[PAYANT] Perte du contrat australien de sous-marins: les quatre erreurs capitales commises par la France

Les dirigeants industriels et politiques français doivent s'en prendre à eux-mêmes - et à eux seuls - après le fiasco de l'annulation du contrat en Naval Group et l'Australie . La manière dont la France a perdu un contrat majeur nous dit combien le gouvernement du pays et la formation des élites est devenu inadaptée au monde du XXIè siècle. Il faudrait que cet échec, humiliant pour le pays, serve de leçon. Retour sur les erreurs à ne plus commettre sous peine de déclasser le pays définitivement.

Depuis que la nouvelle est tombée de la rupture du contrat signé en 2016 par le gouvernement australien avec Naval Group pour l’achat de douze sous-marins nucléaires, on entend surtout des plaintes sur le mode “C’est trop injuste!” et “Quels s…, ces Australiens!”.  En réalité, la France est entièrement responsable de ce qui lui arrive. Notre pays paie quatre erreurs majeures: 

  • l’incapacité du constructeur naval français à s’adapter au client. 
  • L’inadaptation de la mentalité de nos dirigeants industriels et politiques au monde de la troisième révolution industrielle. 
  • L’ incapacité de notre diplomatie à comprendre le réalignement stratégique en cours face à la Chine. 
  • l’attitude intransigeante à courte vue d’Emmanuel Macron durant la crise du Brexit. 

La lenteur d'un grand groupe industriel français à s'adapter au client

« Il est tout à fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qui était l’Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais, quoi ? Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. »2992

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 14 juin 1960. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1961)

En réalité, la mauvaise nouvelle de la rupture du contrat n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Pour qui suit l’actualité de l’industrie de défense française, les relations entre Naval Group et le gouvernement australien  s’étaient tendues depuis au moins 2018. Le motif? Le groupe français avait du mal à s’adapter à la demande de son client qui demandait qu’une partie de la fabrication soit confiée à des sous-traitants australiens. Evidemment, on est dans un domaine très sensible. Mais le problème de la protection des technologies sensibles n’aurait pas dû empêcher le groupe français de trouver un moyen de trouver dès les mois qui ont suivi la signature du contrat un mode de coopération correspondant aux attentes australiennes.  (On a été moins regardant, malheureusement, avec la Chine dans de nombreux cas). Finalement, ce n’est qu’en mars 2021 que Naval Group a trouvé un accord avec le gouvernement australien sur la contribution d’une centaine d’entreprises australiennes au projet. Quatre ans trop tard! 

L'inadaptation de la mentalité de nos dirigeants industriels et politiques au monde de la troisième révolution industrielle. 

Cela renvoie à un problème plus général: celui de l’adaptation de la formation et de la mentalité de nos dirigeants industriels et politiques au monde de la troisième révolution industrielle (nous n’utilisons pas le terme de “Quatrième Révolution Industrielle” qui est un concept idéologique lié à Davos), celle de la révolution de l’information, du monde ouvert, des chaînes de fabrication et d’approvisionnement ultra-complexes et de l’interpénétration permanente entre les intérêts nationaux et la vision mondiale. Emmanuel Macron parle de “start-up nation” mais il n’a visiblement jamais compris de l’intérieur comment fonctionne Israël, le pays à propos duquel on a forgé le terme: rapidité de réaction, intégration entre les universités, les entreprises, l’armée et le pouvoir politique, pour faire avancer la technologie israélienne, création d’écosystèmes régionaux, nationaux mais aussi internationaux etc… S’il y a un pays qui sait protéger ses données, c’est Israël; cela n’empêche pas le pays de signer des dizaines de joint ventures avec d’autres puissances industrielles pour des opérations de fabrication partagée. 

Ajoutons que toutes les dimensions sont à prendre en compte. Cela faisait des mois que les dirigeants français regardaient le développement de campagnes de lobbying et de communication très violentes de la part des Etats-Unis et d’acteurs australiens. Qu’est-ce qui nous a empêché de riposter, d’organiser contre-communication et contre-lobbying? Nous ne vivons plus dans un monde où les autres pays s’inclinent naturellement et durablement devant l’étiquette “made in France” – surtout quand  le fabricant français ne cesse d’accumuler les retards et d’augmenter ses prix lors de la négociation. Bien souvent nos dirigeants ne défendent pas suffisamment les marques françaises tout en étant convaincus que le “made in France” et la French Touch nous rendent invulnérables. 

François Hollande et son gouvernement avaient fait cocorico au moment de la signature du “contrat du siècle”. Et puis on s’est laissé vivre. Alors que, surtout dans un monde où la Chine est puissante, elle dont la culture envisage la “négociation permanente” comme une réalité naturelle, il s’agit de travailler chaque jour à l’amélioration de ce qu’on a signé. 

En réalité, sur un projet de cette ampleur, il aurait fallu une task force avec un chef de projet répondant directement au Premier ministre et réunissant régulièrement tous les acteurs de la réussite du projet: non seulement Naval Group et le Ministère de la Défense mais aussi les services français, les acteurs français en Australie, les universités françaises impliquées,  un ou plusieurs spécialistes du lobbying etc….Avec réunion hebdomadaire, cahier des charges intégré, feuille de route pour chacune des parties prenantes, rétroplanning à respecter absolument etc…

L' incapacité de notre diplomatie à comprendre le réalignement stratégique en cours face à la Chine

On ne peut pas passer son temps à insulter Donald Trump, comme l’ont fait les dirigeants et les influenceurs français pendant tout son mandat, et comprendre le réalignement géopolitique qui a commencé sous Obama et qui continue, au-delà de Trump, avec Biden. La Chine est devenue l’élément de déséquilibre dans les affaires du monde et la mondialisation se développe désormais dans une logique d’équilibre des puissances, où les Etats-Unis sont en train de constituer autour d’eux une coalition des démocraties – avec la Grande-Bretagne, l’Inde, le Japon, l’Australie, en particulier – pour créer les conditions d’un rééquilibrage avec Pékin. 

La France, puissance du Pacifique, a toutes les raisons de trouver sa place dans un groupe comme le QUAD , le Quadrilateral Security Dialogue, qui regoupe l’Inde, le Japon, l’Australie et les USA, pour concevoir une politique de “containement” de la Chine. La Grande-Bretagne s’est rapprochée naturellement du groupe, alors même que la France n’est pas moins présente qu’elle dans l’espace Pacifique (Polynésie, Nouvelle Calédonie) et a même plus d’intérêts territoriaux directs à défendre face à la poussée chinoise. 

Le changement de partenaire décidé par l’Australie, avec, bien entendu, un fort lobbying indudstriel et politique américain et britannique, est néanmoins d’abord le résultat naturel du manque d’engagement de la France, toute absorbée par le “projet européen” et ne dédiant pas assez de son temps à ses positions outre-mer. Surtout dans la région du monde où se déploie une nouvelle guerre froide. Au moment où ils voient que la France ne défend pas suffisamment ses intérêts en Calédonie et laissent les Chinois manipuler les mouvements indépendantistes, pourquoi voulez-vous que les Anglo-Saxons aient confiance en nous? 

La France paie aussi pour l'attitude à courte vue d'Emmanuel Macron lors du Brexit

Last but not least, notre pays paie chèrement l’attitude à courte vue d’Emmanuel Macron tout au long de la négociation du Brexit. Loin de prôner la modération dans les négociations avec la Grande-Bretagne – au nom des Accords de Lancaster, accords de défense que nous avons avec elle – mais aussi de nos intérêts économiques et géopolitiques – le président français a voulu se profiler comme le partisan le plus affirmé d’un Brexit dur, au nom de la cohésion de l’Union Européenne. Nous allons le payer très cher. 

La perte du constrat australien est bien évidemment une réponse du berger à la bergère. Comment Boris Johnson, son gouvernement et l’industrie britannique n’auraient-ils pas sauté sur l’occasion de resserrer les liens avec les USA, de devenir partie prenante de la coopération industrielle entre les Etats-Unis et l’Australie, et, par la même occasion, d’évincer la France de la zone?  On peut dire que l’attitude myope d’Emmanuel Macron durant le Brexit a d’ores et déjà coûté 50 milliards à la France – la perte du contrat au profit de l’axe industriel AUKUS (Australia, United Kingdom, United States). Et ce n’est qu’un début; car les Britanniques nous feront payer longtemps l’oubli de l’Entente Cordiale. 

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9 commentaires
  1. J’habite en Normandie et dans les Pays-de-la-Loire…
    Je connais un peu le dossier de l’EPR de Flamanville, ma grand-mère paternelle est originaire de La Hague. Les élus locaux disent que c’est une catastrophe industrielle qui va impacter la région pour des décennies. Les dépassements de budget et les erreurs techniques s’accumulent. Après le fiasco de l’EPR en Suède et la vente de la branche énergie Alstom à General Electric par le crétin du 55 – les turbines des centrales sont passées sous la coupe de l’Américain ; de Gaulle lance un nouvel appel du 18 juin depuis son caveau.

    Quid de l’indépendance nucléaire française ?
    Il est normal que les clients ne croient plus dans l’indépendance technologique française.

    La formation des élites… Arlésienne de la France. Il faut commencer par nettoyer la base, remettre la méritocratie au centre de l’instruction obligatoire, dès la maternelle.

    Déjà, primo, supprimer la Commission des Programmes et ses membres, quitte à mettre ces derniers aux arrêts pour haute trahison : ici prospèrent, depuis les calendes soixante-huitardes, sans entraves des nababs parasites de l’extrême gauche trotskiste et nomenklaturiste qui dicte sa loi au primaire et au secondaire.

    Deusio, personnellement si j’achète une bagnole. J’apprends que celle-ci est tributaire des pièces d’un pays pas fiable du tout du tout (délais, prix, coût de la main d’œuvre, malfaçons, administration délirante paranoïaque et schizophrène, dirigeants escrocs et corrompus qui n’ont pas de parole, retro commissions, banques intermédiaires véreuses, problème de livraison)… Pas con, je me dis : « Et si un jour j’ai besoin de pièces détachées ! »

    Ben ouais, pas con !

    Je crois que les États raisonnent de la même manière que les gens de la base, avec du bon sens. Pas besoin d’en faire des tonnes. Charles Gave : « La France a une spécialité unique au monde : celle des crétins diplômés. »

    1. l’EPR est un échec monumental ( une usine a gaz trop compliquée).. la filière nucléaire française est morte.. l’avenir sera le réacteur chinois aux sels fondus ( pas chers, plus surs, .. )

      on a déjà des problèmes avec Ariane ( et donc le lanceur M51), l’avenir commercial nucléaire est mort, l’avenir des filières appro uranium est incertain ( perte d’influence en Afrique de l’Ouest au profit des Russes)

      je serai l’armée je réagirai NOW parce que a ce rythme, la force de dissuasion va s’enrailler.. mais quand je parle de réagir, je ne parle pas d’installer un pass sanitaire.. comme vous Francois : revenir a la réalité, favoriser la compétence et la science, arrêter la gabegie si c’est encore possible..

  2. Australie 25 millions d’habitants à QI pas bien haut. On verra bien comment ils vont trouver les équipages de ces 8 sous-marins nucléaires avec les spécialistes qui vont bien pour maintenir les chaudières nuke. A noter que les sous-marins que l’on vendait étaient des fuel-électrique. Mais on aurait pas pu leur proposer des nuke, les brevets des motorisations nucléaires étant passés chez GE. Et actuellement détenues par une branche GE en Suisse et pas près d’être refilés aux frenchies malgré les annonces de Macron.

  3. A propos des centrales nucléaires, anne lauvergeon ex directrice d’areva, affirmait qu’on devrait mettre en construction 10 centrales nucléaire pour assurer l’avenir energétique de la france, et au jour d’aujourd’hui, pas une seule en chantier, pourquoi ?

    Parce qu’il n’y a plus les compétences existantes d’il y a 50 ans pour les construire muhahaha…..

    De plus, les stock petroliféres, gaziers et fossiles ( charbon ) seront épuisées dans 30 ans ou moins, même en exploitant les gisements off-shore ou protégés ou non rentables économiquement..
    ( source ? : GRET/ CNRS PROSPÉCTIVES DES DÉSÉQUILIBRES MONDIAUX HORIZON 2050 ).

    De fait et sans transition energétique, notre civilisation est déjà en voie d’extinction, on ne construira pas sans pétrole, c’est à dire sans plastique, la transition energétique, et il est déjà trop tard…

    Ils le savent, ils appuient des 2 pieds sur le frein à là consommation, et contrairement à ce qu’ils disent, il recherche la décroissance pour les masses, pendant qu’ils prépare l’aprés extinction.

    ” La question n’est pas de savoir si il y aura des survivants, mais qu’elle type de vie ils auront” ( Franck Herbert ).

  4. Voici le complément “Voici la raison pour laquelle l’Australie a annulé son contrat d’achat de sous-marins français” : https://lesakerfrancophone.fr/voici-la-raison-pour-laquelle-laustralie-a-annule-son-contrat-dachat-de-sous-marins-francais avec, pour comprendre le fond de cet article, la lecture de : https://www.theguardian.com/commentisfree/2014/oct/23/gough-whitlam-1975-coup-ended-australian-independence , de cet excellent article de Edouard Husson. Ayant vécu en tout 9 ans en Corée et au Japon, je me souviens que les différents ministères coréens réunissent une fois par mois une task force des responsables coréens afin de coller à la politique internationale et ainsi prendre des mesures concertées quasi instantanées. Je présume que les Japonais en font de même. En France, l’élite, à part se réunir dans les différentes loges maçonniques chaque semaine pour blablatter d’humanisme, que fait-elle d’autres pour la France ?

  5. En parlant de sous-marins, et si on rappelait que la France a étendu en 2015 son plateau continental de près de 600 000 km2 autour de 5 de ses territoires d’outre-mer, à savoir les Antilles (Guadeloupe et Martinique), l’archipel des Kerguelen, la Nouvelle-Calédonie et la Guyane. Elle devient ainsi de facto le pays avec le plus grand plateau continental et donc le plus grand domaine maritime au monde avec environ 11.000.000km2. https://www.inter-invest.fr/actualites/dom-tom/00050/la-france-possede-le-plus-grand-domaine-sous-maritime-au-monde
    Qui s’en soucie vraiment en France ? N’est-ce pas Macron qui veut céder à Madagascar les Iles Eparses ? https://www.asafrance.fr/item/geopolitique-les-iles-eparses-sont-francaises-il-ne-faut-pas-les-donner-aux-malgaches.html#:~:text=Les%20Iles%20Eparses%20sont%20cinq,a%20pris%20possession%20en%201896.

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