25 novembre 2020

Le courrier des stratèges

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Les racines européennes du christianisme, ou l’impasse politique du pape François

Les racines européennes du christianisme sont généralement moins mises en avant que les racines chrétiennes de l’Europe. Pourtant, un peu de recul historique conduit à poser la question de leur importance fondamentale dans la construction de l’église catholique, et plus généralement du christianisme lui-même. Est-ce l’Europe qui est chrétienne, ou le christianisme qui est d’abord, et avant tout, marqué par la culture européenne? Ce point peu discuté explique largement le fossé qui se creuse entre le pape François et les églises européennes dans la compréhension de ce qu’est l’église.

Les racines européennes du christianisme sont souvent occultées ou minorées au profit des prétendues racines chrétiennes de l’Europe, expression commode sur laquelle personne ne revient jamais. Selon une doxa répandue, l’Europe serait par nature chrétienne et ce serait construite dans le christianisme, au point que certains auraient voulu inscrire l’existence de ces racines dans des textes constitutionnels de l’Union. Un examen un tant soit peu objectif et équilibré des faits oblige pourtant à modifier ce point de vue en profondeur.

Les racines chrétiennes de l’Europe, quand ça? où ça?

Il paraîtrait donc que l’Europe aurait des racines chrétiennes, et que ces racines forgeraient notre continent. Ce n’est évidemment pas par un simple article de blog que cette question peut être débattue de façon magistrale. Mais quelques pistes peuvent être données pour questionner les certitudes ayant pignon sur rue et inverser le point de vue habituel (que nous croyons faux) sur la question.  Il faut pour ce faire replacer le christianisme dans l’histoire de l’Europe.

Premier point : le christianisme ne s’est imposé comme religion officielle qu’à partir de l’empereur Constantin, au début du IVè siècle. Il devient la religion de l’empire d’Orient, mais peine à se faire reconnaître hors de ses frontières constantinopolitaines. Dans l’empire d’Occident en miettes, la place du christianisme est à la fois plus tardive et moins naturelle. Le baptême de Clovis au tournant du VIè siècle (en 497, selon Grégoire de Tours) rappelle que l’Occident a accueilli plus tardivement le christianisme que le monde grec.

Une chose est sûre : le christianisme n’est certainement pas à l’origine du grand projet d’unifier le continent européen sous un empire unique. Cette idée a taraudé l’Occident plus milliers d’années avant que le christianisme ne s’y répande. Il suffit de songer à l’épopée du celte Brennos qui occupa Rome en 387… avant Jésus-Christ et se lança dans une itinérance européenne, pour comprendre que, près de mille ans avant Clovis, les indo-européens rêvaient déjà d’une grande unité territoriale.

La résistance européenne au christianisme

Accessoirement, le mythe d’une Europe qui se serait brutalement convertie, à la fin de l’empire romain, au christianisme, ne tient pas plus debout. Ce n’est pas parce que Clovis se convertit au christianisme, ni parce que le pape s’installe à Rome, que toute la population oublie ses anciens dieux et adhère totalement à la nouvelle religion. L’église catholique s’est efforcée de cacher les résistances populaires qui s’opposeront à sa progression pendant plusieurs siècles. Elles sont pourtant bien réelles, et le principe d’une Europe unanimement chrétienne, détournée du paganisme, est un anachronisme contemporain dont il faut se détacher.

On lira par exemple chez Richard Krautheimer l’histoire de la résistance romaine à la construction d’église dans le centre de la ville. Il a fallu plusieurs centaines d’années pour que la noblesse romaine n’accepte de voir des églises fleurir sur les lieux antiques. L’émergence des cathares, en France, au treizième siècle, montre que mille ans après Clovis, il existait encore de puissants foyers de contestation hostiles au christianisme. Cette persistance du paganisme explique la mise en place de l’Inquisition, qui n’est rien d’autre qu’une police religieuse destinée à éradiquer les traces des anciennes croyances en Europe catholique.

Autrement dit, même après la reconnaissance du christianisme comme religion officielle, les pays européens mettront plusieurs centaines d’années à diffuser celle-ci dans les mentalités.

Les influences païennes sur le christianisme

C’est un poncif de souligner que le christianisme s’est répandu en Occident en s’appuyant sur les divinités païennes existantes. Il suffit d’égrener les noms de saints bretons pour comprendre que, dans une large mesure, l’église catholique a embarqué avec elle cette vieille pratique gauloise qui consistait, de façon très animiste, à dédier une divinité à une fonction précise, ou à un miracle précis. Les saints Brieuc, Thégonnec, Cast, Jean-du-Doigt, etc. (la liste est quasiment infinie) témoignent du besoin qu’a eu l’église catholique d’intégrer dans sa théologie la reconnaissance d’une foi païenne pour être admise.

Doit-on ici parler d’une christianisation des païens ou d’une paganisation de l’église? En réalité, et on va voir pourquoi, tout indique que, pour être admise dans les cœurs, l’église catholique a dû valider la foi païenne et lui accorder une place officielle dans son panthéon.

Trilogie indo-européenne et trinité chrétienne

Au-delà de la simple reconnaissance d’éléments païens dans la pratique chrétienne, les initiés connaissent précisément l’évolution de ce qu’on appelle aujourd’hui le symbole de Nicée, qui est la vraie prière catholique bâtie patiemment au cours du temps depuis Constantin et le fameux concile de Nicée. Depuis le début du christianisme, les théologiens s’écharpent sur la valeur religieuse, théologique, de la Trinité.

Or il n’aura échappé à personne que la trinité est l’élément fondamental de la religion indo-européenne, très bien décrite par l’excellent Georges Dumézil. Le grand peuple indo-européen, qui s’est progressivement répandu de l’Europe jusqu’en Inde, et qui est probablement issu du foyer de peuplement néandertalien, a toujours considéré qu’il n’existait pas un Dieu, mais trois dieux, ou trois grandes fonctions cultuelles (Jupiter, Mars et Quirinus). La métamorphose, au fil des années, du christianisme monothéiste en une trilogie divine (le Père, le Fils, et le Saint-Esprit) offre évidemment une analogie tentante avec cette tradition de l’Occident.

Les racines européennes du christianisme et l’impasse politique de François

On pointera ici la nécessité d’inverser le sens des influences pour comprendre la question catholique aujourd’hui. Dans l’imaginaire bourgeois parisien, il existe des racines chrétiennes de l’Europe. Un survol (forcément parcellaire et trop rapide) de l’Histoire montre que l’église est probablement beaucoup plus tributaire de ses racines européennes que l’Europe ne l’est de ses racines chrétiennes.

Au demeurant, entre les traditions orthodoxes, protestantes et catholiques, chacune très disparate, le notion de christianisme tend à se vider de son sens.

C’est probablement ici que la défiance grandissante des catholiques européens vis-à-vis de François trouve son explication. Pour François, l’église a fondé l’Europe mais ne résume pas à elle. Mais les faits sont têtus : une lecture inversée de l’histoire montre que c’est plutôt la pensée européenne qui a modelé le christianisme à son image. Et que le « décolonisation » de l’église se traduira par sa disparition rapide… comme si son sens se vidait.