6 avril 2020

Le courrier des stratèges

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Huile de palme : comment le gouvernement profond combat l’écologie

L’amendement contesté sur l’huile de palme, inspiré par les revendications de Total, illustre une fois de plus le combat intense que le gouvernement profond livre pour conserver le contrôle de la société française, par-delà l’expression populaire. Ainsi, alors que les urnes ont consacré, il y a encore quelques mois, l’importance que les Français accordent à la préservation de l’environnement, la technostructure et le capitalisme de connivence ne lésinent devant aucune manœuvre pour en contrecarrer les volontés et les décisions. Nous pronostiquons que, tôt ou tard, le manque de modération qui domine le gouvernement profond conduira à une situation de rupture avec l’opinion publique.

Cette affaire d’huile de palme fait partie des dossiers incertains, discutables, qui finissent par basculer dans le manichéisme à force de maladresses commises par les élites et sa meilleure expression, le gouvernement profond. Et c’est la meilleure leçon qu’on en puisse tirer : ce qui pose problème ici est moins le fond des décisions, que la manière dont elles sont prises, et même, pourrions-nous dire, dont elles sont imposées par une caste qui mise sur la connivence et l’opacité pour diriger le pays.

Huile de palme : un avantage fiscal qui se discute

Sur le fond, en effet, la position juste est beaucoup plus complexe à trouver que ne le prétendent les mouvements écologistes militants. A entendre Greenpeace, il faut privilégier les biocarburants, sauf ceux produits à partir de l’huile de palme, dont la production conduit à la déforestation dans les pays tropicaux. C’est sur ce fondement que, en octobre dernier, le Conseil Constitutionnel a rejeté le recours de Total contre la refiscalisation des biocarburants produits à base d’huile de palme.

Or, la pénalisation fiscale de l’huile de palme transformée en biocarburant est éminemment discutable. Tout le monde s’accorde en effet sur l’idée qu’il vaut mieux utiliser des biocarburants plutôt que des carburants à base de produits fossiles. Dans tous les cas, et quelles que soient les plantes utilisées pour produire les biocarburants, le développement de ceux-ci supposera une expansion des surfaces cultivées, et se fera donc au détriment des forêts ou des productions alimentaires.

Bref, dans tous les cas, l’essor du biocarburant aura un impact sur les grands équilibres environnementaux et obligera à une réallocation des productions. Nos voisins européens ne s’y sont pas trompés. Ils ont décidé de défiscaliser l’huile de palme utilisée en biocarburant jusqu’en 2030.

S’agissant de Total, le plaidoyer en faveur de l’exonération fiscale s’appuie sur de solides arguments économiques. La major française a investi sur un centre de raffinage à La Mède, qui crée plusieurs centaines d’emplois, avec la conviction que l’avantage fiscal lui serait conféré. Sa suppression brutale une fois la raffinerie ouverte en modifie les plans et l’équilibre économique. Par respect pour la parole donnée, l’Etat devrait donc maintenir l’exonération.

Un amendement promu par le gouvernement profond

Alors que, sur le fond, Total ne manque pas d’argument pour défendre sa cause, le procédé utilisé pour passer en force au Parlement condamne désormais toute possibilité de rétropédalage.

Toute l’affaire n’est pas encore élucidée. Facialement, quelques parlementaires, majoritairement issus de la région marseillaise, ont fait voter un amendement éclair rétablissant la défiscalisation de l’huile de palme pour 2020. Le rapporteur général du  projet de loi de finances y était opposé. Mais les députés ont obtenu l’avis favorable du gouvernement.

Ce mécanisme est inhabituel et laisse penser que l’amendement a été directement inspiré par le gouvernement (en l’espèce Bercy et le ministère des Transports), qui a voulu enjamber l’opposition parlementaire pour imposer une mesure fiscale que les élites jugent utile. D’ailleurs, même en « deuxième lecture » (si l’on peut appeler ainsi le nouveau vote demandé par Edouard Philippe), Elisabeth Borne est allée plaider son bien-fondé. Autrement dit, malgré les instructions probables du Président de la République, la ministre des Transports, polytechnicienne comme le PDG de Total, a soutenu une mesure jugée contraire à la politique environnementale affichée par Emmanuel Macron.

Cet antagonisme ouvert entre la majorité parlementaire et les hauts fonctionnaires (notamment les polytechniciens) qui tiennent les rennes des grands ministères régaliens en dit long sur les résistances du gouvernement profond face aux conséquences de l’écologie.

Un passage en force qui laisse perplexe

Mais par quelle étrange naïveté, par quelle arrogance venue d’un autre temps, Patrick Pouyanné et ses acolytes ont-ils pu imaginer que des discussions de couloir suffiraient à circonvenir une majorité parlementaire. La politique d’influence de Total a beau s’appuyer sur une impressionnante collection de hauts fonctionnaires et de barbouzes qui ont accès aux plus grands de ce pays, de ce continent, et probablement de ce monde, une démocratie reste une démocratie.

Selon les informations que nous citons, l’influence de Total a directement touché l’Elysée. Mais le temps où les parlements étaient bâillonnés et asservis sans réaction de l’opinion publique est passé. Total ne l’a pas compris, mais, sous l’influence des réseaux sociaux qui permettent des mobilisations virales, il n’est plus possible de contre-carrer la volonté présumée d’un pays sans ouvrir une délibération minimale avec lui.

En imaginant que les temps anciens étaient encore possibles, ceux où quelques hauts fonctionnaires pouvaient, dans l’ombre de leur bureau, imposer aux parlementaires des décisions prises en cabinet contre la voix majoritaire, Pouyanné (et la clique de technocrates qui l’entourent) a montré qu’il ne comprenait pas son époque. Les nombreux millions du lobbying de Total seraient mieux utilisés à organiser une délibération démocratique avec l’opinion publique qu’à tenter d’imposer des décisions de l’ombre.