La fin du “modèle allemand” – A la France d’en tirer les conséquences

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2022 marque la fin de ce que les Français appellent le "modèle allemand". Il y avait une part de légende, bien entendu, mais disons que l'on avait, au coeur de l'Europe, une puissance stable, pacifique et prospère. Tout cela vole en éclat à l'occasion de la guerre entre la Russie et l'Ukraine. Il est probable que les dirigeants français mettent d'abord la tête dans le sable tellement cela va mettre en cause leurs réflexes et leur suivisme. Mais il va falloir réagir rapidement, de peur d'être entraîné par l'Allemagne dans sa chute.

Le rapport que le patronat bavarois vient de faire publier sur les conséquences d’une coupure du gaz russe pour l’économie allemande n’a rien de surprenant en soi. Nous le reproduisons ci-dessus pour les germanophones. 

Ce qui est plus surprenant que le rapport, c’est le bruit qu’il fait. Et qu’il surprenne par les évidences qu’il contient. 

On y apprend en effet que jusqu’à 12,7% de la valeur ajoutée allemande pourrait manquer à l’appel. Et que presque 6 millions d’emplois sont menacés par un renoncement complet au gaz bon marché venu de Russie. 

Mais comment l’industrie allemande peut-elle découvrir cela si tard.  Si l’on admet qu’il s’agit d’une publication pour dégriser les politiques tout à leur furie ukrainophile – ou russophobe, comme on voudra – comment comprendre que le corps social allemand, qui se glorifie de toujours réduire au maximum la part d’incertitude d’une action à venir, se soit laissé ainsi surprendre? 

Un suicide allemand longtemps masqué

Le Général de Gaulle avertissait ses compatriotes dès les années 1930. L’Allemagne est pétrie de contradictions. Il en parlait comme de “l’Allemagne, force de la nature à laquelle elle tient au plus près, faisceau d’instincts puissants mais troubles”, et des Allemands comme des “artistes-nés qui n’ont point de goût, techniciens restés féodaux, pères de famille belliqueux, restaurants qui sont des temples, usines dans les forêts, palais gothiques pour les nécessités, oppresseurs qui veulent être aimés, séparatistes obéissant au doigt et à l’œil, chevaliers du myosotis qui se font vomir leur bière“. 

Se pourrait-il que nous découvrions que ces grands planificateurs sont capables de céder à la panique? Que ces moralisateurs expliquant à tous leurs voisins qu’ils ont tiré les leçons de la Seconde Guerre mondiale sont capables de retomber dans une russophobie irrationnelle, même si elle est moins destructrice que celle des années 1941-1945? 

Cela va plus loin que cela: 

+ à force de vouloir tout planifier de leur vie, les Allemands – les Allemandes – ne font plus d’enfant tellement celui-ci peut devenir une source de problèmes. Cela a commencé dans les années 1960 et est consécutif à la fois par le déclin du catholicisme et par l’irruption des techniques de contraception modernes. Parmi les pays occidentaux, l’Allemagne a est un de ceux qui a poussé le plus loin, soudain, le refus du renouvellement des générations.  

+ à force de fuir leurs responsabilités politiques, les Allemands se sont mis complètement entre les mains des Etats-Unis. La réunification n’y a rien changé. Aujourd’hui, l’Allemagne accueille la moitié des bases américaines en Europe. C’est-à-dire qu’elle n’est pas souveraine. 

+ L’Allemagne a développé à partir des années 1970 une phobie de l’industrie nucléaire qui l’a empêchée de devenir autant qu’elle l’aurait pu, une puissance de la Troisième révolution industrielle. De ce point de vue, l’Allemagne s’est peut-être rendue plus dépendante du gaz russe qu’elle n’aurait dû. En tout cas, à partir du moment où elle ne s’est pas assumée comme puissance de paix; fondant la stabilité européenne sur une bonne entente avec la Russie (comme tous ses grands politiques, de Bismarck à Willy Brandt, le lui ont conseillé)

+ En construisant l’Union Européenne, les Allemands ont pensé qu’ils pouvaient enfin “sortir de l’histoire”, selon un vieux rêve de leurs philosophes. Mais une société qui ne veut plus vivre dans l’histoire est une société sans avenir, une société qui ne se bat plus. 

 

La fin du “modèle allemand” 

Les dirigeants français sont persuadés, depuis la fin des années 1960, qu’il y a un “modèle allemand”. Fondé sur l’économie sociale de marché et la stabilité monétaire. Depuis le mandat présidentiel de Valéry Giscard d’Estaing ils ont voulu absolument aligner la France sur ce modèle. Au point de handicaper notre compétitivité par une monnaie trop forte pour les coûts sociaux que nos entreprises devaient assumer. Au lieu de profiter de la réunification pour nous affranchir, nous avons fait l’euro avec les Allemands, alignant nos taux d’intérêts sur ceux d’une économie qui craignaient la surchauffe inflationniste – à un moment où nos entreprises avaient elles besoin de liquidités. 

Le problème, c’est que nous autres Français nous avons été bien myopes. Alors que la démographie allemande condamnait le deutsche mark à s’affaiblir, en 1990, et ceci d’autant plus que le pays voulait intégrer les nouveaux Länder de l’Est, nous avons choisi de lier notre monnaie à l’allemande pour faire l’euro. A l’abri des taux d’intérêts allemands, nous nous sommes endettés, de manière indolore et désindustrialisés. 

Aujourd’hui, c’est l’Allemagne qui va casser volontairement son industrie plutôt que d’affirmer son indépendance face aux Etats-Unis. Elle va dépenser ses surplus accumulés par le commerce extérieur à acheter du matériel militaire américain. Elle se fera marcher sur les pieds en Asie, en Amérique latine, en Afrique, là où l’on aura soutenu la Russie quand l’Occident l’attaquait et l’Allemagne suivait, contre ses intérêts. 

Mais le plus fondamental est sans doute ailleurs: j’ai montré dans Une autre Allemagne (2005) que la notion de “modèle allemand” pouvait avoir un sens si on adjoignait à la stabilité monétaire et à un mode spécifique de négociation entre partenaires sociaux, une recherche de la paix européenne. Le “modèle allemand”, s’il doit exister, est un trépied. Et c’était le point, paradoxalement, sur lequel les intérêts de nos deux pays convergeaient le plus: “l’Europe européenne” chère au Général de Gaulle était compatible avec la vision de Willy Brandt. Jacques Chirac et Gerhard Schröder se sont entendus en 2002-2003 pour s’opposer à la guerre d’Irak et ils avaient Vladimir Poutine avec eux. 

C’est tout cela qu’Angela Merkel, depuis la crise de Maïdan et Olaf Scholz, depuis la fin 2021, ont flanqué par terre. Nous voilà face à une Allemagne qui est prête à sacrifier son industrie et qui va dépenser des milliards d’euros pour une “Europe de la défense en trompe-l’oeil, qui sera en fait une extension de l’OTAN. 

Tout ce qui est décrit ici est-il audible pour les dirigeants français? Emmanuel Macron, tout à son utopie de “souveraineté européenne” et de fédéralisation de l’UE est apparemment aligné sur Olaf Scholz et Ursula von der Leyen. Comment lui et son gouvernement, comment la classe politique française, comment nos décideurs économiques, vont-ils réagir lorsque le moteur économique allemand va se mettre à tousser? 

Je crains que ce soit par la politique de l’autruche. Alors qu’il faudrait vite prendre nos distances. Pour éviter que l’Allemagne en déclin se saisisse de ce qui est à sa portée: nous faire payer – sonnant et trébuchant, nous qui avons un déficit abyssal – ses propres erreurs. 

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3 commentaires
  1. Excellent premier article, on attend la suite. A vous lire, je me sens conforté. ‘Réagir rapidement’, ‘sa chute’ : oui mais notre classe politique est aveugle. Marine n’a pas la trempe de parler fort.
    ‘La russophobie irrationnelle’ : aujourd’hui oui. Mais il y a des bases historiques sous-jacentes. Pendant la fin de la 2ème guerre mondiale, ce fut chaud à l’Est. Il y a aussi la culpabilité allemande, non dite au grand jour, de la mort par famine de trois millions de prisonniers de l’armée soviétique de l’Ouest qui s’est rendue au libérateur allemand. Ce n’est pas digéré et assumé du côté allemand et cela crée une russophobie par inversion des réalités psychologiques culpabilisatrices.
    On peut aussi se demander si le mouvement écolo allemand n’a pas été financé habilement par les Russes. Et on en voit les retombées ! Il y a aussi la mitteleuropa et le vieux souvenir de l’empire romain germanique. ‘Sortir de l’histoire’ en se voilant la face derrière le masque d’une Europe économique otanisée fut un moyen pour y demeurer sans culpabilité lancinante. Le tragique de l’histoire (Sortie de l’Histoire) fut mis sous le boisseau partout en Occident vainqueur et ‘soumis’ aux USA. Le ‘couple franco-allemand’ confirme cette naïveté unilatérale française post 1968 qui fut bien encouragée par les Allemands au profil bas qui ne supporte pas les yeux dans les yeux. Couple et coulpe. Les ‘main dans la main’. De Gaulle et Adenauer étaient avant tout des ‘catholiques’ avec ce que cela signifie de profondeur spirituelle. Après ce furent des partenaires.
    Je pense que votre dernière phrase est le bouquet final que vous aviez vraiment en tête dès le début de votre travail d’écriture. Par moment les Allemands sont cash : ‘C’est comme cela, tu te conduis mal, tu gères mal, tu paies’. Les Allemands traversent les passages piétons en suivant le petit bonhomme vert. Les Allemands en masse respectent les Institutions avec le doigt sur la couture du pantalon. La cour de Karlsruhe, que devient-elle en ce moment ? Ne va-t-elle pas être remise à l’honneur, devenir leur juge de ‘paix’, renaître au moment où ils voudront nous faire payer la note avec les écarts de taux ? Oui Edouard Husson, il faut faire vite, réagir rapidement.

  2. Les Allemands sont minés en profondeur depuis la fin de la guerre par l’idéologie dite verte qui influence les plus hautes sphères en Allemagne. Au point que du point de vue d’un “vert” moins d’industrie “c’est bon pour la planète”, credo imbécile et déletère instillé dans les cervelles pas plus futées que les françaises.
    Alors, soyons bien conscients que tout ce qui arrive aujourd’hui trouve ses racines dans le passé.
    Pour mémoire, après la guerre, le parti communiste était interdit en Allemagne et les rouges ont trouvé le camouflage idéal en se rebaptisant les verts (die Grüne).
    Aujourd’hui, après ces khmers verts qui ont fait flores sur la planète, on a les khmers blancs qui, seringue à la main, veulent piquer tout le monde sur la base des mêmes arguments ineptes et sans fondement.
    Tout cela nourrit le N.O.M qui veut communiser la planète et qui pourrait arborer un drapeau rouge, vert, blanc. Ca promet.

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