🎖Comment les lobbies industriels ont noyautĂ© la Convention citoyenne pour le climat

Officiellement, la convention citoyenne pour le climat, cornaquĂ©e par des experts en dĂ©mocratie participative, a dĂ©libĂ©rĂ© seule sur l’avenir de l’Ă©cologie en France. Dans la pratique, les choses ont Ă©tĂ© un peu plus compliquĂ©es, et, Ă  tous les Ă©tages, on a vu les lobbies industriels occuper des postes-clĂ©s pour orienter les dĂ©bats. 

Les lobbies industriels (et Ă©conomiques) ont habilement jouĂ© leur partition dans la convention citoyenne pour le climat. Ceux qui ont un doute sur le sujet se rĂ©fĂ©reront aux propositions issues de ses travaux. On s’apercevra par exemple que l’objectif 3 consiste Ă  lutter contre le suremballage. Et comme nous allons le voir, il s’agit lĂ  d’un objectif industriel portĂ© par un lobby proche du MEDEF. 

Pour bien comprendre ce qui s’est passĂ©, il faut Ă©numĂ©rer les grandes figures du lobbying qui ont phagocytĂ© la convention, en n’hĂ©sitant pas Ă  se rĂ©fĂ©rer aux portraits que nous avons dressĂ©s par ailleurs. 

Laurence Tubiana, lobbyiste en chef

Laurence Tubiana, l’ex-madame COP 21, prĂ©sidente de la Fondation EuropĂ©enne pour le Climat, a jouĂ© un rĂŽle essentiel dans le dĂ©roulement de la convention. Elle co-prĂ©sidait d’ailleurs son comitĂ© de gouvernance, et disposait de relais dans l’ensemble de l’organisation. 

Nous publions ci-contre la liste des donateurs de la Fondation prĂ©sidĂ©e par Laurence Tubiana. Les curieux pourront aussi lire avec intĂ©rĂȘt la liste de ces “grantees”, c’est-Ă -dire de ses soutiens scientifiques. On y relĂšvera la prĂ©sence de la fondation Bloomberg, crĂ©Ă©e par l’ancien banquier de Salomon frĂšres. On y trouve aussi la Good Energies Foundation, la fondation crĂ©Ă©e par la Good Energies Inc., un fonds d’investissement spĂ©cialisĂ© dans les Ă©nergies renouvelables, devenu Bregal Energy. Et doit-on prĂ©ciser que la Bregal Energy est l’un des pĂŽles de la holding dĂ©tenue par la richissime famille possĂ©dant la marque C&A, installĂ©e dans le paradis fiscal de Zoug, en Suisse ?

Comment passer de l’investissement financier Ă  l’Ă©cologie…

Ces quelques exemples d’interfĂ©rences entre les intĂ©rĂȘts de la Fondation EuropĂ©enne pour le Climat et le grand capital mondialisĂ© qui voit dans l’Ă©cologie un nouveau marchĂ© Ă  conquĂ©rir dispense de prĂ©ciser ce que sont la fondation Ikea, la fondation Hewlett ou encore la fondation Rockefeller, autres mĂ©cĂšnes de la fondation de Laurence Tubiana…

Catherine Tissot-Colle, la VRP multi-cartes de l’industrie polluante

Dans le comitĂ© de gouvernance qui a encadrĂ© la convention, on retrouve au rang des experts Ă©conomiques une certaine Catherine Tissot-Colle, qui a oeuvrĂ© pendant plusieurs annĂ©es chez Areva avant de rejoindre Eramet, le foreur de mines, dont elle est l’une des dirigeantes. Catherine Tissot-Colle a plusieurs casquettes. Elle fut nommĂ©e au Conseil Économique et Social en 2015 grĂące Ă  sa prĂ©sidence d’A3M, le syndicat des mĂ©taux stratĂ©giques. 

Nous publions ci-contre l’impressionnante liste des adhĂ©rents de l’A3M. On y retrouve des noms bien connus, comme ArcelorMittal, Saint-Gobain, Vallourec, entreprises industrielles qui contribuent activement Ă  l’Ă©mission de C02. On y trouve aussi la liste de syndicats qui laissent rĂȘveurs dans le monde de l’Ă©cologie, comme ceux du cuivre, du zinc, du plomb….

Mais un nom intrigue tout particuliĂšrement, parmi les adhĂ©rents d’A3M, celui de la compagnie miniĂšre Montagne d’Or, crĂ©Ă©e pour exploiter la zone du mĂȘme nom en Guyane. La convention pour le climat comptait donc parmi ses organisateurs et experts une reprĂ©sentante des intĂ©rĂȘts de la montagne d’or de Guyane…

Est-ce pour cela que nous lisons, page 122 du rapport de la Convention, cette formulation trÚs mesurée ?

“Adoption d’un moratoire sur l’exploitation industrielle miniĂšre en Guyane (cette proposition a Ă©tĂ© rĂ©digĂ©e avant que le projet de mine d’or soit abandonnĂ© le 23 mai 2020 Ă  l’issu du Conseil de dĂ©fense Ă©cologique).” Un moratoire, donc, et pas un abandon ? Venant de gens qui n’ont par ailleurs pas lĂ©sinĂ© sur les interdits en tous genres, cette mollesse Ă©tonne. Page 123, on lira : “À ce jour, prĂšs de 360 000 ha de forĂȘts primaires sont menacĂ©s par les multinationales de l’industrie miniĂšre. De nombreux projets miniers, de l’envergure de la Montagne d’Or, pourraient voir le jour, si un coup d’arrĂȘt n’est pas dĂ©cidĂ©. De la mĂȘme façon que la France a adoptĂ© un moratoire sur l’exploitation d’hydrocarbures via la loi Hulot en 2017, il convient d’adopter un moratoire, dĂšs maintenant, sur l’exploitation miniĂšre industrielle en Guyane, pour protĂ©ger efficacement le climat.”

Un moratoire donc. VoilĂ  Ă  quoi sert la prĂ©sence d’un lobbyiste : Ă  orienter discrĂštement des dĂ©bats pour que rien d’irrĂ©parable ne soit commis. Et sur ce point, s’il n’y avait le comitĂ© de dĂ©fense Ă©cologique de mai 2020 pour abandonner le projet, la convention aurait simplement prĂ©conisĂ© un moratoire, et non un abandon de ce projet trĂšs polluant. 

Mais l’A3M dont Catherine Tissot-Colle est une Ă©manation assume un autre mĂ©tier : celui de l’Ă©conomie circulaire et du recyclage. On trouvera trace d’audiences Ă  l’AssemblĂ©e Nationale oĂč la belle Catherine a prĂ©conisĂ© le dĂ©veloppement de cette forme vertueuse d’Ă©conomie. 

Sur ce thĂšme, l’A3M dĂ©fend des positions favorables Ă  l’utilisation de mĂ©taux recyclables plutĂŽt que du plastique dans les produits de consommation courante. On lira notamment cette position : “De mĂȘme, un soutien actif aux acteurs performants, le dĂ©veloppement de partenariats entre acteurs des filiĂšres de recyclage et entre industriels sur les territoires ainsi qu’une incitation Ă  utiliser des matĂ©riaux recyclables comme les mĂ©taux, concourrait Ă  dĂ©velopper une filiĂšre de recyclage exemplaire et une sociĂ©tĂ© plus efficiente dans l’utilisation de ses ressources.”

Miracle ! la convention a dĂ©fendu la mĂȘme position dans son objectif 3  (comme on le voit ci-contre) !

Un pur hasard, bien entendu. 

Patrice Geoffron, l’homme de l’Ă©nergie

En Ă©grenant la liste des diffĂ©rentes personnalitĂ©s qui ont cornaquĂ© la convention citoyenne, on trouve Patrice Geoffron, expert qui prĂ©side le Centre de GĂ©opolitique de l’Energie et des MatiĂšres PremiĂšres. Cette institution mĂ©connue est l’une des entitĂ©s de l’universitĂ© Paris-Dauphine. Elle organise notamment une chaire de l’Ă©conomie du gaz naturel, sponsorisĂ©e par Total et EDF, une chaire des marchĂ©s europĂ©ens de l’Ă©lectricitĂ©, sponsorisĂ©e par Total et EDF, et une chaire d’Ă©conomie du climat, sponsorisĂ©e par Total, EDF et la Caisse des DĂ©pĂŽts. 

Autrement dit, nos grands acteurs de l’Ă©nergie avaient au moins un homme dans la place. Faut-il en trouver confirmation dans l’Ă©loge de l’Ă©lectricitĂ© et du gaz rĂ©digĂ© par la convention ?

Claire Tutenuit, l’autre VRP multicartes

Une autre experte s’appelle Claire Tutenuit, prĂ©sentĂ©e sur le site de la convention comme dĂ©lĂ©guĂ©e gĂ©nĂ©rale de Entreprises pour l’Environnement. Ce syndicat patronal est prĂ©sentĂ© de la façon suivante sur son site : “CrĂ©Ă©e en 1992, l’Association Française des Entreprises pour l’Environnement, EpE, regroupe une quarantaine de grandes entreprises françaises et internationales issues de tous les secteurs de l’économie qui veulent mieux prendre en compte l’environnement dans leurs dĂ©cisions stratĂ©giques et dans leur gestion courante.” 

Nous publions ci-contre la liste des entreprises qui adhĂšrent Ă  EPE. On y retrouve tout le CAC 40, y compris les entreprises financiĂšres (Axa, BNP, Natixis, Caisse des DĂ©pĂŽts, CrĂ©dit Mutuel, CrĂ©dit Agricole, Kering, la holding de Bernard Arnault). On comprend donc que la prĂ©sence de Claire Tutenuit, qui grenouille aussi Ă  l’IDDRI, un think tank dĂ©diĂ© Ă  l’environnement et au climat, a au minimum servi Ă  informer en temps rĂ©el les diffĂ©rents adhĂ©rents de l’association sur ce qui se tramait dans les couloirs et les sĂ©ances de la convention. Faute d’une vraie transparence sur les dĂ©bats (qui sont passĂ©s sous le radar de la presse et des analystes), il est trop tĂŽt pour savoir si cette intervention est allĂ©e au-delĂ  de la simple observation. Mais on peut gager qu’une experte aussi sensible a dĂ» rĂ©guliĂšrement mettre son grain de sel dans les discussions. 

Lobbying Ă  tous les Ă©tages

Contrairement aux illusions professĂ©es par la presse, la convention citoyenne n’est pas la rĂ©union de 150 citoyens purs et dĂ©sintĂ©ressĂ©s. Ceux-ci ont servi de paravent pour lĂ©gitimer des propositions techniques prĂ©parĂ©es ailleurs, sous un format plus rapide que les discussions parlementaires, et qui visent Ă  Ă©tablir de nouvelles normes acceptables par notre appareil Ă©conomique. Celui-ci prend le pari que le climat ouvre de nouveaux marchĂ©s qu’il faut rapidement rĂ©glementer. 

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