Michel Keyah: Les disciples de Bastiat et Hayek ne peuvent pas ignorer le fait national

Michel Keyah: Les disciples de Bastiat et Hayek ne peuvent pas ignorer le fait national


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L'école libertarienne a toujours eu  du mal à penser la nation. Et c'est norma, dans un certain sens, puisque les grandes tyrannies du XXè siècle se sont toutes alimentées à la double source du nationalisme et du socialisme. Michel  Keyah explique cependant ici que les défenseurs des libertés ont tort de se désintéresser du fait national. Il n'y a pas de démocratie sans nation pour l'abriter et permettre à ses citoyens de découvrir, entreprendre et créer dans la prospérité et la paix civile.

Au travers des tribunes des militaires, des décisions de justice dernièrement controversées ou encore de la colère des policiers, une grande oubliée se rappelle à nous, la Nation. Une des raisons de la crise qui affectent les démocraties libérales occidentales est l’incapacité à penser la nation au 21ème siècle. En France, le renoncement à dépasser la représentation qu’en a donnée le 20ème siècle la condamne à constamment jouer perdant

La nation française, cet impensé

La nation française au 21ème siècle est un impensé. Par facilité, le sujet est réduit à l’expression qu’en a donnée le siècle passé. En privilégiant une vision tronquée du monde, on se prive d’une partie du réel. Que les nationalismes aient été une des causes des deux guerres mondiales est une chose. Renoncer à penser la nation en est une autre. Le problème n’est pas tant de vouloir dépasser le cadre national que d’ignorer le fait national.

Aujourd’hui, la nation n’est même plus considérée comme un élément de la grille d’analyse. Pourtant, depuis les révolutions du 17ème et du 18ème siècles, les idées de démocratie, de liberté et de nation ont avancé ensemble. Si la démocratie libérale est animée par une philosophie humaniste de portée universelle, ce n’est que dans le cadre national qu’elle a réussi à résoudre les contradictions qu’elle porte. Sans un principe souverain qui la soude, une démocratie libérale ne peut pas résister aux forces centrifuges qui la travaillent naturellement. Et ânonner Habermas, passage obligé de toute copie moyenne de culture générale, ne suffit pas pour s’élever au-dessus de platitudes conformistes.

La IIIème République est un exemple particulièrement éclairant d’un régime ayant incomplètement réussi le mariage entre nation et liberté et finalement perdu son principe souverain. Elle avait traversé des épreuves d’une violence inimaginable aujourd’hui, comme l’occupation de son territoire, une guerre civile ou encore des débats politiques d’une rare violence. Elle avait traversé tout cela parce qu’une idée forte présidait à sa destinée, la vengeance sur l’Allemagne. Cela a donné le sursaut sacrificiel de Verdun. Une fois la victoire acquise, en 1918, une vision positive de la nation n’a pas pris le relais de la « haine du Boche ». C’était toujours la IIIème République, sauf qu’elle s’effondra lamentablement en 1940, entrainant avec elle le pays tout entier.

Il n'y a pas de richesse sans liberté des nations

Cette incapacité à penser aujourd’hui la nation empêche la France de trouver des remèdes à ses maux.

Empêchée de se connaître elle-même, la France est incapable de pleinement participer au jeu des nations et au multilatéralisme. Souvenons-nous des mots de Frédéric Bastiat, pour qui l’échange est le principe premier de la richesse. C’est en donnant et en recevant que la richesse se crée. Or pour donner, encore faut-il pouvoir avoir conscience de soi, avoir une identité. Il est tout de même inouï de voir à quel point les Français sont sommés d’accepter tout ce qui est étranger, tout en se voyant interdit, en même temps, de mobiliser ce qui les distingue, ce qui fait leur première force, être français.

De là découle l’incapacité du pays à mobiliser un souverainisme intelligent, construit sur une idée claire de l’intérêt de la Nation, entre ouverture au monde et préservation de ses besoins vitaux. L’immigration ne serait plus une question, si on arrêtait de croire, comme l’a encore fait François Bayrou dernièrement, qu’il suffit d’importer des gens pour créer de la richesse humaine, sociale ou économique.

S’il est de bon ton de critiquer le milliardaire Bernard Arnault, on oublie commodément que c’est exploitant la « marque France » qu’il a bâti sa fortune. Comme quoi nation et « big business » peuvent très bien faire bon ménage. N’en déplaisent aux thuriféraires de la construction européenne, c’est parce que la France n’est plus défendue que l’Allemagne est devenue par défaut la première puissance européenne, au mépris de l‘équilibre continental.

Quand les progressistes prêchent pour la réaction

Enfin, c’est parce que la nation est un angle mort, que les institutions françaises se vident de leur sens et que les politiques publiques qui en découlent, ne sont qu’une succession d’injonctions contradictoires mortifères. On voit bien aujourd’hui que « la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme », à savoir «  la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression », ne sont plus que des paroles creuses, loin des réalités vécues par les français. Beaucoup de maux disparaitraient pourtant d’eux-mêmes, à commencer par les questions régaliennes, si pour se faire élire, les candidats à la fonction suprême arrêtaient de se croire obligés de déclarer que la « culture française n’existe pas » ou encore qu’il « faut déconstruire notre histoire ». L’abaissement inédit de l’Assemblée nationale, avec son remplacement sans réaction par des Conventions citoyennes ou la fin honteuse de la mission d’information parlementaire sur la covid 19, en est une autre illustration affligeante. Elle est pourtant censée être, entre autres, le lieu de l’expression du consentement à l’impôt. Face aux conséquences vertigineuses de la crise sanitaire, cela n’augure rien de bon. Si on n’y prend garde, cela ressemblerait fort à une révolution, au sens cosmologique du terme cette fois, à un retour à une société réactionnaire, où « ceux qui ne sont rien » retrouveraient leurs rangs du Tiers-Etat, ramené à sa fonction primaire de production et sans droit à la représentation. L’ironie voudra que ce soit les progressistes qui prêchent pour la Réaction !

Cette appartenance qui est le bouclier de la liberté

Comme Chateaubriand nous le fait ressentir si justement, « c’est lorsque nous sommes éloignés de notre pays que nous sentons l’instinct qui nous y attache ». Certes, il serait préférable aujourd’hui de concevoir comme principe souverain autre chose que l’envie d’aller étriper nos voisins. Néanmoins, il est illusoire de croire qu’il est possible de construire une démocratie libérale moderne et surtout apaisée, sans une nation, ce sentiment d’appartenance instinctif, cette fraternité intemporelle.


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