25 octobre 2020

Le courrier des stratèges

Prenez de l'avance sur l'actualité

Je n’ai rien compris au déconfinement, c’est grave ?

Conformément à ce qu’avait souhaité Emmanuel Macron, Édouard Philippe a finalement annoncé hier un déconfinement général au 11 mai, mais avec une multitude de nuances qui risque de semer le trouble. Personnellement, en tout cas, la logique de ce déconfinement ne m’a pas paru intuitive, et j’imagine ne pas être le seul dans ce cas. Au fond, les règles du déconfinement sont filandreuses et beaucoup moins carrées qu’un plan opérationnel ne l’aurait demandé. 

Plus que deux couleurs…

Alors qu’une grande partie des explications gouvernementales reposait jusqu’ici sur le principe de trois zones (les verts, les rouges, et les oranges) dont il est vrai que les critères de distinction étaient flous (certains passant du rouge à l’orange pour des raisons mystérieuses), le gouvernement n’a finalement retenu que deux zones : les verts, qui se déconfinent, mais avec des restrictions, et les rouges, qui se déconfinent, mais avec d’autres restrictions. 

Et c’est là qu’on est perturbé, parce que la différence entre les deux zones paraît somme toute minime. Les verts, comme les rouges, peuvent sortir, mais pas à plus de 100 kilomètres… de leur département (nous y reviendrons), et les uns comme les autres pourront envoyer leurs enfants à l’école (nous y reviendrons aussi). Dans aucune zone, le port du masque ne sera obligatoire, sauf dans les transports en commun. 

Alors, la différence, elle est où ? Chez les rouges, si j’ai bien compris, les collèges restent fermés, alors qu’ils rouvrent chez les verts. Et puis ? les autres nuances ne me sont pas apparues à l’oeil nu. Il en existe peut-être, mais elles ne sont pas intuitivement perceptibles. 

Dans tous les cas, la mécanique du déconfinement ne saute pas aux yeux et cette manque de simplicité ne devrait pas contribuer à convaincre les Français de l’efficacité de leur gouvernement. 

La question du retour à l’école

Là où le grand flou persiste, c’est sur la question du retour à l’école. Dès le 11 mai, les écoles élémentaires et maternelles rouvrent leurs portes pour que les parents puissent travailler. Mais là encore, la situation est compliquée à comprendre, et d’autant plus difficile qu’il existe des différences notables entre le discours officiel et la pratique réelle. 

Officiellement, les écoles rouvrent par demi-groupes de 15 élèves, sans port de masque, mais avec une « distanciation sociale ». Tout ceci est évidemment folklorique et irréaliste, et pousse les familles à ne pas rescolariser leurs enfants. Tout est fait, en tout cas, pour insécuriser les parents et les dissuader de les déconfiner.

Surtout, le flou règne sur les écoles qui rouvrent vraiment. À Paris, par exemple, la situation est confuse et certains directeurs d’école semblent limiter fortement l’accès des enfants aux classes. Certaines populations seraient jugées prioritaires… comme les enfants d’enseignants. On n’est jamais mieux servi que par soi-même. 

Mais le résultat de cette grande pagaille sera sans doute l’abstention généralisée face au déconfinement. De nombreux parents invoqueront la garde d’enfants pour ne pas retourner travailler, ce qui neutralisera fortement le programme initial d’Emmanuel Macron. 

Pagaille programmée dans les transports parisiens

Mais le point le plus délicat sera sans doute celui des transports parisiens, où la pagaille devrait régner. Le trafic n’y sera pas au plein de sa capacité, mais les règles de distance sociale devront y être respectées. Le port du masque y sera obligatoire. Et la fréquentation des transports aux heures de pointe sera soumise à une autorisation spéciale. On ne pouvait faire plus compliqué.
 
Si l’on ajoute à ce cahier des charges à peu près intenable qu’Anne Hidalgo en profite pour diminuer la circulation automobile dans les rues, les conditions sont donc réunies pour que l’activité de la capitale ne redémarre qu’au ralenti, dans le meilleur des cas. Pour les usagers franciliens, qui ont subi de nombreuses semaines de grève, la stratégie en cours devrait finir de les décourager complètement de vivre à Paris. 

 

Explosive règle des 100 km

Mais tout ceci n’est rien en comparaison de la règle des 100 kilomètres maximum de déplacement en dehors de son département. Pour vérifier son bon respect, ceux qui n’ont pas franchi les 100 kilomètres « à vol d’oiseau » devront avoir avec eux une attestation de domicile. Les autres devront disposer d’une attestation conforme aux canons réglementaires (que peu de gens ont compris). 

Ces règles pourraient être consenties si elles ne se croisaient pas avec le déconfinement des habitants de l’UE de passage sur notre territoire. Concrètement, un habitant de Die ou de Gap, qui a peu vu le virus, devra justifier d’un déplacement à Lyon. En revanche, le Milanais, le Lombard, le Piémontais, où le virus a abondamment tué, devrait pouvoir faire un véritable tour de France sans être inquiété. 

Pourquoi cette discrimination ? Nul ne le sait, mais elle devrait avoir des répercussions politiques durables au fur et à mesure que les Français qui voudront rendre visite à leur famille, quelque part à l’autre bout du pays, en seront empêchés par les forces de l’ordre. 

Et encore n’est-ce qu’un début. Car, le temps faisant son oeuvre, il faudra expliquer que les vacances, c’est fini, et que 2020 est une année blanche pour tout ce qui fait la base d’une société française qui a largement misé sur la mobilité pour conserver ses liens premiers. Concrètement, les fonctionnaires mutés à Paris depuis 10 ans mais dont la famille se trouve dans le Var ou dans le Tarn devront s’asseoir sur leurs racines…

Le risque d’une paralysie progressive

Au fond, le pouvoir exécutif a établi un plan de déconfinement très laborieux, dont la subtilité risque d’être rapidement incomprise. Si la tendance actuelle se confirme, cette stratégie risque de se heurter à une résistance sourde. Non, les Français ne descendront pas dans la rue pour protester directement. Ils feront simplement le choix de ne pas obéir, dans leur coin, sans se signaler. La France du système D et des bars clandestins va prendre le pouvoir sans l’afficher, et sans qu’aucune statistique ne le prouve. 

L’activité pourra-t-elle reprendre dans des conditions normales ? Probablement pas, et ce flou dans lequel le pays va se trouver devrait ne faire qu’aggraver la crise !