Commission parlementaire : pourquoi McKinsey nous coûte-t-il un pognon de dingue ?

Deux directeurs associés du cabinet de conseil McKinsey ont été auditionnés par le Sénat mardi 18 janvier. Le recours systématique à des cabinets de conseil privés dans les ministères pour des sommes considérables et pour des missions qui ne sont pas toujours couronnées de succès a justifié la création d’une commission d’enquête au Sénat, à la demande du Groupe communiste républicain citoyen et écologiste. Les Sénateurs ont voulu en connaître plus sur la nature des missions exercées par ce cabinet aux détours de la crise sanitaire, et de façon plus générale, l’étendue de son influence sur les politiques publiques. Bon courage.

Pour Éliane Assassi, rapporteure, “l’objectif de la commission d’enquête est d’analyser les conditions dans lesquelles l’État recourt aux cabinets de conseil : pourquoi l’État sollicite-t-il ces cabinets ? Selon quels critères et pour quels résultats ? Plus globalement, qui décide des politiques publiques ? L’État ou ses consultants privés ?”.

Une omniprésence aux contours flous

Le cabinet de conseil se présente avant tout, dans une parfaite novlangue, comme une entité dont la valeur ajoutée est de réaliser des expertises sur des enjeux complexes. Ils se défendent d’intervenir en complémentarité de l’action publique, jamais en substitution, et n’accompagnent pas les organes législatifs, les parties ou personnalités politique. Pourtant la frontière est parfois bien floue.

Avant de se pencher sur le rôle effectif du cabinet lors de la crise sanitaire, les Sénateurs ont tenté de comprendre comment s’organise son activité en interrogeant M. Karim Tadjeddine et M. Thomas London.

McKinsey a accompagné plusieurs projets dits probono auprès de différentes présidences, de la célèbre Commission pour la libération de la croissance française, dite « Commission Attali », à l’organisation du sommet Tech For Good France où 80 entreprises se réunissaient pour réfléchir à mettre en place des technologies digitales respectant des engagement sociétaux (Education, diversité, inclusion économique, futur du travail et environnement). Cette prestation a été rendue à titre gratuit mais était cependant contractualisée. M. Tadjeddine nie toute attente de contrepartie.

Mme la Sénatrice Christine Lavarde s’inquiète quant à elle de la participation du cabinet à la commission sur l’avenir des centres hospitaliers, puis de ses contributions à l’institut Montaigne (un Think tank indépendant) par la suite. Comment Mc Kinsey peut faire abstraction des informations récoltées dans le cadre de ses activités pour des clients publics et arriver en « homme neuf » sur un nouveau projet dans le privé ? Thomas London répond que les actions de l’institut ne se font pas au nom de McKinsey mais au nom d’un collectif. Il est interdit d’utiliser des données confidentielles recueillies dans le cadre d’activités de conseil.

La même Sénatrice s’étonne également de la présence de Thomas London dans le rapport du Comité Action Publique 2022 et de sa participation personnelle aux travaux. Ce programme visait à repenser le modèle de l’action publique (pour l’anecdote, le premier chapitre de ce rapport s’intitule : Améliorer le service public tout en faisant des économies substantielles est possible). Il n’était effectivement pas dans la liste des membres intronisés par le Premier Ministre de l’époque, comment se fait-il qu’il atterrisse dans le rapport ? Alors que les parlementaires avaient eux pour rôle de mener des auditions, la Sénatrice se demande s’il ne s’est pas substitué aux membres de la commission pour rédiger le rapport à leur place. M. London se justifie en explique avoir été appelé en cours de travaux quelques semaines après la constitution de la commission, mais ne répond pas à la question.

S’agissant du rôle du cabinet avec les politiques, M. Karim Tadjeddine est très clair : « nos statuts nous interdisent de travailler pour des hommes politiques ». Cependant en tant qu’employeur, il précise qu’il n’est pas habilité à demander à un employé ses opinions politiques et que ces derniers sont libres de participer à une vie associative et politique à côté de leur vie professionnelle.

Le président de la Commission demande si cet engagement extra-professionnel est contrôlé en interne, comment faire lorsqu’un salarié a un conflit d’intérêt entre une activité professionnelle et extra-professionnelle ? réponse : les employés signent un code de conduite.

Un soft power gratuit mais des services qui se payent

Plusieurs sommes importantes ont été évoquées pendant cet entretien. Par deux fois Eliane Assassi met en exergue deux projets particuliers.

Tout d’abord, un contrat d’une valeur de 496 800 € pour évaluer les évolutions du métier d’enseignant. Karim Tadjeddine indique que McKinsey a répondu au ministère de l’Education Nationale dans le cadre d’un contrat-cadre de la Direction Interministérielle de la Transformation Publique (DITP), afin d’organiser un séminaire et réfléchir à quelles étaient les grandes tendances des évolutions de marché du secteur de l’enseignement.

Ensuite, une « prestation d’appui » aux travaux préparant la réforme des retraites en 2019 auprès de la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV) pour un montant de 920 000 €. La Rapporteure interroge le cabinet sur son rôle dans ce projet et le résultat obtenu. « Elle a permis de dégager un certain nombre d’aménagements dans l’organisation, au-delà de la préparation d’une réforme », précise Thomas London.

En deuxième partie de l’entretien de questions claires – réponses évasives, les Parlementaires veulent en savoir plus sur les missions du cabinet pendant la crise sanitaire. Ils ne vont pas être déçus.

McKinsey et la crise sanitaire : 13,5 millions d’euros selon la Commission

On connait bien l’appétence de la Macronie à aller chercher les services d’un cabinet privé « en appui » de la gestion de la crise sanitaire. Pour rappel, BVA Nudge Unit avait été mandaté par le gouvernement pour nous infliger leurs techniques de nudging et nous avait inventer la seule et l’unique « attestation de déplacement » lors du premier confinement. Un franc succès.

Concernant McKinsey, selon les propres dires de la Rapporteure de la Commission, le cabinet de conseil aurait perçu 13,5 millions d’euros à partir de décembre 2020. Quel rôle a-t-il joué dans la conduite de la politique vaccinale ? quelle est son expertise sur une question si spécifique alors c’est un cabinet généraliste ?

Les deux représentants du cabinet de conseil expliquent leur rôle purement logistique dans ce nouveau contrat-cadre DITP. Qui vacciner, avec quel vaccin, le passe vaccinal, ce sont des questions qui ne leur ont jamais été posées. Dans un jargon assez inégalable, les deux directeurs déroulent le programme d’appui de la « taskforce ministérielle » : le cadrage opérationnel et la mise à l’échelle de flux logistiques – mise en place et coordination des outils de mobilisation de la campagne vaccinale – Benchmarking : suivi et comparaison de la campagne de vaccination dans d’autres pays pour comparer l’avancement de la France.

Thomas London illustre ses propos pas très limpides par plusieurs exemples : bâtir un réseau de distribution de vaccin pour circuits complexes qui connaissent des contraintes de stockage, un schéma qui est monté jusque 18 millions de doses en juin juillet.

Ces précisions ne semblent pas convenir au Président de la Commission qui demandent des détails sur des projets spécifiques. Par exemple, la mise en place d’une tour de contrôle stratégique auprès de santé publique France pour un montant de 605 000 €. A la demande du Ministre, le cabinet conduisait des revues d’anticipation et des « briefs quotidiens transverses » internes à santé public France deux fois par jour.

Mais alors pourquoi un de leur collaborateur était spécifiquement détaché et mis à la disposition de Santé Publique France « pour assurer la coordination opérationnelle de la distribution des vaccins ? ». Cette personne a été facturée 170 000 €, comment son rôle s’articulait avec le marché précédemment cité ? Un fonctionnaire d’Etat n’aurait-il pas pu remplir cette mission de liaison à la place d’un conseiller privé ?

 

Au sortir de cet entretien, nous ne comprenons pas beaucoup plus pourquoi les services de ce cabinet nous coûtent un pognon de dingue. La Commission d’enquête sur l’influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques devra se prononcer sur toutes ces interrogations restées en suspens. Pas sûr que les éléments communiqués par la Firme suffisent à établir un rapport éclairant et nous leur renouvelons tous nos encouragements. Pour information, le gouvernement a de nouveau fait appel aux services du cabinet McKinsey pour l’accélération la campagne de rappel fin décembre.

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8 commentaires
  1. Malgré le nombre de personnels dans les ministères, et de conseillers dans là cabinets ministériels, il faut sans cesse faire appel à des cabinets extérieurs pour avoir des idées et des pistes dans le domaine precisement de ces dits ministères. Poussons la logique jusqu’au bout, supprimons tous ces personnels qui visiblement ne servent à rien et n’ont pas d’idées, et confions tout aux consultants. La on fera des économies

  2. Au ministère de la défense, qui est pourtant très allant en matière d’innovation et de recherche de la performance, et qui possède ses propres bureaux de prospective et d’audit, on nous imposait régulièrement l’aide de consultants extérieurs. La vraie raison était en général de donner un cachet de respectabilité à une idée nouvelle, que nous aurions pu parfaitement étudier et mettre en œuvre en interne. Il faut croire que cela rassurait les chefs et aidait à faire passer la mesure. Ça ne coûtait pas très cher, mais c’était encore trop pour des parasites…
    Avec Mac Kinsey on a visiblement passé la vitesse supérieure…

  3. Ces “études” auprès du privé devraient être interdites. Le fait que les ministres n’aient aucune compétence technique (ce sont des technocrates) ne devrait pas non plus être toléré. Le pays en crève de ces technocrates ! Quant aux sénateurs, ils sont bien trop soft : aux commentaires débiles de Montchalin et du gars de McKinsey ils devraient répondre : “arrêtez de nous faire perdre notre temps et parlez clairement, sinon sortez !”

  4. « pourquoi l’État sollicite-t-il ces cabinets ? Selon quels critères et pour quels résultats ? Plus globalement, qui décide des politiques publiques ? L’État ou ses consultants privés ? ».

    Je me suis posé la même question depuis un bon moment.
    Serait-ce parce que nos si brillants énarques s’avèrent beaucoup moins brillants qu’ils le prétendent ?
    Si l’École Nationale d’Administration ne prépare pas ses élèves à administrer, à quoi diable sert-elle ?
    Apparemment les meilleurs administrateurs seraient recrutés par des « cabinets » aux quels on demande de suppléer aux carences de nos dirigeants élus…

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