Great Reset ou la fascination des élites pour le modèle chinois

Great Reset, chapitre 5. Nous abordons aujourd'hui le chapitre que Schwab et Malleret consacrent aux politiques monétaires et fiscales. Fidèles à leur style à plusieurs tiroirs, les deux auteurs suggèrent de nombreuses perspectives qu'il faut savoir décoder. Dans la pratique, ils collent à la roue actuelle d'une économie administrée et intègrent à leur vision de nombreuses propositions qui font le bonheur des doctrines de gauche : helicopter money, remise en cause de l'indépendance des banques centrales, préparation d'une monnaie numérique. Ces éléments, qui seront approfondis dans les chapitres suivants montrent comment les élites mondialisées tournent progressivement le dos au principe du libéralisme manchestérien et se rapprochent d'un modèle chinois dont les avantages sont de plus en plus apparents... Les élites mondialisées ont-elles définitivement rompu avec la culture démocratique ?

Measures that would have seemed inconceivable prior to the pandemic may well become standard around the world as governments try to prevent the economic recession from turning into a catastrophic depression. Increasingly, there will be calls for government to act as a “payer of last resort” to prevent or stem the spate of mass layoffs and business destruction triggered by the pandemic.

C’est dans la dernière partie du chapitre consacré à la dimension économique du Great Reset qu’il faut sans doute trouver l’explication fondamentale de la stratégie que les participants de Davos entendent désormais déployer pour mener leurs projets à bien. Cette partie se décompose en trois moments : le premier évoque les aspects monétaires et fiscaux de la crise déclenchée par la pandémie. Le deuxième s’interroge sur l’avenir macroéconomique de nos sociétés : connaîtront-elles une vague d’inflation ou de déflation ? La troisième partie évoque l’avenir du dollar et des parités monétaires dans un espace de moins en moins globalisé du fait des restrictions imposées à la circulation des personnes.  

Sur chacun des items, les auteurs du livre hésitent entre la description de ce qui est et la prédiction de ce qui sera, comme si, au fond, un mouvement historique était en marche, que nous pouvons contempler ou analyser, mais contre le sens duquel nous ne pouvons plus rien. Il s’impose à nous, et nous avons pour seul choix de l’accepter dans ses grandes lignes et de l’accompagner.  

Ce mouvement peut se décrire assez simplement, comme l’indique la phrase que nous mentionnons en exergue : les Etats deviennent les payeurs en dernier ressort (“payer of last resort”) et se substituent au marché chaque fois qu’il le faut pour éviter des vagues de licenciement et des faillites d’entreprises. On ne pouvait mieux décrire et fonder idéologiquement le triomphe final du capitalisme de connivence, où l’intérêt de l’Etat et des hauts fonctionnaires se mêle, voire se confond avec celui des grands capitalistes qui actionnent les leviers de l’économie.  

D’une certaine façon, le monde que Schwab et Malleret nous décrivent est celui où le modèle chinois se généralise : les Etats ont vocation à structurer l’économie et à remettre au goût du jour une forme renouvelée de planification. De même que la conversion des suppôts de Davos à l’écologie étonne, il faut prendre ici acte d’une seconde étrange conversion : l’acceptation par l’élite économique mondialisée de l’étatisme, de l’intervention de l’Etat pour sauver le marché partout où il est en danger.  

Le néo-libéralisme est mort, vive le néo-libéralisme ! 

Alors que beaucoup à gauche se battent depuis de nombreuses années contre ce qu’ils appellent le “néo-libéralisme”, c’est-à-dire une privatisation plus ou moins assumée des services publics, pointée du doigt en France pour expliquer les défaillances de notre système hospitalier et de notre réponse sanitaire à la pandémie, ce sont les grands capitalistes eux-mêmes qui se targueront d’avoir terrassé l’hydre tant détestée et tant redoutée. Les adeptes de Davos considèrent aujourd’hui que l’intervention des Etats constitue le meilleur rempart pour sauver leurs intérêts, la meilleure digue pour contenir les grandes marées épidémiques.  

On a vu dans le chapitre précédent que, dans l’esprit de Schwab, le nouvel eldorado des profits s’appelle l’écologie mais aussi l’économie sociale et solidaire. Grâce à la transition énergétique et à l’économie verte, notamment l’économie circulaire, les grandes entreprises peuvent espérer retrouver des rendements croissants dans les années à venir. Mais, d’ici à la mise en place de ce nouveau modèle, les Etats doivent sauver ce qui peut encore l’être, en s’endettant, en dépensant sans compter, en intervenant directement dans le marché.  

Ce réflexe de faire appel à l’Etat pour sauver le marché et les profits n’est pas nouveau. Déjà, en 1938, le colloque Lippmann organisé par Louis Rougier à Paris, avec des économistes français et allemands, avait posé le principe que l’Etat devait corriger les imperfections du marché en déployant des politiques économiques interventionnistes ou en le remplaçant par des interventions directes, notamment dans le champ de la santé ou de l’éducation. Le mot “néo-libéralisme” fut inventé lors de ce colloque pour désigner cette conception où l’Etat “régulait” l’économie.  

Contrairement aux légendes propagées à gauche, le néo-libéralisme qui a commencé à prendre forme à partir de ces années de Dépression n’a donc jamais proclamé qu’il fallait privatiser les services publics à tour de bras. Il a au contraire prôné le développement des services publics dans les secteurs qui sont aujourd’hui jugés essentiels par les adversaires du néo-libéralisme. Par une étrange ironie de l’histoire, les doctrines les plus à gauche d’aujourd’hui ont repris à leur compte les fondements du néo-libéralisme tels qu’ils ont été posés quelques mois avant l’embrasement de l’Europe.  

Et comme l’histoire aime empiler les ruses, les meilleurs défenseurs des thèses de gauche sont aujourd’hui les grands capitalistes eux-mêmes, qui proposent d’en faire un Grand Reset. Avec le recul de près d’un siècle, on comprend que cette expression de “Great Reset” est un emballage marketing pour rejouer la stratégie de ce fameux colloque Lippmann de 1938. Au fond, si beaucoup croient naïvement que le plaidoyer du Great Reset en faveur de l’intervention de l’Etat dans l’économie signe la fin du néo-libéralisme, il en constitue en réalité la résurrection. Pour s’en convaincre, les plus sceptiques pourront consulter “l’Agenda libéral” que Rougier avait rédigé à l’issue du colloque organisé à Paris. Ils y retrouveront des thèses très proches de ce que la France Insoumise défend. Et, fondamentalement, ils y retrouveront ce qui inspire aujourd’hui le Great Reset.  

Par exemple, le Great Reset annonce des mesures jugées totalement contraires aux principes actuels, comme la subordination des banques centrales aux gouvernements, ou le recours à “l’helicopter money” pour relancer l’économie, c’est-à-dire le versement de chèques directs aux consommateurs pour soutenir la demande de biens. Le seul obstacle que Schwab et Malleret voient dans cette technique très interventionniste est le risque d’inflation. Mais ils se considèrent comme incapables de trancher entre une spirale inflationniste due à la monétisation des dettes imposées par l’absence de réserves budgétaires pour financer les plans de relance, et une spirale déflationniste due à la crise de surproduction créée par la réduction de la consommation partout dans le monde. Sur le fond, ils confessent leur scepticisme vis-à-vis d’un retour de l’inflation et valident donc la “monnaie hélicoptère” comme solution à la crise.  

Cette technique, notons-le, n’est pas très différente des augmentations massives de salaires, ou du revenu universel tels que la gauche les réclame aujourd’hui. La bonne question à se poser est de savoir pour quelle(s) raison(s) les adeptes de Davos se reconnaissent plus dans la doctrine de Mélenchon que dans celle de Merkel ou des ordo-libéraux allemands. Ce paradoxe n’a pas fini de faire couler de l’encre, mais on peut relever que, face à la crainte d’un effondrement économique général du même ordre qu’en 1929, un Schwab propose une stratégie chinoise, fondée sur un colmatage du marché par des Etats tout-puissants. Ils y voient la meilleure façon de lutter contre la “japonification” de nos économies, c’est-à-dire une longue stagnation marquée par la déflation. Et ils y voient, bien entendu, la meilleure façon de sauver des profits face aux périls qui menacent.  

En quoi Schwab et Malleret prônent un modèle chinois 

La légitimation d’une correction du marché par l’Etat, ou plutôt par les Etats (dont on n’a vu dans un chapitre précédent qu’ils n’avaient pas les faveurs de Davos dès lors qu’ils exprimaient des identités nationales) ne suffit évidemment pas à transformer Schwab et Malleret en suppôts du modèle chinois. Mais leurs considérations sur l’avenir du dollar et sur la nécessaire coordination économique multilatérale pour stabiliser l’économie mondiale en dit long sur la fascination que la Chine exerce sur les concepteurs du Great Reset.  

Sur tous ces points, les lecteurs gagneront à se référer directement à la section du Great Reset consacrée à la domination du dollar, affaiblie selon Schwab et Malleret par l’isolationnisme et l’imprévisibilité de Donald Trump. Même si le nom de Trump n’est pas nommément cité, les allusions à son comportement et à sa stratégie pro-américaine et très peu multilatérale sont suffisamment claires pour que l’on comprenne ce qui s’est joué cet hiver aux Etats-Unis : l’éviction autant que faire se peut d’un empêcheur de tourner en rond dans le jeu mondialisé où la Chine tire son épingle du jeu.  

Le Great Reset évite soigneusement de porter toute critique contre la Chine, et explique simplement que le Renminbi pourrait se substituer au dollar si la Chine respectait deux conditions : que “ le contrôle strict des capitaux soit éliminé et que le Renminbi devienne une monnaie dont les cours sont fixés par le marché, ce qui est peu probable dans un futur proche”13. Si la Chine se pliait à ces critères, il serait vraisemblable que sa monnaie remplace le dollar comme instrument hégémonique.  

Cette affirmation bien téméraire en dit long sur la fascination que la Chine et sa puissance exercent désormais sur les esprits, y compris dans les élites capitalistes mondialisées. Certes, la Chine ne pratique pas la libre circulation des capitaux, et elle refuse d’entrer dans le jeu normal du multilatéralisme monétaire. Mais elle déciderait de s’aligner sur ces pratiques, on sent bien qu’un Schwab, qu’un Malleret, lui reconnaîtraient très rapidement une suprématie économique a dont ils anticipent déjà les effets. 

Dans le reste de l’ouvrage, notamment sur toutes les questions sociétales, nous prendrons la mesure de cette fascination discrète, inavouée, mais profonde et probablement sincère pour l’efficacité du modèle chinois. Certes, il est autoritaire et laisse peu de places aux divergences d’opinion, mais il est porteur d’avenir et redoutablement capable de résister, selon Schwab et Malleret, aux crises. N’avons-nous pas entendu, pas lu, dans la bouche ou sous la plume d’une certaine presse mainstream d’autre refrain que celui-là, en tout cas en France, tout au long de la pandémie, expliquant que l’autoritarisme du régime chinois permettait de prendre des mesures plus efficaces qu’en France ? 

Cette musique lancinante, ces mots glissés chaque fois qu’on le peut sur l’avantage de ne pas être démocratique, font partie de cette fascination élitaire pour un modèle où l’Etat dirige l’économie d’une main de fer, où le peuple est nourri, entraîné dans un mouvement de prospérité, sans grande tolérance pour les contestations “populistes”. De ce point de vue, le Great Reset s’inscrit dans une logique globale qui commence à prendre forme et consistance dans nos sociétés occidentales, où les élites considèrent de façon de plus en plus ouverte que le temps de la démocratie est peut-être fini, et qu’une reprise en main de nos sociétés par des Etats forts qui assureraient la “bascule” dans un nouveau paradigme où les profits se reconstitueraient autour de l’écologie ne serait pas absurde. Il ne s’agirait pas d’endosser les habits d’un totalitarisme à la Mao ou à la Pol Pot. Il ne s’agirait pas de prôner le modèle nord-coréen. En revanche, il s’agirait bien de limiter les libertés individuelles et de faire preuve de “pédagogie” sur les bienfaits d’une évolution technologique générale produisant un chômage de masse dont le cours serait rendu supportable par de “l’helicopter money”. 

Concrètement, les Etats s’endetteraient pour financer des prestations sociales garantissant un niveau de vie, et surtout de consommation suffisant, grâce auquel les grands capitalistes dont on connaît déjà les noms consolideraient leur patrimoine acquis avant la crise.  

Les élites mondialisées souhaitent-elles un épisode autoritaire ? 

Nous verrons dans la suite du Great Reset que Schwab et Malleret ne dissimulent guère leur fascination pour la société de surveillance et de contrôle des individus qui s’annoncent. Cette disparition progressive de ce que nous appelons encore les libertés publiques ou individuelles ne les effraie guère.  

Toute la question est de savoir si cette propension à développer tout ce qui permet de surveiller les individus en temps réel appartient seulement à deux illuminés, ou si elle inspire en profondeur l’ensemble des élites qui se retrouvent dans le processus de Davos. Il n’est guère possible de trancher clairement la question, dans la mesure où rares sont ceux qui proclament leur volonté d’en finir avec la démocratie et de passer à un autre modèle de gouvernement. Mais une évidence émerge au fil des mois : les “décideurs” considèrent tous que, pour des raisons sanitaires, il faut désormais contrebalancer les libertés individuelles avec le traçage des populations. On ne peut plus poser, dans cette conviction intime, le principe selon lequel nous pourrions éternellement disposer librement de notre vie privée sans être surveillé pour éviter des contaminations.  

Une digue a sauté. La liberté a longtemps constitué l’aspiration la plus fondamentale de la société française, et des sociétés démocratiques plus largement, telles qu’elles se sont forgées après les processus révolutionnaires du XIXè siècle. D’une certaine façon, on peut affirmer que les Etats nations sont nés pour porter la liberté, et ils en ont été les meilleurs garants pendant deux cents ans. Les élites qui les gouvernent ont tété ce sein de Marianne portant le drapeau de la liberté sur les barricades où la monarchie était contestée.  

Le COVID 19 rompt avec cette filiation humaniste et libérale des élites. Désormais, l’entrave aux libertés, et à la première d’entre elles : le droit à la vie privée, devient légitime au nom d’une prétendue bonne gouvernance. En vérité, ce phénomène est bien enclenché depuis plusieurs années. L’adoption du Brexit, l’élection de Donald Trump, ont montré combien les élites occidentales considéraient désormais le processus démocratique comme vicié et dangereux pour l’intérêt général dont elles s’estiment les détentrices. L’apparition de la pandémie légitime cette tendance de fond en la parant des attributs de la “protection”. Pour protéger les humains, il faut les couver et les surveiller comme des enfants trop turbulents.  

Abonnez-vous à notre newsletter Rester libre !

Abonnez-vous à cette newsletter quotidienne gratuite, énergisante, qui vous dit l'essentiel pour rester libre dans un monde de plus en plus autoritaire.

3 Commentaires

  1. Le great reset c’est surtout pour les grands capitaine d’industrie ayant réussi le moyen de figer la situation et d’être à l’abri de révolution qui les mettrait par terre idem pour leur complices de l’élite politique administrative. Comment arrêter le temps et rester au top…et arrêter l’histoire en l’amenageant à leur avantage. Comment éviter les lois de Schumpeter et la destruction à venir de leurs petits arrangements.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.