[PAYANT] -[Les droites de Husson n°50] – A la recherche de la légitimité perdue

30.05.1968, manifestation de soutien au général de Gaulle.

[Les droites de Husson n°50] Ce à quoi nous assistons est une crise de la légitimité. Entre un président réélu mais sans majorité parlementaire et le manque d'une opposition qui fasse passer l'intérêt national avant tout, tous les ingrédients sont prêts pour une crise politique majeure. Mais aussi pour l'émergence d'une nouvelle force politique porteuse de légitimité.

Solidité de la fonction présidentielle comme de Gaulle la concevait 

Le président de la République élu au suffrage universel est la clé de voûte de nos institutions. 

En 1968, le Général de Gaulle avait fait la démonstration de la solidité des institutions: le 11 mai, Georges Pompidou avait demandé au Président de le laisser faire. Il allait rouvrir la Sorbonne, négocier s’il le fallait. Dix jours plus tard, le mouvement s’était étendu et le monde ouvrier s’était mis en grève. Le Général dut certes s’y reprendre à deux fois: une allocation télévisée, le 24 mai, et la promesse d’un référendum sur la participation, ne lui redonnèrent pas prise sur l’opinion; alors, il tenta le tout pour le tout, il mit en scène son absence, en partant de Paris en secret, au petit matin du 29 mai, sans que l’on puisse savoir où il se trouvait pendant plusieurs heures. La classe politique et l’opinion prirent alors conscience du “vide” que causerait le départ du Général – au moins dans l’immédiat. Celui-ci, après avoir joué avec l’idée de s’installer dans l’est de la France, était allé à Baden-Baden, où étaient stationnées des troupes d’occupation de l’Allemagne, pour tester la loyauté de l’armée; puis, rentré à Paris, il avait prononcé un discours pour substituer des élections législatives anticipées au référendum initialement prévu. Et il renouvelait sa confiance au Premier ministre – pour bien rappeler que c’était de lui que le chef du gouvernement tenait sa légitimité. Le Grand Vizir Pompidou, auréolé de sa négociation des accords de Grenelle avec les syndicats, avait été très fortement tenté, dans la journée du 29 mai, de prendre la place du Calife; mais il s’était heurté à la loyauté de la majorité au Général; et il était remis à sa place, essentielle, mais nopn la première. 

Au lieu de jouer sur la corde du rassemblement, de Gaulle avait compris qu’il fallait jouer sur l’affrontement droite/gauche. Le lendemain, 30 mai (voir la photo en exergue de la présente lettre), un million de personnes défilaient sur les Champs-Elysées, affirmant leur soutien au Président. 

Le mois de juin fut celui d’une reprise en main: évacuation de la Sorbonne occupée; négociation des accords de Grenelle; fin des grèves et mise en oeuvre des Accords de Grenelle; et pour finir victoire écrasante de la majorité aux élections législatives, qui obtenait, avec 358 députés, les 3/4 des sièges. 

Le quinquennat a délégitimé le Président

Après le départ du Général, en 1969 – suite au référendum perdu d’avril sur la participation des salariés au capital de leur entreprises et la réforme du Sénat – ses successeurs n’ont eu de cesse de rabougrir la fonction présidentielle. 

+ Georges Pompidou, le premier, tenta de faire voter par le Congrès une réduction du mandat présidentiel. Il recula car il n’aurait pas eu la majorité des 3/5 au Congrès. Mais l’idée continua à faire son chemin et elle fut finalement mise en oeuvre en 2000 dans le jeu de dupes que se livraient le Président Chirac et son Premier Ministre de cohabitation Lionel Jospin en vue de l’élection présidentielle de 2002. 

Certes, ce fut un référendum. Mais à 70% d’abstention. Et, en toute légitimité, jamais les 15% d’électeurs inscrits ayant voté pour le passage au quinquennat n’auraient dû être considérés comme une “majorité”. Mais outre la crainte d’un Jacques Chirac vieillissant de ne pas être réélu pour sept ans, venaient s’ajouter deux arguments: 

– celui, tout à fait niais, utilisé par Georges Pompidou puis Valéry Giscard d’Estaing, selon lequel, le septennat n’était pas adapté à la réalité des démocraties contemporaines. 

– celui, à courte vue, selon lequel on éviterait, grâce à la réforme du quinquennat, les cohabitations entre un président et une majorité opposée issue de la défaite de son camp à une élection législative. La cohabitation de 1997-2002 était en effet la troisième en quinze ans. 

Le premier argument aurait été facile à démonter si l’on avait pris conscience de l’atout que représentait, dans le monde toujours plus dur de l’économie mondialisée, l’atout d’une présidence forte et permettant de décider dans la durée. 

Le deuxième argument a été réfuté par la réalité au bout de vingt ans: le président réélu Emmanuel Macron se retrouve sans majorité absolue à l’Assemblée. 

Pourquoi un gouvernement de personnalités indépendantes nommé par Macron n'aurait pas de légitimité

Dans un article paru dans ces colonnes, Jean Goychman rappelle justement que le Général de Gaulle avait envisagé, en 1967, années d’élections législatives, la situation où se trouve Emmanuel Macron. Et ce dernier se trouve précisément dans le cas, envisagé par le Général, où le parti présidentiel n’a pas subi une lourde défaite. En théorie, Emmanuel Macron peut gouverner selon les termes du Général: “Si nous n’avons pas de majorité à l’Assemblée, nous nous en passerons !  A condition, évidemment, que nos troupes ne soient pas complètement écrasées. Cette Constitution a été faite pour gouverner sans majorité. Je ferai appel, comme en 58, à des hommes nouveaux, des techniciens, des spécialistes qui ne se soient pas compromis dans les luttes politiques, mais qui soient respectés pour leur compétence. Des commis de l’État, des gestionnaires.

Oui, mais voilà! Les gestionnaires compétents dont parlait de Gaulle étaient des patriotes. Ce sont ceux qui avaient reconstruit la France et l’avaient modernisée, dans les années 1946-1958, malgré les défauts de la IVè République; et qui profitèrent à plein de l’impulsion de la Vè République. 

Il n’y a plus aujourd’hui de grand commis de l’Etat, comme ils ont existé en masse jusqu’aux années 1970, se faisant ensuite toujours plus rares au fur et à mesure que que la France s’engageait dans une version fédérale de la construction européenne, et rentrait dans le rang de l’OTAN; et tandis que les dirigeants de nos grandes entreprises se transformaient en rentiers de la mondialisation. 

Un gouvernement de techniciens mis en place par Emmanuel Macron n’aura pas de légitimité pour s’imposer à l’Assemblée. 

Emmanuel Macron n’a donc pas d’autre choix qu’une sorte de cohabitation avec une majorité aléatoire. 

Pourquoi l'Assemblée a peu de chances de recréer la légitimité perdue

L’occasion manquée de Marine Le Pen

C’est là qu’on mesure la terrible responsabilité de Marine Le Pen, lorsqu’elle a refusé de faire l’union avec les autres forces nationistes. Certains la créditent d’avoir obtenu 89 sièges. Mais imaginons qu’une droite nationiste élargie en ait obtenu 30, 40, 50 de plus. Le rapport de forces serait encore plus défavorable à la coalition présidentielle et ses 245 sièges. Il n’était pas impensable de passer devant NUPES et ses 131 députés. 

Et surtout était amorcée une dynamique qui pouvait éventuellement conduire à un rassemblement de tous les patriotes vu la crise politique qui est devant nous. 

Expliquons-nous: l’actuel président de la République, réélu par défaut, ne peut pas se prévaloir d’une légitimité suffisante – malgré le résultat de l’élection présidentielle. Il faudra bien que la légitimité s’enracine ailleurs. 

  • à l’Assemblée, le Rassemblement National est certes un groupe bien plus nombreux que prévu mais mais il a rassemblé pour ces élections législatives moins de 10% des électeurs inscrits. Et Marine Le Pen n’avait pas cherché vraiment à gagner le second tour de l’élection présidentielle pourtant à sa portée. 
  • Les Républicains ne sont plus qu’une soixantaine. Ils sont, comme leur électorat, partagés entre le désir de mettre le président de la République sous pression et celui de participer au gouvernement. Les figures qui émergent: Olivier Marleix, David Lisnard et le revenant Laurent Wauquiez – sont-elles taillées pour les avis de tempête? 

Quand le zemmourisme fait pschitt

La légitimité française est à reconstruire. Trois mouvements ont représenté une amorce de révolte, dans les dix dernières années: la Manif pour Tous. Mais ses organisateurs n’ont pas réussi la capacité de mobilisation du mouvement en énergie politique. Les Gilets Jaunes portaient eux aussi les prémices d’une nouvelle légitimité, mais aucune personnalité politique ne s’est vraiment emparé du flambeau qu’ils transmettaient; il en va de même pour le mouvement d’opposition au passe sanitaire. 

Eric Zemmour a semblé un temps vouloir provoquer ce mouvement. Il a été rejoint par Jacline Mouraud, première mobilisatrice des Gilets Jaunes; par le Mouvement Conservateur, héritier, entre autres choses, de La Manif Pour Tous. Malheureusement, Zemmour n’a pas voulu parler aux mouvement d’opposition au passe sanitaire.

Ses 7% à l’élection présidentielle ont représenté une sérieuse entame dans le bloc bourgeois. Mais il n’a réussi à placer aucun député à l’Assemblée. Il a manqué son pari de devenir “l’homme de la nation”. Il faut dire qu’il est difficile d’aller à la rencontre des Français quand on néglige, comme il l’a fait, la presse régionale, pendant toute une campagne présidentielle. Surtout, il aurait déclaré, lors d’un Bureau Politique du mouvement que les classes populaires étaient “analphabètes”. Cela ne montre pas seulement une incapacité à se remettre en cause; cela souligne cruellement, aussi, comme l’ancien candidat est passé à côté du grand sujet pour les trente ans à venir: remédier à la crise de l’école. Non seulement Zemmour n’a pas compris combien les Gilets Jaunes avaient été largement structurés, à la fin de l’automne 2018, par de jeunes retraités qui eux ont disposé encore d’une solide éducation secondaire – comme lui; mais il n’a pas senti comme le thème de la “réinstruction” était infiniment plus convaincant que celui de la “remigration”

 

Saisissante actualité du discours du 4 septembre 1958

En réalité, la légitimité ne se décrète pas. Elle naîtra de la rencontre entre une élite patriote et rebelle – un nouveau gaullisme – et un ou plusieurs soulèvements du peuple français.  Et en ces temps de grand trouble, rien ne remplace le retour aux sources. Le discours prononcé par le Général de Gaulle le 4 septembre 1958, pour expliquer le projet de Constitution de la Vè République, est saisissant d’actualité: 

Nous vivons en un temps où des forces gigantesques sont en train de transformer le monde. Sous peine de devenir un peuple périmé et dédaigné, il nous faut dans les domaines scientifique, économique et social évoluer rapidement. D’ailleurs, à cet impératif répondent le goût du progrès et la passion des réussites techniques qui se font jour parmi les Français, et d’abord dans notre jeunesse. Il y a là des faits qui dominent notre existence nationale et doivent par conséquent commander nos institutions.

La nécessité de rénover l’agriculture et l’industrie, de procurer les moyens de vivre, de travailler, de s’instruire de se loger, à notre population rajeunie, d’associer les travailleurs à la marche des entreprises, nous pousse à être, dans les affaires publiques, dynamiques et expéditifs. (…) Les rapports entre la métropole et les territoires d’outre-mer exigent une profonde adaptation. L’univers est traversé de courants qui mettent en cause l’avenir de l’espèce humaine et portent la France à se garder, tout en jouant le rôle de mesure, de paix, de fraternité, que lui dicte sa vocation. Bref, la nation française refleurira ou périra suivant que l’État aura ou n’aura pas assez de force, de constance, de prestige, pour la conduire là où elle doit aller.

C’est donc pour le peuple que nous sommes, au siècle et dans le monde où nous sommes, qu’a été établi le projet de Constitution. Que le pays puisse être effectivement dirigé par ceux qu’il mandate et leur accorde la confiance qui anime la légitimité. Qu’il existe, au-dessus des luttes politiques, un arbitre national, élu par les citoyens qui détiennent un mandat public, chargé d’assurer le fonctionnement régulier des institutions, ayant le droit de recourir au jugement du peuple souverain, répondant, en cas d’extrême péril, de l’indépendance, de l’honneur, de l’intégrité de la France et du salut de la République. Qu’il existe un Gouvernement qui soit fait pour gouverner, à qui on en laisse le temps et la possibilité, qui ne se détourne pas vers autre chose que sa tâche, et qui, par là, mérite l’adhésion du pays. Qu’il existe un Parlement destiné à représenter la volonté politique de la nation, à voter les lois, à contrôler l’exécutif, sans prétendre sortir de son rôle. Que Gouvernement et Parlement collaborent mais demeurent séparés quant à leurs responsabilités et qu’aucun membre de l’un ne puisse, en même temps, être membre de l’autre. Telle est la structure équilibrée que doit revêtir le pouvoir. Le reste dépendra des hommes“.

En effet, le reste dépendra des hommes! 

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6 commentaires
  1. Oui bien sûr CDG; mais non, pas possible en 2022. Entre temps nous sommes devenus ce peuple périmé et dédaigné. De l’extérieur et surtout de l’intérieur. Après 40 de nivellement socialo où tout le monde s’y est mis, même les discours de grandeur sonnent faux et retombent à plat ridiculisés par les événements: massacres islamiques, corruption McKinsey généralisée, singeries à portée prétendument planétaire au sommet de l’État; en fait aplatissement devant Alger, Berlin, Bruxelles, Strasbourg, Washington.

    La foi patriotique reviendra —ou pas— le jour où cette chape sera contestée par une majorité de citoyens dessillés. En attendant trop de com tue la com. Nous écoutons d’une oreille distraite les coups de gueule et autres professions de foi bidon, boursouflées jusqu’à l’absurde. mémé-lanchois par exemple, Valérie détresse. Même Zemmour, le plus sincère, a mobilisé moins d’1 votant sur 10.

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    1. Félicitations à l’auteur pour le passage de la flamme des 50🔥 franchie dans l’échappée de tête des chroniqueurs des années 20 du 21e siècle. Gardez en sous la pédale. 🚴🚵🚴‍♂️

  2. Je ne comprends pas la fin du passage sur Zemmour dont l’argumentation n’est pas developpėe.
    Ce qui m’amène au passage à me permettre une critique au sujet des articles de l’auteur et aussi ceux d’Eric Verhaeghe. Abonné depuis l’automne dernier je constate presque toujours une ou deux coquilles par article, et ça me fait penser qu’ils sont écrits un peu hâtivement, qu’ils ne sont peut-être pas relus.

  3. Il serait insensé de nier qu’une écrasante majorité de nos concitoyennes et concitoyens n’ont pas le minimum de culture politico-économique indispensable pour évaluer correctement la situation (qu’on nous cache avec l’aide de l’AFP) et voter en connaissance de cause .. et de solutions réalistes.

    Il serait insensé de nier qu’une écrasante majorité de nos concitoyennes et concitoyens n’ont pas conceptualisé à ce jour que Macron, au premier tour qui seul donne une idée très approximative de sa côte d’amour (altérée par une partie de ses vieux électeurs et aussi déjà par des votes contre le « danger » Melonchon ou Le Pen), n’a recueilli que 20,07 % des voix des inscrits.

    Il serait insensé de nier qu’une écrasante majorité de nos concitoyennes et concitoyens n’ont pas conscience que :

    « Dès que nous disons le mot « démocratie » pour nommer notre mode de gouvernement qu’il soit américain, allemand ou français, nous mentons. La démocratie ne peut jamais être qu’une idée régulatrice, une belle idée dont nous baptisons promptement des pratiques très diverses. Nous en sommes loin, mais encore faut-il le savoir et le dire »(A.E)

    « Nous sommes victimes d’un abus de mots. Notre système (les « démocraties » occidentales) ne peut s’appeler « démocratique » et le qualifier ainsi est grave, car ceci empêche la réalisation de la vraie démocratie tout en lui volant son nom. » (S-C.K)

    « La démocratie, c’est le nom volé d’une idée violée » (J-P.M).

  4. J’ai l’impression qu’il y a surtout une crise de la représentation. Et la responsabilité en incombe au Parti socialiste qui en adhérant au néolibéralisme et à l’européisme à dérivé à droite et a perdu la gauche.
    L’offre politique actuelle défend d’une façon plus ou moins avouée les intérêts du capital.
    Il manque un Georges Marchais

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