[PAYANT] Le Choc des civilisations (III): il est évitable pourvu que les souverainetés nationales se consolident

Le monde peut-il réinventer une civilisation de la liberté? Une fois que l'on a fait le constat que les dirigeants occidentaux sont porteurs d'un "fascisme gris"; et que l'on a analysé pour ce qu'il est le modèle - non exportable - de la Russie, il reste à se demander comment réinventer une société de liberté. On comprend vite que dans un monde menacé par le communisme à la chinoise ou par l'islamisme, le combat russe pour la souveraineté est essentiel. Il garantit l'émergence d'un monde multipolaire plutôt que la multiplication des cauchemars - nous ne voulons ni du Great Reset ni du crédit social à la chinoise. En revanche, nous voyons comment la persévérance de Vladimir Poutine à poursuivre une politique étrangère qui est l'héritière directe de celle du Général de Gaulle, permet de poser la condition préalable à tout développement des libertés civiques: la consolidation des souverainetés nationales.

Nous finissions la deuxième partie de notre analyse du “choc des civilisations” en cours en soulignant combien le “modèle russe” est peu exportable. Cependant sa vertu est triple: 

  • c’est la première fois depuis 1991 qu’une puissance a les moyens de contrer la pression militaire, monétaire, financière américaine. 
  • par sa situation géographique et sa taille, la Russie met fin au rêve américain de dominer l’Eurasie. 
  • La Russie est certes l’alliée de la Chine, dont elle a besoin pour appuyer sa résistance aux USA; mais elle prouve au reste du monde qu’on est pas condamné à choisir entre le modèle occidental et le modèle chinois. 

Vladimir Poutine réalise ce que le Général de Gaulle avait imaginé

Nous autres Français avons oublié ce qu’a été le rayonnement du Général de Gaulle dans le monde. Pour beaucoup de pays, il incarnait la possibilité d’une indépendance à la fois vis-à-vis des Etats-Unis et vis-à-vis de l’Union Soviétique. On se rappelle l’enchaînement: de Gaulle avait d’abord testé la sincérité de ses partenaires de l’OTAN et de la Communauté européenne. Il avait proposé aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne un directoire à trois de l’OTAN. Cela lui fut refusé. Puis il avait proposé à la République Fédérale de commencer à bâtir une “Europe européenne”. Mais Jean Monnet intrigua pour faire ajouter un préambule atlantiste au Traité de l’Elysée. Alors de Gaulle se lança dans une politique étrangère indépendante, dont la force venait de son autorité morale de chef de la Résistance française, d’une part, et de son acceptation, par lucidité, de la décolonisation. 

+ en 1964, il reconnut la Chine populaire. 

+ en 1965, il dénonça la politique monétaire américaine

+ en 1966, il fit sortir la France du commandement intégré de l’OTAN, il dénonça la guerre du Vietnam et il se rendit en URSS. 

+ en 1967, il encouragea le souverainisme québecquois et il critiqua Israël pour avoir déclenché la Guerre des Six Jours. 

Il faudrait avoir le temps de raconter l’énorme impact des déplacements du Général dans le monde. La France vit encore un petit peu du capital accumulé à cette époque. Malheureusement, après le décès de Georges Pompidou, en 1974, les dirigeants français sont rentrés dans le rang. Le Traité de Maastricht fut un tournant puisqu’il mettait en place une monnaie européenne qui confortait l’ordre du dollar et plaçait l’OTAN au coeur de la “défense européenne”. Il y a eu des bouffées de lucidité (opposition à la guerre en Irak, de 2003, règlement de la guerre de Géorgie, en 2008 ou accords de Minsk) mais la voix de la France est devenue de plus en plus inaudible. 

En fait, la voix de “l’Europe européenne” s’est déplacée vers Moscou dans les années 2000. On est étonné, quand on regarde dans le détail, de voir la proximité entre la politique étrangère de Vladimir Poutine et celle du Général de Gaulle

+ le président russe a demandé à entrer dans l’OTAN. Cela lui a été refusé. 

+ Il a proposé d’associer la Russie à l’Union Européenne, mais cela n’a pas abouti. 

+ En 2007, se sentant assez fort, il a mis en cause l’unilatéralisme américain et posé les contours d’un monde multipolaire. 

+ il s’est alors rapproché de la Chine jusqu’à mettre en oeuvre un partenariat stratégique avec elle. 

+ Poutine est intervenu dans les conflits du Proche-Orient sur une ligne de dialogue avec tous les pays de la région – y compris un dialogue exigeant et souvent tenu avec Israël. 

+ Poutine étend l’influence russe en Afrique et en Amérique latine

+ Il a modernisé l’armée russe jusqu’à disposer d’une dissuasion nucléaire technologiquement la plus avancée du monde. 

+ A l’occasion de la guerre en Ukraine, le président russe a commencé à défaire le système de l’étalon-dollar en imaginant avec la Chine, l’Inde, les pays du Moyen-Orient les premières pierres d’un système monétaire fondé sur l’or, les ressources énergétiques et la diversité des monnaies du monde.  

On peut dire, sans grandiloquence, que ce que de Gaulle avait esquissé pour le monde, Poutine le met en oeuvre, non sans douleur. Les élites françaises avaient eu besoin de quelques années seulement pour commencer à défaire ce que de Gaulle avait construit. Et le président russe n’a cessé de se méfier de la volonté américaine de déclencher une “révolution de couleur” chez lui.  

Souveraineté nationale et libertés civiques

Quand on regarde la carte des pays refusant de sanctionner la Russie, on comprend que, grâce à la résistance russe, un monde multipolaire devient possible. (sur la carte ci-dessus, les pays en bleu clair ont condamné la guerre russe mais refusé les sanctions; les pays blancs restent neutres; les pays en ocre n’ont pas condamné l’agression et n’ont pas voté les sanctions, les pays en rouge soutiennent la Russie)

+ la Chine communiste, si on la laissait faire, ne saurait produire qu’un monde bipolaire – comme feu l’URSS. Le communisme est aussi manichéen que le fascisme. Evidemment, cette Chine communiste est fascinée par l’expérience du Général de Gaulle. Nous avons mis en exergue à cet article une photo de la visite de Xi Jingping à la Fondation Charles de Gaulle le 26 mars 2014. Cependant, la République Populaire ne peut que polariser, si on la laisse faire – ou bien s’engager dans une convergence avec le Great Reset, comme le montre sa participation active au Forum de Davos. 

+ L’autre menace qui porte sur la liberté du monde, c’est bien entendu l’islam militant, avec son incapacité avec sa propension à faire la guerre pour des motifs religieux, son oppression de la femme, et son refus du taux d’intérêt. 

Mais la carte que nous avons sous les yeux est celle d’un monde très divers où – à la différence de ce qui se passe en Europe – les souverainetés nationales se renforcent. 

L’Inde est le casse-tête des Etats-Unis car, démocratie la plus peuplée du monde, elle refuse de se joindre aux sanctions. Les pays du Proche et du Moyen-Orient aspirent à sortir de la dépendance totale au dollar. L’Amérique latine semble s’émanciper de plus en plus de l’influence nord-américaine. Quant à l’Afrique, elle est très sensible au discours russe sur le nouveau colonialisme occidental. 

Tout ce que nous décrivons ne fait pas émerger un nouveau modèle, aussi clair que l’Etat-nation issu de la Révolution française ou la démocratie libérale anglo-saxonne. Mais la grande leçon des trente dernières années, c’est qu’on ne met pas la charrue avant les boeufs. Les libertés civiques ne peuvent pas émerger là où il n’y a pas de souveraineté. 

On peut dire ce qu’on veut sur le manque de démocratie en Russie; mais ce pays est soumis, depuis les années 1990, à des attaques répétées contre sa souveraineté. Pillage de ses ressources économiques par les oligarques et leurs complices dans les années 1990. Menaces croissantes contre la politique de Vladimir Poutine de la part des mêmes Occidentaux depuis qu’ils ont vu leur proie leur échapper. Laissez la Russie exister et vous verrez les libertés civiques y fleurir. 

Mais il en va de même du monde entier. Nous ne savons pas à quoi ressemblera un monde multipolaire. Mais pour qu’il soit un tant soit peu stable, nous devons souhaiter que les souverainetés nationales s’y consolident, partout. 

Comme le savait le Général de Gaulle, la souveraineté est une forme qui permet le développement des libertés. Il avait d’ailleurs, lors d’un dernier référendum, en 1969, proposé un renforcement des libertés locales et une réforme du Sénat pour qu’il représente mieux les forces socio-économiques. On sait que les mêmes qui ne croyaient pas à l’indépendance nationale furent aussi ceux qui firent échouer cette grande dévolution des responsabilités voulue par de Gaulle. 

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