La question kurde au regard de l’affaire Mahsa Amini – par Yves-Marie Adeline

La jeune Mahsa Amini, tuée le 16 septembre dernier à Téhéran par la police des mœurs iranienne au motif qu’elle ne couvrait pas suffisamment ses cheveux dans la rue, était née seize ans plus tôt à Saqqez, dans le Kurdistan iranien. Cet aspect ethnique du drame n’est pas anodin, Yves-Marie Adeline nous rappelle ce qu’est ce fameux Kurdistan, pas seulement l’iranien, mais aussi son prolongement en Irak, puis dans le sud-est de la Turquie qui accueille la majorité de son territoire, enfin le nord de la Syrie, et un tout petit peu d’Arménie.

Des Mèdes aux Kurdes

C’est une histoire bien étonnante que celle de ces Kurdes, une histoire qui remonte très loin dans l’épaisseur des siècles passés. Sur une tablette mésopotamienne rédigée en écriture cunéiforme et datant du IIIe millénaire avant Jésus-Christ, on découvre l’existence d’une terre appelée « Karda ». Un peuple montagnard, appelé les Kurtis, habitait non loin du lac de Van où plus tard apparaîtront aussi les Arméniens. Leur existence est attestée vers l’an 1000 avant Jésus-Christ dans l’empire assyrien. Les Kurdes d’aujourd’hui revendiquent leur descendance du peuple mède, qui s’est allié aux Perses pour fonder l’immense empire de Cyrus le Grand qui s’étendra jusque sur les rivages occidentaux de l’Asie mineure[1], peuplés de Grecs[2], et se heurtera au monde grec en général, dans deux guerres appelées « médiques »[3], puis sous les coups de l’invasion d’Alexandre le Grand[4]. Quand on se rend à Persépolis ou Babylone, on est frappé de voir comment le profil des personnages ressemble à s’y méprendre au profil-type du Kurde aujourd’hui, très noble et très beau.

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[1] A son apogée, cet empire s’étendait sur 7,5 millions de kms²

[2] L’Asie mineure abritait l’Ionie et la côte était peuplée de Grecs – c’est là qu’est née la philosophie occidentale. Ce n’est que par Mustafa Kemal que les Grecs durent s’enfuir de chez eux.

[3] Elles s’étendirent de 492 à 479 AC, entrecoupées d’une pause de huit ans après Marathon en 490 ; la seconde commençant en 482 (avec les victoires de Salamine et Platées).

[4] De 334 à 323.

Une révolte des femmes kurdes? 

Et cependant ce peuple n’a jamais réussi à se forger un Etat national : il fut constamment entraîné dans les tribulations de l’histoire, englobé dans des empires allant du perse jusqu’à l’ottoman, sur des millénaires, donc. La première fois que s’est posée la question de savoir si on allait enfin leur permettre de vivre libres sur leur terre, c’est à l’issue de la Grande guerre, quand, sur les ruines de l’Empire ottoman, les puissances victorieuses, essentiellement la France et l’Angleterre, ont entrepris d’y imposer leurs propres souverainetés respectives. Ainsi la question fut-elle posée en 1920 au Traité de Sèvres, le premier traité dicté à l’empire vaincu, avant le sursaut des Turcs conduits par Mustafa Kemal[1]. Mais le projet n’avait pas convenu aux Anglais, qui convoitaient le pétrole de Mésopotamie et préférèrent édifier un protectorat artificiel appelé Irak, d’autant qu’il eût fallu rectifier également les frontières de la Turquie, de la Perse et de la Syrie sous mandat français. Ainsi, le rêve d’indépendance des Kurdes passa comme le plat de Tantale : sitôt tendu vers eux, aussitôt retiré[2]. Voici donc aujourd’hui 18% de la population turque à être kurdes, soit la moitié des Kurdes en tout, environ 15 millions ; 17% de la population irakienne – soit 4,5 millions, 10% de la population syrienne et 7% de la population iranienne, répartis entre quatre pays souverains qui, par-delà leurs divergences – toujours possibles entre voisins – partagent au moins cet intérêt commun de ne pas laisser les Kurdes obtenir leur indépendance à leurs dépens. Avec la destruction de la puissance irakienne par les Etats-Unis, le Kurdistan irakien est le seul à jouir d’une certaine autonomie[3], mais les pays voisins, en particulier l’Iran et la Turquie, craignent que cette prise d’indépendance ne vienne se répandre sur leurs territoires. C’est un aspect qu’il convient de ne pas négliger dans la crise politique actuelle en Iran : ce n’est pas un hasard si, parmi les manifestations parisiennes de soutien aux femmes iraniennes, on a vu brandir le drapeau kurde, aux couleurs iraniennes inversées mais avec un soleil en son milieu : un soleil rayonnant qui n’est guère susceptible de rassurer les Etats de la région.

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[1] La résistance des Turcs au dépeçage de Sèvres nécessita un second traité signé à Lausanne en 1923.

[2] Cf. Yves-Marie Adeline, Histoire mondiale de la Grande guerre, 2017.

[3] En 2017, les Kurdes d’Irak ont voté à 92% pour leur indépendance, mais le pouvoir central de Bagdad a réprimé le mouvement dans le sang.

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5 commentaires
  1. Etant donné la somme de problèmes, attentats, morts, défense militaire, police, renseignement, génocide larvé, que 4 états souverains ont eu à subir ou à créer pendant 100 ans pour le moins n’aurait pas mieux valu de leur donner un état possiblement ami ?

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  2. Il ne faut pas oublier que le peuple Kurde était un peuple nomade d’eleveurs et que beaucoup le sont encore et se déplacent en permanence entre ces pays et plus loin dans le Caucase l’été. J’en ai rencontrés en Arménie avec leurs bêtes. Il est donc difficile de cerner leur place géographique. Et si la majorité se trouve en Turquie, leur participation au côtés de soldats allemands au massacre des Arméniens par les Turcs en Syrie est bien documentée et peut expliquer cet état des choses.
    En ce qui concerne la jeune Masha, elle n’a pas été tuée mais est morte après un malaise dans une salle d’attente des locaux de la police. Les caméras de surveillance l’ont largement montré et il est difficile de parler de violence, sauf verbale peut-être. La jeune Masha avait des antécédents médicaux sévères avec opération d’une tumeur au cerveau il y a plusieurs années et son père a déclaré refuser d’accuser la police,

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  3. Pour info, la langue kurde fait partie de l’espace indo-européen et de ce fait, elle aurait plus d’accointance avec la langue perse également de l’espace indo-européen. Les 2 autres langues dont l’arabe, langue sémite et le turc, langue de la famille ouralo-altaïque lui sont complétement étrangères.

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