25 octobre 2020

Le courrier des stratèges

Prenez de l'avance sur l'actualité

Et Maffesoli inventa l’anarchisme chrétien

Michel Maffesoli, que nos lecteurs connaissent bien puisqu’il nous fait l’amitié de contribuer régulièrement à nos colonnes, publie Nostalgie du Sacré, aux éditions du CERF. Cet ouvrage qui à la fois ramasse l’ensemble de la pensée de l’auteur et la projette dans une lecture inédite du monde contemporain, mérite qu’on s’y arrête car elle pose les bases d’un anarchisme chrétien, que nous préférerions appeler libertarisme chrétien. Elle illustre le basculement du « conservatisme » vers un appel à un autre paradigme sociétal.

Michel Maffesoli

Sociologue, professeur en Sorbonne

Il faut lire la Nostalgie du Sacré pour comprendre de quel anarchisme chrétien, ou de quel libertarisme chrétien, Michel Maffesoli se revendique, et combien cette vision originale est utile, voire salutaire dans une époque marquée par les idéologies progressistes. Bien au-delà de la banalité incertaine, car galvaudée et très parisienne, du « libéralisme conservateur » dont les frontières sont si floues, la pensée de Maffesoli a le mérite d’enraciner une doctrine politique à une métaphysique que certains qualifieront de thomiste, qui survit sereinement aux années, et même aux siècles !

Nous sommes déjà dans la nostalgie du sacré

Le coeur de l’ouvrage de Maffesoli tient évidemment à cet immense retour du sacré que Malraux avait anticipé en son temps en déclarant que le vingt-et-unième siècle serait religieux ou ne serait pas. Et l’on partagera volontiers avec Maffesoli cette mise en exergue des réflexes sacrés de notre époque, entre la célébration du grand tout de la « nature » par les écologistes, et le culte de l’émotion que même un Christophe Castaner a fini par célébrer. On n’est pas bien sûr que cette célébration ait été très bien inspirée… mais elle a illustré le poids désormais officiel du « mystère » dans la conduite des affaires publiques. 

Après près de trois siècles tout entier tournés vers un rationalisme rigoriste où il était de bon ton de dénoncer la transcendance ou le fait religieux pour apparaître moderne, une page est tournée. Il faut désormais invoquer à tout bout de champ les limites de l’homme face à la nature pour peser dans le débat d’idée. La négation de ces limites, l’éloge de la raison toute-puissante sont tombées en désuétude dans le débat public, et, en partie, dans l’idéologie des élites. 

Ordre sacré contre ordre temporel

De fait, toute la société européenne est loin d’avoir pris ses distances avec le rationalisme qui a porté les Lumières. Dans de nombreux segments de la société française, en tout cas, dont celle qu’incarne l’actuel président, la référence aux Lumières reste un passage obligé et, dans une large mesure, la référence au christianisme, plus ou moins ouverte, un tabou.

En ce sens, il faut encore aujourd’hui assumer une forme de dissidence pour prôner l’émergence d’une société qui ne s’inspirerait pas directement des valeurs rationalistes et progressistes, mais qui leur préférerait l’ordre sacré où l’univers était fini, et l’harmonie inscrite dans une construction cosmologique extérieure à la conscience individuelle. Cette dissidence-là, Maffesoli la détaille dans son ouvrage, qui mérite en ce sens d’être lu attentivement. 

L’avènement de l’anarchisme chrétien

Une partie particulièrement intéressante de l’ouvrage, qui constitue d’ailleurs un auto-portrait, évoque cette question d’une dissidence spirituelle, et même chrétienne, face au rationalisme contemporain des Lumières. Pour Maffesoli, il faut savoir résister à la pensée dominante (entendez : véhiculée par les médias subventionnés) qui disqualifie tout élan émotionnel ou spirituel, et qui glorifie une forme de scientisme radical. Il faut savoir revendiquer un monde loin de ces illusions arrogantes de la bonne éducation bourgeoise, pour accéder aux vertus du bon sens populaire, voire populiste. 

Nos lecteurs retrouveront ici les considérations de Maffesoli sur le peuple retiré sur son Aventin, qu’ils ont pu lire dans nos colonnes. Elles s’inscrivent en droite ligne de cet éloge « populiste » qu’on trouvera théorisé dans la Nostalgie du Sacré. 

Un changement de civilisation

Dans l’ouvrage de Maffesoli, on trouvera donc cette analyse au fond assez pionnière d’une rupture de civilisation. Progressivement, l’Occident chrétien referme la parenthèse rationaliste qui l’a occupé pendant près de cinq siècles, et il retrouve la geste médiévale où l’ordre de la société ne cherche plus à se fonder sur le progrès par la raison, mais où il se réfère à une transcendance mystérieuse, à ce que Platon appelait le cosmos, mû par ses propres lois. 

Il ne s’agit pas ici de contester la possibilité de toute raison. Mais il s’agit de la concilier avec le principe d’une nature « finie ». On se souvient ici que les penseurs de la Renaissance, Copernic en tête, ont eu la prétention de placer la raison dans l’infini. Maffesoli annonce le retour d’une pensée pré-copernicienne, où la raison se sait impuissante à dépasser les limites fixées par la réalité, où elle cherche simplement à en approfondir les mystères. 

L’écologie est-elle une religion ?

Reste une question qui n’est pas clairement posée dans l’ouvrage de Maffesoli, et qui mériterait d’être décortiquée sereinement. Greta Thunberg est-elle l’une des grandes prêtresses de cette religion moderne qui s’annonce ? Au fond, l’écologie n’est en effet pas éloignée de cette critique du rationalisme individualiste que décrit Maffesoli. Et sur bien des points, Maffesoli ne propose pas autre chose qu’une doctrine de cette nature naturée, pour reprendre Spinoza, qui inspire tant les réflexes écologistes. 

C’est peut-être ici qu’on attend le prochain ouvrage de Maffesoli. Cette déclinaison de sa pensée à l’aune de l’écologie politique bouclerait une bien intéressante boucle.