait que la recherche passe par du tâtonnement empirique, de l’erreur, de l’audace, de la prise de risque. Et soudain nous comprenons que ce n’est pas avec cette élite-là que nous allons disrompre, que nous allons nous renouveler. 

Une nomenklatura simplement médiocre

Bien entendu, pris individuellement, les membres de la nomenklatura française sont « brillants » : ils font de belles dissertations. Ils parlent bien. Ils balancent merveilleusement leurs raisonnements, sont très éduqués, parfois très cultivés, et disposent d’une patine intellectuelle tout à fait respectable. Le problème est que cette forme d’intelligence appelée le « brillant » ne correspond plus aux exigences de l’intelligence pragmatique imposée par la révolution numérique que nous vivons. Au XXIè siècle, il faut savoir écouter, tout remettre en cause, dénicher la perle sous un tas d’ordures, mettre les mains dans le cambouis, et savoir dire « je me suis trompé » devant des gens souvent moins éduqués que soi.

Notre nomenklatura, de ce point de vue, n’est pas nulle. Elle est ordinairement médiocre et obsolète. Elle a perdu sa légitimité intellectuelle à gouverner. Son problème est qu’elle ne l’a pas compris et qu’elle réagit aujourd’hui avec virulence pour conserver ses privilèges. Ses ancêtres de 1788 avaient commis la même erreur. 

13 thoughts on “Ce que l’affaire de l’hydroxychloroquine et du Lancet dit de nos élites décadentes

  1. L’humilité n’exclut pas le courage…mais cette vertu ne s’enseigne pas.

    C’est le grand Soljenitsyne, dans son discours de Harvard en 1978, qui nous a expliqué le mieux notre situation :

    « Le déclin du courage est ce qui frappe le plus un regard étranger dans l’Occident d’aujourd’hui.

    Le courage civique a déserté non seulement le monde occidental dans son sens noble, mais même chacun des pays qui le composent, chacun de ses gouvernements, chacun de ses partis, chaque homme investi d’un mandat(…)

    Une société qui s’est installée sur le terrain de la loi sans vouloir aller plus haut n’utilise que faiblement les facultés les plus élevées de l’homme.

    Lorsque toute la vie est pénétrée de rapports juridiques, il se crée une atmosphère de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs élans de l‘homme.

    Et face aux épreuves du siècle qui menacent, jamais les béquilles juridiques ne suffiront à maintenir les gens debout. »

  2. M. Verhaege, juste analyse de cette manipulation d’ensemble, où un Etat a préféré jeter aux orties l’un de ses meilleurs chercheurs plutôt que de le défendre. N’oublions pas que dès le départ les dès étaient pipés de manière inexplicable et totalement incohérente. Alors que le pouvoir politique avait décidé en son temps d’en faire un pôle d’excellence pour les maladies infectieuses, choisi ce professeur à la tête de l’IHU MARSEILLE avec plusieurs dizaines de personnes hautement qualifiées et des dizaines de millions d’euros de budget en lui donnant une large autonomie, pourquoi dès le début de la crise ne l’a t’on pas écouté et même écarté de Discovery et tout a été fait pour le saborder ? Parce que la plupart de nos élites ne sont pas des opérationnels et à quelques rares exceptions, n’ont aucune intelligence situationnelle même s’ils sont supposés être « brillants » et que le côté disruptif de Raoult en a contrarié plus d’un.

  3. … »cette forme d’intelligence appelée ‘le brillant' »: dans ses Mémoires, Casanova parle « d’enfarinés » à propos de ces gens là – qu’il a bien connus à la cour de Louis XV.

    Je suggère « enfariné » plutôt que « brillant ». C’est plus juste, plus parlant, moins ambigu (pour les esprits ultra bienveillants qui ne comprendraient pas du premier coup)… et plus insultant. Nos enfarinés le méritent bien!

  4. Quelques remarques tout de même. Il me semble que les qualifier de médiocres relève d’un euphémisme pour le moins édulcoré ou d’une politesse exagérée, sauf à préciser les domaines de leur médiocrité: intellectuelle, historique, humaine, sociale, économique, philosophique, vénale, égotiste, égoïste, …(à compléter selon chacun). Ils sont en fait, comme la plupart des arrivistes, des êtres soumis au pouvoir qui les fera roitelets, ne serait-ce qu’un jour. L’affaire de l’hydroxychloroquine ne fait que démontrer que, depuis déjà bien des années, le « milieu scientifique » est dominé par la finance et la loi du profit…comme l’est le « milieu politique »…de moins en moins distinct du milieu mafieux. Ces zélites-là, zélotes du capitalisme le plus vulgaire et violent, sont dépourvus de toute honte ou respect humain, en dehors de leur caste. Les « grandes écoles » les font élites du système. Depuis longtemps l’ENA, loin d’être le creuset de la notion de service de l’Etat au service de la population, est devenue le chemin d’accès individuel au pouvoir, à la surélévation sociale, à l’enrichissement. Leur cynisme ne fait que révéler combien ils peuvent se foutre du monde, monde dont ils sont incapables de seulement chercher à comprendre ce qu’il est, ce qu’il sera, ce qu’il pourrait être. Pour eux, il suffit de maîtriser com et médias et on peut mener la populace où l’on veut. Le petit-Pétain-en-chef peut, toute honte (?) bue, saluer De Gaulle, commémorer Poilus et Résistants…et offrir par décret une « zone transfrontalière » à l’Allemagne. C’est le « en même temps » car n’oublions pas que la seule souveraineté qui vaille aujourd’hui est la « souveraineté européenne », c’est-à-dire celle du fric. Je dois avouer que lorsque je désignais la bande au pouvoir comme les « nouveaux collabos » de la nouvelle « souveraineté européenne » je devais encore trimballer quelques débris de naïveté.
    Quant au pragmatisme imposé par la révolution numérique, il me paraît pour le moins échevelé. Avec la 5G on parviendra sûrement à passer les neurones…à la friture…
    Méc-créant.
    (Blog : « Immondialisation: peuples en solde! » )

  5. Pour prolonger je recommande la lecture de « Où en sommes t-on » où Emmanuel Todd décrivait la stratification éducative commencée vers 1960 qui a abouti à cette classe de super éduqués méchamment conformistes et inégalitaires. Une idée de détachement égotique proposée avant lui par Christopher Lash dans « Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy ». Ensuite bien sûr il faut lire « Skin in the game » pour comprendre le phénomène d’irresponsabilité qui isole les manageurs décideurs des conséquences de leurs élucubrations. Au même rayon, Charles Gave regrette que d’une crise à l’autre les hauts fonctionnaires, bien braves, se sauvent d’abord eux mêmes dans des châteaux de cartes de plus en plus fragiles indiscutables et sourds. Tout ça finira mal.

  6. bon sang, avec toute l’estime que j’ai pour ce genre de critique de notre establishment, la moindre des choses aurait été d’expurger le grand nombre de fautes d’orthographe que contient ce texte

    1. S attacher à la forme plutot qu au fond… Bravo! Vous avez tout compris… Pour rappel , le français est une langue vivante, soyez progressiste! Ce que vous appellez des fautes ne sont que le français de demain…

  7. J’ai vécu presque trente ans sous Ceausescu et je suis content de voir sa gueule accompagné ce texte, pour moi, remarquable.
    Sous Ceausescu, parmis d’autres merveilles il y a eu très tôt :
    – le permis à points (à l’époque, les années 70, 3 tampons sur le permis = permis annulé )
    – 80 km/h sur les routes
    – cota de la musique roumaine à la radio
    – punition pour les professeurs qui ne facilitent pas la promotion de tous
    – George Enescu, Emil Cioran, Constantin Brâncuşi, Mircea Eliade, Nadia Comăneci, sunt seulement quelqu’uns parmis ceux qui n’ont pas pu continuer leurs œuvres sous la dictature.

  8. Quel pertinence où l’on sait que la maxime des  » élites » est ….surtout ne pas faire remonter les informations dérangeantes….bref ne.pas faire de vagues.
    Effectivement il y a du mouton la dedans.

  9. Merci pour le niveau de l’article dans la forme comme dans le fond faisant oublier, un instant, les lourdeurs d’internet.

  10. En relisant récemment quelques ouvrages, j’ai retrouvé, dans un livre de JJ Beucler, un paragraphe qui se révèle d’une grande acuité. Parlant de nos élites universitaires, il écrivait, je cite:  « l’intelligence à de multiples facettes. Tel esprit, pétillant dans l’analyse abstraite, devient stupide dans l’application pratique. Le bon sens est la chose au monde la plus mal partagée; il a tendance à fuir l’instruction… C’est grave car, à la limite, nous serons dirigés par des gens qui sauront tout et ne comprendront rien. »

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