21 octobre 2020

Le courrier des stratèges

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La club médisation du pays pour sortir de la crise ?

La club médisation est aujourd’hui la stratégie majeure déployée par le gouvernement pour sortir le pays de l’ornière économique dans laquelle il se trouve. Alors que de nombreux secteurs tirent la langue, essoufflés par l’effort de trésorerie (quand ce n’est pas pire qu’essoufflés) qu’il a fallu fournir durant le confinement, et qui se prolonge interminablement, le pouvoir exécutif se préoccupe surtout des filières qui permettent de transformer encore un peu plus le pays en gigantesque club de vacances : l’automobile, l’avion et le tourisme. Surtout, tentons de sauver la saison d’été !

La club médisation constitue désormais l’épine dorsale de la stratégie de relance déployée par le gouvernement. Alors que beaucoup d’observateurs ont regretté qu’aucun geste ne soit fait en direction du bâtiment, profondément éprouvé par la crise, l’attention de Bercy et de l’exécutif est polarisée par tout ce qui peut servir à faire vivre le tourisme en France : l’automobile, l’aéronautique, et tous les secteurs directement impliqués dans le tourisme. La France doit rester la première puissance touristique du monde…

La club médisation, horizon privilégié du macronisme

Tout le monde aura noté que les priorités du gouvernement, en termes de relance économique, sont allées à l’automobile, avec un jeu de montagne russe auquel Bruno Le Maire et Jean-Dominique Sénard, patron de Renault, ont semblé prendre goût, puis à l’aéronautique, avec un plan de derrière les fagots dont Jean-Claude Volot, patron de Dedienne, nous a dit le bien qu’il pensait. Entretemps, le tourisme a bénéficié d’un premier plan qui trouve sa traduction dans la troisième loi de finances rectificative présentée hier au conseil des ministres. 

Cette loi prévoit différentes mesures, notamment en termes d’exonération fiscale et sociale de tout ou partie des cotisations et prélèvements dus par les acteurs du tourisme. On s’en félicitera, tant les lenteurs du déconfinement torpillent ce secteur d’activité. Pour reprendre les propos lâchés par Emmanuel Macron à Philippe de Villiers, la gestion du risque pénal d’Édouard Philippe coûtera définitivement très cher au pays, et spécialement à ses petits entrepreneurs. 

Mais enfin, ces gens-là savent ce qu’ils sont là : des vaches à lait qui engraissent la bureaucratie française. 

En attendant, le gouvernement se préoccupe beaucoup de préserver l’avenir de la mobilité vers la France, et la survie des structures d’accueil pour les visiteurs venus de France… et du monde entier. Il s’en préoccupe beaucoup plus que du petit commerce, ou de la construction. On saisit le prisme par lequel l’élite au pouvoir voit le reste de la France : un vaste Club Med à préserver. 

Le choix du gouvernement ne reflète pas la ventilation de la richesse nationale

Il n’était donc pas totalement inutile de rapprocher les chiffres d’affaires de chaque grand secteur d’activité distingués par l’INSEE. Les chiffres en question sont les plus récents qui soient publiés à notre connaissance, à savoir ceux de 2015 (l’INSEE étant sous le coup du management « pas de vague », il faut lui laisser le temps d’actualiser ses chiffres). Ils montrent que si (on le sait par ailleurs) le tourisme représente 7,5% du PIB, les chiffres d’affaires de l’hôtellerie et de la restauration représentent moins de 100 milliards par an. Celui de la construction en représente près du triple. Le commerce de gros, de détail et les transports en représente un multiple de 17.
 
Pourquoi mettre l’accent sur ce secteur en priorité ?
 
Ce n’est pas que nous voulions du mal à nos amis restaurateurs et hôteliers que nous aimons bien. Mais pourquoi leur accorder à eux des exonérations, et pas aux maçons, aux couvreurs, aux menuisiers, ni même au petit épicier du coin qui a dû fermer ? Contrairement à ce qu’imaginent les bobos parisiens qui virevoltent dans les allées du pouvoir, ces gens-là comptent au moins autant que Michel Etchebest. Mais il est vrai qu’ils ont moins accès aux médias…

La club médisation de la France, une maladie des élites au pouvoir

Reste que, en creux, les grands choix politiques du gouvernement dévoilent une curieuse image de ce qu’est « l’identité française » selon lui. Au fond, ce qui ferait notre prospérité, vu de Bercy, c’est ce côté Club Med que les Allemands et autres peuplades septentrionales nous reprochent volontiers, même s’ils ne manquent pas de venir y consommer quelques bouteilles de vin ou de bière. On chouchoute donc le tourisme, on le relance, on tente de le maintenir, de sauver les meubles. 

Pour le reste, il n’y aurait pas grand chose à sauver dans ce pays. Étrange anthropologie du Gaulois réfractaire, qui serait juste bon à être parqué dans une réserve sous le soleil, au milieu des vieilles pierres, en attendant l’argent des autres. 

La question du coût de la protection sociale éludée

Pour le reste, on admirera l’art consommé avec lequel le pouvoir exécutif a enfoui sous le tapis le coût exorbitant de la protection sociale qui empêche un grand nombre d’entreprises de se relancer. Rappelons ici que nous avons posé la question d’une année fiscalement blanche pour toutes les entreprises, restées sans réponse depuis lors. 

Il faut lire le troisième projet de loi de finances rectificative déposé par le gouvernement pour comprendre combien la bureaucratie a pris le pouvoir, jusqu’à étouffer progressivement l’ensemble des forces vives du pays. Nous citons ci-contre l’un des éléments de l’étude impact sur les exonérations partielles de cotisations. Tout ceci est évidemment incompréhensible et procède de ce narcissisme byzantin qui caractérise si bien nos hauts fonctionnaires. 

En réalité, le gouvernement orchestre une réponse de crise à l’ancienne : projets bercyens tordus, incompréhensibles, laborieux, labyrinthiques, quand il faudrait des lignes simples, agiles, rapides. Comme s’il n’y avait pas d’urgence économique, les hauts fonctionnaires ratiocinent, oubliant au passage de réduire leur propre train de vie. 

On invente donc des usines à gaz, on les discute et on les vote. Pendant ce temps, le petit épicier, le boucher du coin, l’artisan menuisier se surendettent avant de disparaître. Les fonctionnaires attendent pour leur part leur fiche de paie à la fin du mois, qui n’a pas bougé d’un pouce. Et bien entendu, on exonère certains patrons partiellement de leurs cotisations sociales. Personne ne dit que leur maintien à l’avenir est un plaidoyer contre tout recrutement. 

La France du travail est invisible dans le regard des élites

Cette distorsion focale massive entre le regard des élites et la réalité des Français s’explique simplement. Les hauts fonctionnaires de Bercy, généralement issus de milieux parisiens favorisés, ne se doutent même pas qu’il existe une France qui travaille. Depuis tout petits, ils entendent parler de la France ingouvernable, constituée de Gaulois réfractaires qui s’avinent en regardant TF1 et qui se mettent en grève dès qu’on leur demande de travailler. 

Dans cette représentation fantasmée, l’option de la club médisation est la meilleure : transformons ces pochtrons en Indiens dans leurs réserves, en rentiers du Club Méd, et le problème social sera réglé. Le drame de cette vision tient évidemment à l’invisibilité du peuple français, celui qui se lève chaque matin pour aller travailler sans faire parler de lui, sans brûler de voiture et sans bloquer un arrêt de bus. Ceux-là, dans l’esprit des élites, n’existent même pas, et c’est bien le drame de notre pays.