25 novembre 2020

Le courrier des stratèges

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Great Reset : instrumentaliser l’épidémie de COVID 19

Le Great Reset ? Mais de quoi s’agit-il ? Nous présentons aujourd’hui notre deuxième épisode consacrée à ce sujet compliqué et délicat. Aujourd’hui, nous soulignons que le World Economic Forum considère la pandémie comme une opportunité pour réformer le monde et le faire accéder au progrès. Faut-il en conclure que cette opportunité a été « favorisée » par les partisans de ce grand recommencement. Commentaire du texte. 

“ Début juillet 2020, nous sommes à la croisée des chemins, affirment les auteurs de COVID19: The Great Reset. Un chemin nous mènera à un meilleur monde: plus inclusif, plus équitable et plus respectueux de Mère Nature. L'autre nous emmènera dans un monde qui ressemble à celui que nous venons de laisser derrière nous - mais en pire et constamment truffé de mauvaises surprises. Nous devons donc bien faire les choses.”

Le Great Reset part d’une idée très simple, que beaucoup de citoyens ordinaires ont eue par eux-mêmes : la pandémie constitue une rupture d’ampleur dans l’histoire contemporaine, et probablement dans l’histoire globale. Jamais, en un laps de temps aussi court, autant de pays dans le monde n’avaient décidé d’interrompre spontanément leur fonctionnement collectif pour enrayer la propagation d’une maladie à la létalité relativement faible si on la compare à la peste ou même à la grippe espagnole. Et pourtant, une sorte de consensus sanitaire s’est assez spontanément dégagé dans le monde, y compris en Afrique, y compris en Amérique du Sud, pour enjoindre aux humains de se terrer en attendant que l’épidémie passe. 

C’est un peu le phénomène inverse d’une guerre mondiale : lorsqu’une guerre éclate, les économies sont mobilisées pour aider à tuer. Dans le cas de la pandémie de COVID, les économies se sont arrêtées pour éviter de tuer. Il n’est probablement pas utile de revenir ici sur l’ampleur des dégâts économiques produits par cette décision. Dans certains pays comme l’Espagne et l’Italie, le produit intérieur brut devrait perdre plus de 10%, ce qui constitue un choc rarement connu dans l’histoire, sauf à des moments très critiques.  

Intuitivement, chacun sent bien que les confinements décidés un peu partout ont accéléré des tendances latentes ou lentes depuis plusieurs années dans nos organisations sociales. Par exemple, après des décennies de production largement inspirées par le fordisme, avec des travailleurs sous la surveillance constante du chef d’atelier comme paradigme, la généralisation du télétravail a fait brutalement tomber des pans entiers de croyance. Parce qu’Internet permet de travailler à distance, la légitimité du bureau vacille. Après tout, pourquoi ne pas “éclater” les entreprises qui le peuvent en laissant les salariés collaborer en ligne depuis leur domicile ? 

D’autres exemples viennent à l’esprit dans la foulée. L’école est-elle encore utile sous sa forme actuelle, alors que tant d’enseignants ont pu très rapidement organiser des cours à distance, souvent plus efficaces que les cours en présentiel ? Les commerces “physiques” ont-ils un avenir alors que les géants du commerce en ligne sont si efficaces ? 

Toutes ces questions évidentes n’empêchent pas d’autres questions moins immédiates, mais tout aussi structurantes, particulièrement en France. L’interruption brutale du tourisme, qui paraît cohérente avec la thématique des “mobilités douces” promue par les écologistes produit un choc important pour l’économie française. Le poids de l’hôtellerie et de la restauration, mais aussi du transport de voyageurs, devrait durablement diminuer. Le développement du télétravail bouleverse les transports, l’immobilier, mais aussi la restauration rapide et les réseaux de télécommunication. On se souvient par exemple que le premier confinement a conduit à une quasi-saturation d’Internet, spécialement dans les zones résidentielles. Tous ces mouvements modifient notre écosystème, et en particulier notre modèle très étatique de protection sociale qui côtoie désormais un impressionnant gouffre financier, faute de cotisants pour l’alimenter.  

 

L’épidémie de COVID, une opportunité 

Si l’économie française est contrainte à des choix complexes, elle n’est pas la seule à subir le choc de cette crise. Partout dans le monde, des lézardes fissurent les murs de citadelles qu’on croyait inexpugnables, et bien des certitudes sortent remises à plat de ces mois étranges où, pour sauver des vies, le monde industrialisé a accepté de perdre son modèle de développement ou, en tout cas, de le soumettre à rude épreuve. Ce qu’on croyait impossible à réaliser dans des temps rapides jusque-là paraît à portée de main.  

L’idée du Great Reset part de la conviction qu’au fond cette crise constitue une opportunité pour réaliser un certain nombre de changements utiles au bien. Comme le dit le livre dès son introduction (comme le montre la citation en exergue), les sociétés humaines ont le choix entre un avenir radieux et le monde ancien mais en pire, car au bout du rouleau. Profitons donc de la pandémie de COVID pour innover et améliorer nos sociétés, plutôt que de croupir dans le monde ancien.   

Sur le papier (nous y reviendrons), cette proposition est alléchante, bien entendu : vous avez le choix entre un mieux nouveau et un moins bien ancien, que préférez-vous ? Formulée de cette façon, la question devient même très rhétorique, puisqu’elle induit forcément la réponse que les auteurs du Great Reset attendent : nous, humains, préférons améliorer notre société plutôt que la voir décliner.  

Une fois la réponse “oui” obtenue, le programme se déroule naturellement. Dans la présentation de Schwab et Malleret, il comporte assez peu de doutes et de marges de manœuvre. Nous en développerons les différents aspects dans les chapitres qui suivent. Tout se passe comme si l’épidémie donnait l’occasion d’appliquer une feuille de route présentée comme un progrès naturel, évident, pour l’humanité, saupoudré de respect pour Mère Nature, d’équité et d’inclusion. Voilà un menu que nous serions mauvais coucheurs de refuser.  

L’habileté des auteurs repose ici sur de grosses ficelles commerciales dont nous remonterons le fil peu à peu. Mais elle suppose que tous les humains qui lisent ce livre partent de la conviction que le progrès est possible et souhaitable. Le monde de demain doit être meilleur que le monde d’hier. Et si nous mettons en pratique le programme du Great Reset, l’humanité aura fait un grand pas en avant. Les marchands d’aspirateur n’utilisent pas un autre type d’argumentation pour convaincre les ménagères d’acheter leur produit : Alors madame, vous préférez passer beaucoup de temps à faire le ménage pour un résultat médiocre ou y passer peu de temps pour un résultat digne d’une fée du logis ? Emballé, c’est plié ! 

En soi, le simplisme binaire de Malleret et Schwab (un meilleur avenir contre un mauvais présent) pose question : peut-on prendre au sérieux et pour argent comptant un livre qui repose sur une argumentation aussi manichéenne ? La réponse est dans la question.  

 

Le Great Reset : une grande manipulation ? 

Présentée ainsi, la thèse de Schwab et Malleret a tout d’une grande manipulation. Elle laisse à penser que le choix des sociétés n’est pas entre plusieurs futurs possibles, mais entre un immobilisme dangereux et un avenir dont les auteurs auraient unilatéralement dessiné les contours. Répétons-le, la ficelle est grosse. Elle relève de la rhétorique et du marketing de bas étage. On peut s’étonner que tant de membres des élites tombent dans ce panneau, dont ils ne sont pas tous dupes, et on peut se demander pourquoi des gens aussi éduqués et aussi ambitieux quant à leur propre intelligence peuvent se satisfaire d’un raisonnement aussi paresseux.  

Dans son précédent ouvrage, la Quatrième Révolution Industrielle2, Klaus Schwab avait au moins pris la peine d’esquisser plusieurs avenirs possibles, dont l’un riant et l’autre autoritaire. Dans le Great Reset, il n’y a plus qu’un avenir possible, que nous pourrions qualifier de techno-autoritaire. Il repose sur l’immixtion de la technologie à tous les étages de notre vie, dans un cadre dominé par des Etats autoritaires qui assurent l’avènement du bien sur terre malgré la réticente paresse d’individus rétrogrades à qui il faut forcer la main.  

De ce point de vue, il y a une évolution profonde, pour ainsi dire pessimiste et idéologique, de la pensée de Davos. Il ne s’agit plus de miser sur la responsabilité des individus en leur proposant de choisir entre une démocratie libérale protectrice des libertés et un modèle autoritaire augmenté par les possibilités de la technologie numérique. Il s’agit, au nom du bien et de la Nature, d’emmener tout le monde dans un modèle autoritaire dont le présent ouvrage va décrire les contours (nous invitons ici le lecteur à se référer aux chapitres qui suivent pour comprendre la nature réelle du Great Reset).  

Certains considéreront ici que le néo-libéralisme davossien jette le masque et dévoile enfin le substrat anti-démocratique qui le guide depuis longtemps. D’autres, dont l’auteur de ces lignes, s’étonnent de cette conversion tardive des élites occidentales à un modèle étatiste vis-à-vis duquel il est vrai qu’elles cultivent de longue date l’ambiguïté. Mais, jusqu’à une époque récente, la défense des libertés constituait le cœur du socle libéral, y compris à Davos. Le centre de gravité intellectuel des élites s’est désormais déplacé vers un amour très primaire pour la domination étatique et pour la surveillance des populations.  

Il y a là un mystère que la fascination pour la Chine explique peut-être.  

 

Great Reset et complot 

Les formulations de Schwab et Malleret sont d’autant plus dommageables qu’elles accréditent, par leur simplisme et leur fascination pour l’autorité orwellienne, l’idée que la pandémie de COVID 19 a été orchestrée pour rendre possible une sorte de coup d’Etat mondialiste. Dans les théories du complot qui se sont bousculées ces derniers mois, propagées notamment par le documentaire “Hold-Up” qui a suscité la colère des classes dominantes en France, le coronavirus a été intentionnellement fabriqué et répandu pour permettre ce Great Reset prophétisé depuis plusieurs années par Klaus Schwab. Au fond, face à la lenteur des changements et à la réticence des peuples à accepter le “progrès” technologique auquel nous serions promis, la pandémie permettrait d’anesthésier les consciences et de proclamer un monde nouveau sans résistance. 

Ces thématiques sont bien connues et rejoignent les critiques adressées au “Big Pharma”, qui profiterait largement de la pandémie qu’il a créée pour s’enrichir. Et dans ses valises, il emmènerait avec lui une multitude de dominants dont chacun tirerait lui-même profit du monde qui vient. Beaucoup (et surtout beaucoup plus que les élites ne le croient) sont convaincus, d’ailleurs, que le confinement et l’interdiction des rassemblements de plus de six ou dix personnes se justifient uniquement pour faciliter l’obéissance et la soumission des peuples. On crée des peurs, on interdit les mouvements de masse, on met les sociétés sous cloche, et elle devient plus vulnérables que jamais à une prise de pouvoir par une minorité qui profite de la situation pour suspendre les libertés et le cours normal de la démocratie. 

Comme souvent se mêlent dans ces théories conspirationnistes des éléments de vérité et des extrapolations hasardeuses qui ne résistent pas à l’analyse.  

On ne peut rien comprendre au supposé complot du COVID sans se pencher sur la question de l’origine du virus. Selon les théories officielles, ce virus serait né après qu’une chauve-souris a parcouru 1.500 kilomètres pour mordre un pangolin à Wuhan qui a mordu un Chinois inconnu. La pandémie serait née de cette façon, dans une fulgurante mutation génétique réalisée en un temps record, avec une part de chauve-souris supérieure à 90%, alors même que le pangolin serait l’hôte qui aurait servi à la contamination. Ce récit rocambolesque, digne d’une série Z de l’industrie américaine du cinéma, est aujourd’hui présentée comme la seule version non-complotiste autorisée sur les premières heures de la pandémie.  

Or, il se trouve que Wuhan héberge un laboratoire dit “P4” dont la mission est de travailler sur les virus. De l’aveu même des scientifiques les plus étrangers à la polémique, il est beaucoup plus plausible que le coronavirus qui a plombé les économies mondiales soit le produit d’une manipulation plus ou moins importante pratiquée dans ce laboratoire, dont il se serait échappé.  

Pour les complotistes, la sortie de ce laboratoire a été orchestrée par les élites mondiales pour justifier un Great Reset. C’est une extrapolation peu plausible, dans la mesure où l’on voit mal pourquoi une intelligence aussi calculatrice aurait commis l’erreur de déclencher la pandémie près du laboratoire où les travaux de manipulation avaient lieu. Si l’objet était de déclencher une pandémie mondiale, pourquoi ne pas l’avoir directement disséminée là où les foyers de population les plus rétifs au Great Reset se trouvaient : en Europe, aux Etats-Unis ? Pourquoi n’avoir pas transporté le virus là où il était peu identifiable dans un premier temps, et là où il aurait rapidement causé des dégâts irréparables ? 

Les circonstances “excentriques”, au sens propre, de la pandémie suggèrent que la contamination a plutôt été d’origine accidentelle. Dans un premier temps, l’épidémie a frappé dans le cercle immédiat autour du laboratoire de Wuhan. Officiellement, elle a causé 5.000 morts dans cette agglomération de 11 millions d’habitants, mais certains évoquent le chiffre de 50.000, au vu du nombre d’urnes funéraires restituées une fois l’épidémie jugulée. En quelques semaines, l’épidémie a profité du transport aérien et des nombreux contacts entre le Hubei et le reste du monde pour disséminer des foyers de contamination un peu partout. On est objectivement très loin d’un plan concerté de façon intelligente, et rien n’expliquerait, si c’était le cas, pourquoi avoir commencé par contaminer la Chine et n’atteindre les Etats-Unis que quelques semaines plus tard.  

On ne peut donc croire à un complot ici. En revanche, rien n’exclut (bien au contraire) que certains gouvernements, notamment le gouvernement français, n’aient profité de l’épidémie pour instaurer un état d’urgence très commode dans un dessein politique plus large. C’est ici qu’ils rejoignent la vision d’un Schwab et d’un Malleret, selon laquelle la crise est une opportunité.  

On n’a pas fini de disserter sur ce point qui justifie un sujet en soi. Mais il nous éloigne de ce qui nous intéresse ici : le contenu du Great Reset.  

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