25 novembre 2020

Le courrier des stratèges

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Le COVID 19 est-il un complot ?

La sortie du documentaire Hold-Up consacré au COVID 19 fait grand bruit. Le réalisateur semble en effet accréditer la thèse d’un complot mondial orchestré par le World Economic Forum, qui aurait diffusé ce virus pour rendre possibles des réformes radicales et autoritaires dans l’ordre international. Il n’en fallait pas plus pour rameuter le ban et l’arrière-ban de la bien-pensance pour préparer le bûcher et commencer les immolations des hérétiques. Cette polémique est évidemment l’occasion de faire le point sur la question du COVID, son origine, et sur les doctrines officielles dans ce domaine. 

L’idée que le COVID 19 soit un complot au sens propre du terme (en l’espèce un virus créé de toutes pièces et dispersé secrètement dans le monde pour en changer la face au profit des comploteurs) est à peu près aussi vieille que l’idée selon laquelle le virus est une menace forte que les gouvernements minoraient fautivement. La même conviction (d’abord que le virus était une menace incomprise, ensuite qu’il n’est qu’une fausse menace) a d’ailleurs été portée peu ou prou par les mêmes dénonciateurs au fil des mois. Et, ironie de l’histoire, ceux qui pensent que le masque ne sert à rien sont souvent ceux qui ont reproché au gouvernement de l’avoir affirmé il y a quelques mois. 

Ainsi, avant que la Chine, courant janvier 2020, ne reconnaisse être victime d’une épidémie, beaucoup de ceux qui crient aujourd’hui au complot reprochaient volontiers aux gouvernements européens (et singulièrement français) de ne pas prendre assez au sérieux le risque sanitaire qui commençait à se profiler. Ils reprochaient aussi à la Chine de vouloir cacher la réalité de la maladie, et surtout son ampleur.

Il en va ainsi de ce que certains agités du bocal qui se prennent pour des intellectuels de haut vol et dont la profession est la délation officielle (je pense ici au site Conspiracy Watch) appellent le complotisme : il est d’abord une défiance vis-à-vis des paroles officielles et des propagandes étatiques, et, sur le fond, il procède donc d’une attitude saine. Et s’il faut choisir aujourd’hui entre le camp de ceux qui voient des complots partout, et le camp de ceux qui voient des complotistes partout, je préfère tout de même le camp des premiers, de ceux qui sont torturés par la vraie origine des choses que l’on voit. Au moins ceux-ci aiment l’esprit critique, alors que les pourfendeurs des complotistes en tous genres regroupés dans la mouvance du toxique Rudy Reichstadt sont de vrais inquisiteurs qui ont dangereusement érigé en sagesse quotidienne la vieille manie de dénoncer son voisin pour un oui ou pour un non à la Kommandantur. 

Mais il n’en reste pas moins une question : le COVID 19 est-il un complot ?

Le COVID 19 n’est pas une grippette

Personnellement, je connais peu de personnes dans mon entourage qui sont mortes du coronavirus, et je n’en connais aucune qui ait présenté des formes graves de la maladie. J’imagine que beaucoup, parmi les complotistes, sont comme moi. Et j’imagine aussi que, face à cette « rareté » de cas mortels de la maladie, ils penchent assez facilement en faveur d’une mise en scène orchestrée pour manipuler les gens. 

Pour ma part (quoique souvent sommé d’adhérer à cette conviction), je n’ai jamais cru à cette idée, et la petite visite que j’ai commise au cimetière où est enterré mon père, à Liège, épicentre de la maladie en Europe avec Bergame, début juillet, m’a nourri dans cette conviction. Je n’avais jamais vu autant de tombes fraîches autour de lui. Et pourtant, je fréquente régulièrement ce cimetière depuis près de 50 ans. 

Tel Saint-Thomas, je peux attester que le coronavirus a créé une véritable surmortalité qui se voyait à l’oeil nu. Cette expérience « directe » m’a définitivement convaincu qu’entre attraper le coronavirus et ne pas l’attraper, il valait mieux privilégier la deuxième solution. Mais, qu’il m’ait fallu, pour cela, une expérience concrète personnelle, par-delà les théories officielles sur la maladie, est probablement un indice fort que quelque chose pose problème dans le discours des pouvoirs publics sur le sujet : même si la maladie existe, même si la pandémie fauche aveuglément de nombreuses victimes, je n’abandonne pas mon esprit critique à l’égard des utilisations que les pouvoirs publics peuvent faire des peurs collectives (dont les miennes) pour poursuivre leurs propres buts. 

Je suis étonné de découvrir que cet esprit critique soit taxé de « complotisme ». Lorsque j’étais lycéen, l’esprit critique était une valeur recherchée, présentée comme une fin en soi dans l’éducation. Aujourd’hui, une flopée d’hommes liges nous le présente comme une déviation perverse. Les temps changent. 

Sur l’origine du virus et de la pandémie

L’une des questions qui posent le plus de problème dans l’affaire du coronavirus tient à son origine. Dans la pratique, il existe deux théories sur le sujet, et c’est ainsi, me semble-t-il, qu’il est le plus commode de replacer le débat. 

Première théorie, qui est LA théorie complotiste : le virus a été créé de toutes pièces dans un laboratoire de Wuhan, et délibérément dispersé sur un marché pour contaminer la planète. Des esprits malins auraient orchestré cette opération pour contrôler le monde. Cette version est farouchement combattue par les pourfendeurs du complotisme, adeptes d’une deuxième théorie. 

Deuxième théorie, donc : une chauve-souris a parcouru 1.500 kilomètres pour mordre un pangolin qui a mordu un humain, et c’est ainsi que le virus a contaminé l’homme. Quoique personne n’ait jamais retrouvé le cas zéro, probablement chinois, qui aurait été mordu par ce pangolin victime d’une chauve-souris globe-trotteuse, nous sommes intimés de croire à cette version rocambolesque, sous peine d’être taxés de complotisme. 

Je voudrais sur ce point faire oeuvre d’historien en revenant factuellement aux choses que nous savons. Les adeptes de la théorie du pangolin me font bien rire avec leurs certitudes, puisqu’ils érigent désormais en dogme proche du géocentrisme une théorie abracadabrante au bénéfice de laquelle ils sont incapables de produire la moindre preuve. Tout occupés qu’ils sont à dénoncer les fantasmes des autres, ils seraient bien en peine de prouver que l’enchaînement de morsure de la chauve-souris jusqu’à l’homme en passant par un Pangolin n’est pas autre chose qu’un fantasme tout droit sorti d’un film de science-fiction ou d’horreur. Pour cela, il leur manque le Chinois qui a subi la morsure et qui aurait contaminé le reste de l’humanité. Problème : ce Chinois n’a jamais été retrouvé, et ma conviction intime est qu’il ne le sera jamais, car il n’existe pas.

Si je fais preuve d’un peu de sang-froid et d’un peu de bon sens, l’hypothèse qui me semble la plus plausible (et la mieux corroborée par les observations depuis lors) est celle récemment émise et écrite par des scientifiques français dans une revue de bon niveau, et réexprimée sur le site très complotiste du CNRS : « il faut savoir que les coronavirus étaient largement étudiés dans les laboratoires proches de la zone d’émergence du SARS-CoV-2 qui désiraient entre autres comprendre les mécanismes de franchissement de la barrière d’espèce. Toutefois, pour l’instant, les analyses fondées sur la phylogénie des génomes complets de virus ne permettent pas de conclure définitivement quant à l’origine évolutive du SARS-CoV-2. ».

Autrement dit, des gens un peu plus sérieux que Coralie Dubost, Rudy Reichstadt ou autres chasseurs de complotistes, des gens dont le métier est l’analyse scientifique des maladies, expliquent aujourd’hui que l’hypothèse la plus plausible pour expliquer le coronavirus est celle d’un accident de laboratoire. Mais ils insistent sur le fait qu’il s’agit d’une hypothèse et qu’en l’état actuel du dossier, personne n’est capable d’émettre une vérité scientifique sur le sujet. 

Voilà qui invalide, dans tous les cas, la religion des adeptes de la chauve-souris qui a mordu un pangolin qui a mordu un chinois. 

Sur l’intention de créer une pandémie pour changer le monde

Si l’hypothèse d’une création du virus COVID-19 en laboratoire, quelque part à Wuhan, est la plus probable et la plus plausible, et par ailleurs la moins fantaisiste scientifiquement, reste à savoir si la dispersion du virus sur le marché de la ville est accidentelle ou répond à une intention délibérée. 

Sur ce point, la théorie d’une intention délibérée ne paraît pas très sérieuse. Si les Chinois (ou d’autres) avaient voulu rendre crédible une manipulation, ils auraient pris soin de ne pas disperser le virus près du laboratoire où il était fabriqué. Comme la souche de COVID présente, semble-t-il plus de 90% de séquences issus de la chauve-souris, le bon sens était de disperser le virus non loin des chauve-souris elles-mêmes, c’est-à-dire à 1.500 kilomètres de là. Ou dans une grande ville internationale comme Shangaï. Ou dans un autre pays. Si l’objectif était de changer le monde, le bon sens était de déclencher l’épidémie aux Etats-Unis, ou en Europe, mais pas à deux cents ou trois cents mètres du laboratoire d’origine. 

Du point de vue de la vraisemblance, l’hypothèse de l’accident de laboratoire est donc la plus probable et la plus plausible. L’idée selon laquelle un laborantin de Wuhan aurait quitté son travail sans respecter les consignes de sécurité est une piste à privilégier : il aurait ainsi transporté au coeur du marché de Wuhan un virus très contagieux. 

Sur l’instrumentalisation de la pandémie

Un autre pan des théories complotistes déduit de l’instrumentalisation qui est faite de la pandémie par diverses forces idéologiques ou politiques que celle-ci a dû être créée par ceux-là même qui en tirent parti. Ce prétendant, les anti-complotistes en déduisent que la crise du coronavirus ne peut être instrumentalisée et par personne, et que soutenir cela relève du mensonge. 

Là encore, il faut bien renvoyer dos à dos les deux parties. 

Une évidence se dégage chaque jour un peu plus : toute crise est forcément instrumentalisée dans un sens ou dans un autre. Il est un fait que le Forum de Davos assume sans complexe l’idée que la pandémie est l’occasion d’un « Great Reset ». Ce projet est même au coeur des activités du Forum, lancées par le livre du fondateur du Forum de Davos, Klaus Schwab, accessible gratuitement sur Internet. Le principe de ce livre est que la pandémie donne l’occasion de modifier le capitalisme et la gouvernance mondiale (nous y reviendrons dans de prochaines éditions). 

Ceci n’a donc rien d’un complot : c’est tout à fait public, ouvert, discuté et partagé au grand jour !

Parallèlement, il faut une sacrée dose de mauvaise foi pour imaginer que les gouvernements du monde entier n’abordent pas la gestion de crise avec des intentions ou des stratégies malicieuses. Bien entendu que la Chine a développé une stratégie de communication politique autour de la pandémie qui cherchait à affirmer sa prédominance mondiale. Cette instrumentalisation-là est évidente et qualifier son principe de « complotisme » est ridicule. C’est la nature même des gouvernements que de s’affirmer dans la gestion des affaires publiques. 

Ce qui est vrai en Chine, l’est en France, en Allemagne, aux Etats-Unis. 

Dans le cas de la France, la gestion de crise est un révélateur de la médiocrité de nos élites. Rigides, peu prévoyantes, méprisantes, les élites françaises appliquent le dicton de tous les incompétents : le mérite de tout ce qui marche leur en revient, le prix de ce qui rate en revient au peuple, ces Gaulois réfractaires qui manquent d’éducation, comme le laissait penser Sibeth Ndiaye lors de son audition par la commission parlementaire consacrée au sujet. 

On ajoutera que, dans le cas français, on ne peut chercher à comprendre la stratégie gouvernementale dans la gestion de la pandémie sans garder toujours à l’esprit que nous avons un Président de la République en campagne pour sa propre réélection. 

Cela signifie-t-il qu’Emmanuel Macron a créé la pandémie ? Non, bien sûr,  et sur ce point, le complotisme participe du même simplisme (mais « inversé ») que l’anti-complotisme. Les anti-complotistes nous représentent un monde fait de fatalités avec des gouvernements qui n’ont aucune arrière-pensée et font comme ils peuvent. Les complotistes nous décrivent un monde fait de volontés cachées et de gouvernements omnipotents. 

La réalité raisonnable est entre les deux : il y a, dans l’histoire, une part de volontaire et d’involontaire. Et tout l’art des historiens est de démêler, en tâtonnant, en s’interrogeant, la part de l’un et de l’autre. 

Pourquoi les élites tentent de faire taire les débats

Derrière toutes ces polémiques, une certitude se dégage : les élites ont la tentation de faire taire tout débat qui serait de nature à mettre en cause leurs responsabilités ou leurs défaillances. Et c’est pourquoi elles aiment à qualifier de « complotistes » toutes les théories qui mettent en cause des responsabilités humaines dans cette pandémie. Les représentants des élites rêvent d’un monde où elles gouverneraient de droit divin et où elles n’auraient de comptes à rendre qu’à Dieu. Et cette manie des citoyens de chercher des fautes éventuelles de leur part les agace, les inquiète, les exaspère. 

D’où ce réflexe d’invoquer le complotisme chaque fois qu’un cul-terreux les interroge sur leur participation à un désastre. D’où l’intérêt de subventionner la presse : cet argent, tiré de la poche des culs-terreux complotistes, est la meilleure façon de soudoyer des esprits brillants qui écrivent, parlent, répètent à longueur de journée que toute remise en cause des propagandes officielles est une attitude complotiste. Cela s’appelle la domination culturelle.